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En Italie, tous les chemins ne mènent pas à la stabilité

Trois questions à Marc Lazar

INTERVIEW - 2 Février 2022

Le samedi 29 janvier, au huitième tour d’un scrutin présidentiel dont le fonctionnement a des airs de conclave, Sergio Mattarella a été reconduit à la tête de l’État avec 759 voix sur 984 suffrages. Si celui-ci a décidé de se plier au résultat de l’élection malgré le souhait qu’il avait émis de se retirer de la politique, c’est que la situation l’exigeait. Depuis des mois, les discussions autour de l’échéance ont divisé la classe politique italienne, et le maintien du Président Mattarella ne garantit pas pour autant un apaisement des tensions. Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po et président de la School of Government de la Luiss à Rome, nous livre son analyse sur le sujet.

Sergio Mattarella, qui pourtant dans un premier temps était contre l’idée d’un second mandat, a été réélu au poste de président. Qu’est-ce que le déroulé du vote révèle de la situation politique en Italie ?

En effet, le Président Mattarella avait déclaré à plusieurs reprises qu’il n’entendait pas être renouvelé et l’ancien professeur de droit constitutionnel qu’il est avait rappelé que la Constitution ne prévoyait pas de renouvellement. Il avait pris soin de mettre en scène l’appartement qu’il avait loué dans Rome et les préparatifs de son déménagement. Il a changé d’avis contraint et forcé, parce que les partis politiques représentés au Parlement ont été incapables de se mettre d’accord sur le nom de son successeur. 

Le centre droit composé de Forza Italia de Silvio Berlusconi, de la Ligue de Matteo Salvini et de Frères d’Italie de Giorgia Meloni, s’est divisé, et des divisions ont également éclaté à l’intérieur des deux premiers partis. Le Mouvement 5 étoiles a eu une attitude incohérente et s’est lui aussi déchiré. Matteo Renzi et son petit groupe de parlementaires n’ont pas pu jouer, comme ils l’espéraient, le rôle de faiseurs de roi. Le Parti démocrate s’en sort un peu mieux, même si des points de vue divergents se sont exprimés dans ses rangs, car son secrétaire, Enrico Letta soutenait depuis le début Mario Draghi ou la reconduction de Sergio Mattarella.

Cette année, ce sont les parlementaires, à l’évidence de droite, de gauche, du Mouvement 5 étoiles, du centre ou encore des non inscrits, qui ont fait pression en faveur du Président Mattarella.

Au bout du sixième vote, dans le secret des urnes, le nom de Mattarella a commencé à émerger. C’est la grande différence avec la reconduction de Giorgio Napolitano en 2013. Celle-ci résultait d’un choix des partis. Cette année, ce sont les parlementaires, à l’évidence de droite, de gauche, du Mouvement 5 étoiles, du centre ou encore des non inscrits, qui ont fait pression en faveur du Président Mattarella, obligeant les partis qui soutiennent le gouvernement de Mario Draghi à accepter cette solution. Une solution défendue par Mario Draghi, quand il s’est rendu compte que ses espoirs d’accéder à cette fonction étaient vains. 

Une solution rejetée par les Frères d’Italie qui s’installent plus que jamais dans la position du seul parti d’opposition, espérant de la sorte attirer tous les électeurs déçus par l’action du gouvernement. 

Il y a deux interprétations possibles pour rendre compte du comportement de ceux que les médias italiens appellent les peones. La première tend à souligner l’esprit démocratique de ces élus qui ont voulu mettre un terme à une situation inextricable, ont pris leurs responsabilités et, en syntonie avec une opinion publique extrêmement favorable au Président Mattarella, ont plébiscité celui-ci. Le Parlement aurait ainsi pleinement joué son rôle. 

La seconde interprétation est beaucoup plus terre à terre. Si ces élus ont agi de la sorte, c'est que nombre d'entre eux redoutaient que tout autre choix n'entraîne des élections anticipées. En effet, le prochain Parlement (Chambre des députés et Sénat) comptera 600 représentants et non plus 945. Avec la reconduction de Mattarella, les parlementaires italiens restent en place un an de plus avant l’élection de 2023, avec ce que cela signifie en termes d’indemnités parlementaires et de futures retraites. La vérité est sans doute une combinaison de ces deux motivations. 

Deux grandes leçons peuvent être tirées de cette élection. D’abord, le système des partis est extrêmement fragmenté, presque en voie de désintégration, et les partis sont fortement affaiblis. Selon le mode de scrutin qui sera adopté pour les élections politiques de l‘année prochaine et qui sera l’enjeu de fortes tensions entre les partis, on devrait assister à de grandes recompositions politiques. Il n’est pas certain, par exemple, que l’on continue d’avoir une coalition de centre droit et une alliance Parti démocrate-Mouvement 5 étoiles. Toutes les combinaisons sont désormais possibles. Sans parler des règlements de compte qui pourraient se dérouler dans certains des partis, au sein de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles en particulier. Deuxième leçon : le Président Mattarella devient encore plus fort et influent. Et il ne manquera pas d’en profiter, tout en respectant l’esprit de la Constitution. Mais on peut parier qu’il exploitera tous les pouvoirs que lui confère celle-ci, non seulement pour sortir de la pandémie mais aussi pour appliquer toutes les mesures du plan de relance que le Président du Conseil a élaboré. 

À un an d’élections législatives, comment peut-on envisager la suite pour l’actuel Président du Conseil ?

Mario Draghi a incontestablement connu un échec. Il espérait être élu Président de la République sans avoir explicitement déclaré qu’il briguait cette charge. En un certain sens, il est affaibli et blessé. 

Toutefois, la prolongation de Sergio Mattarella au palais du Quirinal conforte sa position. C’est lui qui l’a imposé en 2021. Le gouvernement Draghi-Mattarella, qui existe depuis un an, a gagné une année supplémentaire pour juguler la pandémie, pour déployer le plan de relance et pour peser encore plus au sein de l’Union européenne. Mario Draghi, ce technocrate doté d’une grande expérience politique, est bien décidé à profiter de l’affaiblissement et des divisions des partis pour imposer ses idées, sa stratégie, ses orientations et sa manière de gouverner. La preuve : dès le 31 janvier, il a exigé de tous ses ministres qu’ils présentent le 2 février les détails du plan de relance pour ce qui les concerne. 

Mario Draghi [...] est bien décidé à profiter de l’affaiblissement et des divisions des partis pour imposer ses idées, sa stratégie, ses orientations et sa manière de gouverner.

En tant que Président du Conseil, et avec l’immense autorité qui est la sienne, il continuera de siéger au Conseil européen faisant ainsi entendre la voix de l’Italie, ce qui contentera Paris et Berlin tant ces deux capitales ont des convergences avec l’ancien Président de la Banque centrale européenne, en particulier pour faire évoluer les critères de Maastricht. En retour, il pourra aussi renforcer son aura grâce à l’Union européenne en un moment où celle-ci, du fait des sommes considérables dont bénéficie l’Italie, est mieux vue, perçue et considérée par les Italiens. De la sorte, il peut aussi espérer continuer d’amoindrir la charge anti-européenne de la Ligue et des Frères d’Italie dont les critiques de l’Europe sont moins violentes qu’en 2018-2019, le Mouvement 5 étoiles ayant lui aussi changé sur ce sujet. 

Néanmoins, il sera soumis à une guérilla permanente des partis politiques, surtout de la Ligue, Frères d’Italie et du Mouvement 5 étoiles, tous désireux de reprendre la main, d’affirmer leurs différences, et de se faire entendre dans la perspective des élections municipales partielles qui se dérouleront cette année et des élections politiques de l’an prochain. 

L’année qui s’ouvre sera donc semée d’embûches pour Mario Draghi. Avec cependant une issue possible pour lui, celle d’accéder à la Présidence de la République si Sergio Mattarella, âgé de 80 ans, n’accomplit pas l’intégralité de son mandat. 

L’Italie profite d’une situation politique stable et se voit félicitée pour ses résultats économiques. En maintenant le statu quo, le pays pourrait-il confirmer cette dynamique ?

C’est le paradoxe de ce que l’Italie vient de vivre. La continuité des deux grands postes institutionnels, la Présidence de la République et la Présidence du Conseil, ne signifie pas l’immobilisme. Les deux présidents sont décidés à agir, même si, on vient de le voir, la tâche du Président du Conseil ne sera pas simple. 

Mais il reste énormément de travail à accomplir pour réformer l’Italie, avec une dette considérable (154,6 % du PIB) et un déficit qui s’est creusé (9,4 % du PIB). Les chantiers ouverts par Mario Draghi sont titanesques : améliorer la productivité et la compétitivité des entreprises, réformer l’administration publique, réaliser des investissements dans les infrastructures publiques notamment pour les transports, développer le numérique, accroître les capacités de recherche et la qualité de l’enseignement, favoriser la lutte contre le changement climatique, améliorer les services de santé, relancer la démographie, etc. 

Mais le drame pour le Président du Conseil est que son temps est compté. Son sort est suspendu au résultat des prochaines élections de 2023. En attendant, le tandem Mattarella-Draghi ne peut que rassurer la majorité des partenaires européens, les États-Unis et les marchés financiers. Mais la fiabilité de l’Italie reste fragile, d’autant que le système politique italien est de nouveau entré dans une profonde crise avec de probables et importants mouvements erratiques. 

 

Copyrght : Filippo MONTEFORTE / POOL / AFP

 

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