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En Afrique, la faim tuera plus vite que l'épidémie

ARTICLES - 27 Avril 2020

L'épidémie de coronavirus réduit peut-être les inégalités mondiales sur le plan de la santé, puisque les continents les plus pauvres et les plus jeunes sont les moins affectés pour le moment. Mais le Covid-19, selon Dominique Moïsi, risque d'aggraver encore les inégalités sur le plan économique et social.

Dans l'univers d'incertitudes infinies qui est le nôtre depuis les débuts de l'épidémie de coronavirus, trois questions l'emportent sur d'autres. Y aura-t-il une deuxième vague de l'épidémie ? Trouvera-t-on, et dans quel délai, un vaccin ? Enfin les géants démographiques de la planète que sont l'Afrique et le sous-continent indien (plus d'un quart de l'humanité à eux deux) subiront-ils de plein fouet l'épidémie ?

Cette dernière question contribuera tout particulièrement à donner sa signification globale et son ampleur à l'épidémie de coronavirus. En termes géopolitiques, le coronavirus est peut-être un accélérateur de l'histoire. Se peut-il qu'il produise aussi un effet de rééquilibrage entre continents ? À moins que, de manière plus "classique", il ne fasse qu'approfondir et accélérer les inégalités de conditions qui existent déjà entre sociétés et à l'intérieur de celles-ci ?

La "Peste blanche"

En cette fin d'avril 2020, ce qu'on appelait hier les pays du tiers-monde semblent moins affectés par l'épidémie que les pays riches et développés. Les trois quarts des près de 200.000 victimes décédées sont européennes ou américaines. En Afrique, le Covid-19 commencerait à être appelé par certains, la "Peste blanche". Une dénomination provocatrice, qui intègre - si elle correspond vraiment à la réalité - une dimension de revanche : "Vous ne voulez pas de moi comme réfugié politique ou migrant économique : eh bien je ne veux pas de vous, qui êtes devenus porteurs de l'infection, sur mon continent."

Cette dénomination est paradoxale, à l'heure où Donald Trump parle du "virus chinois". Elle l'est plus encore, quand on sait qu'aux États-Unis les Afro-Américains sont particulièrement affectés par la pandémie. Dans une ville comme Chicago, la communauté noire ne représente que 30 % de la population, mais constitue 70 % des victimes du virus. Dans le NHS (le système de santé britannique), les études montrent que les personnels de couleur (d'origine africaine ou indo-pakistanaise) risquent de développer nettement plus des formes graves de la maladie que les autres.

Un effet égalisateur

En "temps normal", surtout depuis les progrès spectaculaires réalisés par la médecine, l'espérance de vie des populations les plus aisées et les plus éduquées est très supérieure à celle des plus pauvres et des moins éduquées. Cet écart s'est même approfondi au cours des dernières années avec l'explosion des inégalités. Historiquement, les épidémies ont à l'inverse constitué pendant des siècles et, en apparence au moins aujourd'hui encore, "des grands égalisateurs" qui affectent de manière égale, les puissants et les misérables. Saint Louis est mort de la peste (ou du typhus), Louis XV de la petite vérole et Boris Johnson s'est trouvé pendant quelques heures entre la vie et la mort. Ce phénomène d'égalisation des destins individuels s'appliquerait-il également à la relation entre les continents ? La pyramide des âges ne protège-t-elle pas l'Afrique et le sous-continent indien face à un virus qui menace surtout les personnes âgées ?

Historiquement, les épidémies ont à l'inverse constitué pendant des siècles et, en apparence au moins aujourd'hui encore, "des grands égalisateurs" qui affectent de manière égale, les puissants et les misérables.

Sur le continent africain, 60 % de la population a moins de 25 ans contre 17 % en Europe. À l'autre extrémité de la courbe des âges, seuls 4 % des Africains ont plus de 65 ans, contre 20 % en France, 16 % aux États-Unis, 11 % en Chine. À titre de comparaison, en Inde 46 % de la population a moins de 25 ans. Par ailleurs, le nombre des cas d'obésité - un facteur aggravant face à la maladie - est relativement faible, tant en Afrique que dans le monde indo-pakistanais. Les considérations climatiques mises en avant par certains experts pour expliquer le développement jusqu'à présent relativement contenu de l'épidémie sont peut-être décisives, mais ne sont pas les seules.

Prévenir plutôt que guérir

Par ailleurs l'expérience de la gestion de crises sanitaires majeures, comme Ebola ou le VIH, a sans doute mieux préparé les dirigeants africains à faire face à la nouvelle épidémie. Ils sont aussi parfaitement conscients - compte tenu du niveau des infrastructures sanitaires existantes dans leurs pays respectifs, même s'il existe des différences considérables entre eux - qu'il est urgent de prévenir plutôt que de guérir. En République démocratique du Congo par exemple, il y a moins de 100 respirateurs pour une population de plus de 80 millions d'habitants. De plus dans la majorité des pays africains où une proportion élevée de la population vit au jour le jour et a besoin de générer son revenu quotidien pour survivre, le confinement est tout simplement impossible .

Ce qui amène à poser une question particulièrement brutale : avec la crise économique d'une ampleur inégalée qui s'annonce, de nombreux Africains, Indiens et Pakistanais, pour ne pas parler du Bangladesh et des pays voisins, risquent tout simplement de mourir de faim avant même de mourir de la maladie. Dans ces deux parties du monde, la démographie impose plus encore qu'ailleurs des politiques préventives de confinement qui, si elles n'étaient pas appliquées, déboucheraient sur des désastres sanitaires d'une ampleur inégalée. Mais ces politiques de "confinement" poussent vers la misère absolue des masses qui peinent déjà à survivre. Ainsi en Afrique alors que la population du continent croît de 2,7 % par an, la Banque mondiale prévoit une chute de la croissance de -2,1 à -5,7 % en 2020 .

L'expérience de la gestion de crises sanitaires majeures, comme Ebola ou le VIH, a sans doute mieux préparé les dirigeants africains à faire face à la nouvelle épidémie.

Lorsqu'un virus est nouveau et encore peu compris, il frappe indifféremment riches et pauvres. Avec le temps, cet "égalitarisme" disparaît très vite. Les plus vulnérables économiquement finissent toujours par être les principales victimes. La solidarité éclairée des "riches" (qui le seront moins) est plus nécessaire que jamais.

 

 

Copyright : Fredrik Lerneryd / AFP

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 25/04/2020)

 

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