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Elections au Brésil : l’extrême droite aux portes du pouvoir ?

Entretien avec Alfredo Valladao

INTERVIEW - 12 Octobre 2018

Le 7 octobre dernier s’est déroulé le premier tour des élections présidentielles au Brésil. Alors que la candidature de l’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva, en prison pour corruption, jusqu’alors grand favori du scrutin, a finalement été invalidée par le Tribunal supérieur électoral du pays en septembre, le candidat intronisé par le Parti des Travailleurs (PT) pour le remplacer, Fernando Haddad, est arrivé en seconde position, récoltant 29,26 % des voix. Il affrontera le 28 octobre prochain, lors d’un second tour qui s’annonce incertain, Jair Bolsonaro, candidat d’extrême droite, arrivé en tête du premier tour, avec 46,06 % des suffrages. Alfredo  Valladão, professeur à l'Ecole des Affaires Internationales (PSIA) de Sciences Po Paris et Senior Research Fellow à l’OCP Policy Center, nous livre son analyse de ces élections marquées par une forte polarisation.

S'il n'est pas parvenu à se faire élire, le candidat d'extrême droite, Jair Bolsonaro, est arrivé largement en tête au premier tour de l'élection, avec 46,06 % des voix. Comment expliquer ce résultat ? 

Jair Bolsonaro – en dépit de ses prises de position ouvertement misogynes, homophobes et favorables à des solutions de force – a pu capitaliser sur un très fort sentiment de "ras-le-bol" et de rejet des partis et leaderships traditionnels. Dans l’immédiat, il a bénéficié de trois éléments favorables :

  • Le premier est le rejet massif des scandales de corruption impliquant la presque totalité des partis politiques brésiliens – Lula et son Parti des Travailleurs (PT) compris. Une situation qui a été mise à jour par les condamnations et les mises en examen d’un grand nombre de politiciens (de gauche comme de droite) et d’hommes d’affaires complices. Cela a alimenté un fort "dégagisme" de la part de l’électorat et une méfiance généralisée vis-à-vis des principaux partis politiques traditionnels. Ces derniers – et une partie significative de leurs principaux leaders – ont été pratiquement balayés par les scrutins législatifs concomitants à l’élection présidentielle. Fait impressionnant : plus de la moitié des élus à la Chambre et 85 % des représentants au Sénat sont de nouveaux venus. Bolsonaro, un député insignifiant depuis plusieurs législatures, mais avec un clair discours de maintien de l’ordre et de lutte contre la corruption, a pu ainsi apparaître comme un "homme neuf".
     
  • Le second tient à la tactique de terre brûlée de l’ancien Président Lula da Silva – qui purge actuellement une peine de 12 ans de prison pour corruption. Pour tenter d’échapper à son sort et pouvoir présenter sa propre candidature à la Présidence, Lula a tout fait à la fois pour empêcher toute alliance de sa formation politique, le PT, avec des personnalités ou partis politiques moins radicaux, et pour asphyxier les grandes formations plus centristes (du centre-gauche au centre-droit). L’objectif était de se retrouver seul, au deuxième tour, face à un politicien marginal professant des idées de droite extrême, et donc réputé plus facile à battre. Cette tactique s’est néanmoins retournée contre lui. La Justice ne s’est pas laissée intimider par la succession de provocations de l’ex-Président et de ses avocats, et a confirmé que Lula n’était légalement pas éligible. Reste qu’en polarisant le pays autour de sa personne, il a encore renforcé le profond rejet d’une grande partie de l’opinion vis-à-vis de son parti et du bilan des anciens gouvernements du PT perçus comme les principaux responsables de la pire crise économique, sociale, politique et morale de l’histoire du pays. Lula et ses partisans ont clairement sous-estimé l’hostilité – et parfois même la haine – d’une importante partie de l’opinion vis-à-vis des "années PT". Le choix politique et personnel fait par Lula a ainsi fortement contribué à faire de Bolsonaro la seule alternative électorale "anti-petiste".
     
  • Le troisième est l’angoisse et l’exaspération de la population brésilienne – toutes catégories sociales confondues – devant la vague de violence criminelle urbaine. On compte 64 000 homicides dans la seule année 2017 tandis que 550 000 Brésiliens ont été assassinés depuis 10 ans. La presque totalité de ces crimes restent impunis et aucun des gouvernements précédents – depuis la re-démocratisation du pays en 1988 – n’a sérieusement tenté de faire cesser ce carnage, dont la plupart des victimes sont les plus pauvres ou la petite classe moyenne. Cette violence généralisée ne fait que s’aggraver avec la profonde crise économique. Des dizaines de millions d’électeurs, de plus en plus désespérés, ont ainsi pu être séduits par un politicien ancien militaire qui promet des solutions autoritaires radicales, dont l’exécution pure et simple des délinquants et des trafiquants.

Le pays pourrait-il retomber dans une dictature militaire ?

Les petits groupes les plus militants des deux côtés du spectre politique ont réussi, grâce à l’utilisation massive des réseaux sociaux et des fake news, à polariser l’opinion en imposant l’idée d’un affrontement binaire. Un choix entre ceux qui craignent le retour d’une dictature militaire d’extrême droite et ceux qui ont peur d’un retour au pouvoir du PT et de l’instauration d’une dictature populiste sur le modèle du Venezuela. Lors du premier tour de la présidentielle, la grande majorité des électeurs n’ont pas voté "pour" un candidat, mais "contre" (Haddad comme Bolsonaro ont, chacun, un taux de rejet d’environ 40 %). Sauf que ni l’un ni l’autre de ces scénarios ne semble crédible. En effet, le Brésil est un pays immense, aujourd’hui beaucoup plus diversifié et sophistiqué, avec des groupes d’intérêt puissants et organisés (à gauche comme à droite), une institution judiciaire active et raisonnablement indépendante, et une population urbaine hyper-connectée, informée et capable de grandes mobilisations qui échappent aux leaders et partis politiques. Difficile d’installer une dictature dans ces conditions. Par ailleurs, il n’y a pas de régime dictatorial possible sans la capacité de contrôler les Forces Armées (comme pouvait le faire Chavez au Venezuela ou les chefs d’Etat-major au Brésil en 1964). Aucun des deux candidats au deuxième tour ne peut se targuer de commander les militaires.

Par ailleurs, les actuels dirigeants des Forces Armées n’ont ni l’envie, ni l’intention, de prendre en charge un pays en pleine crise et d’en assumer l’entière responsabilité. La haute hiérarchie de l’armée a tenu à proclamer (officiellement et officieusement) qu’elle ne concevait son rôle que dans le cadre de la Constitution et rien que la Constitution. D’où leurs mises en garde feutrées lorsque le général à la retraite et candidat à la vice-présidence de Bolsonaro, Hamilton Mourao, ainsi que son adversaire petiste Haddad, ont tous deux annoncé qu’ils comptaient lancer une réforme constitutionnelle "sur mesure" (ils ont d’ailleurs formellement rejeté cette idée lors d’une interview télévisée juste après le premier tour).

Certes, l’institution militaire se méfie du PT qui n’a pas caché sa volonté de politiser l’armée en nommant des officiers supérieurs plus "conformes" à la ligne du parti. De même, Bolsonaro est populaire dans les casernes et, en cas de victoire, quelques hauts gradés à la retraite feront certainement partie de son futur gouvernement. Mais on voit mal les Forces Armées en tant que telles s’impliquer directement dans la gestion du pays : elles sont déjà très réticentes à assumer un rôle de police contre la criminalité, estimant que cela peut avoir des conséquences délétères pour la discipline au sein des troupes.

Une intervention militaire n’est possible, voire probable, que si le candidat élu veut toucher à la Constitution de manière unilatérale, ou bien si l’actuelle polarisation de l’opinion dérape vers une forte violence politique généralisée. Dans ce cas, les militaires se considèreraient justifiés à "rétablir l’ordre".

Jair Bolsonaro et Fernando Haddad, le candidat du Parti des Travailleurs (PT), s’affronteront lors du second tour de la présidentielle le 28 octobre prochain. Quels sont les principaux enjeux de ce scrutin ? 

Paradoxalement, malgré la forte polarisation politique, la campagne électorale a été étonnamment pacifique. Le vote de près de 150 millions d’électeurs brésiliens s’est déroulé dans le calme, en dépit du coup de couteau contre Bolsonaro, porté par un improbable agresseur socialement marginal, et de deux coups de feu contre une caravane du PT. Actuellement, les deux candidats se livrent d’ailleurs à une course à la modération pour convaincre les électeurs centristes.

Le principal enjeu du scrutin est de savoir si le gagnant – quel qu’il soit – aura les moyens et l’autorité nécessaire pour gouverner et mettre en route les réformes urgentes dont le pays a besoin – ou même pour appliquer sérieusement ce qui leur tient lieu de "programme". Avec un législatif plus fragmenté que jamais (30 partis, dont la plupart minuscules et dont le seul but est de s’accaparer une part des fonds publics), et un Congrès dont la composition a été renouvelée de manière spectaculaire, le nouveau Président aura toutes les difficultés à composer une alliance parlementaire stable pour gouverner. Depuis le retour à la démocratie, en 1988, le pays a vécu plusieurs avatars de ce que l’on nomme "présidentialisme de coalition" où l’exécutif est condamné à distribuer, sans conditions, prébendes ministérielles ou postes de direction dans les entreprises publiques aux partis de sa "base alliée". Une pratique qui favorise et augmente la corruption, et qui fut portée à son paroxysme par les gouvernements du PT. Sauf qu’aujourd’hui, les nouveaux élus (surtout ceux de la myriade de petites formations improbables) n’ont aucune raison de respecter une quelconque discipline "partidaire".

Le nouveau chef de l’Etat aura bien sûr une majorité au Congrès, mais il ne suffira pas de négocier avec les leaders politiques, en distribuant des avantages. Il faudra pratiquement convaincre les parlementaires un à un, chacun avec son agenda et ses intérêts propres. Le "présidentialisme de coalition" aura toujours un rôle, mais les coalitions de gouvernement seront beaucoup plus incertaines, changeantes selon les circonstances et avec des votes majoritaires au coup par coup, âprement négociés. Une recette tout sauf optimale pour la mise en place d’un gouvernement stable, actif et efficace (quel que soit son programme).

Le géant sud-américain est affecté par la crise qui frappe les pays émergents depuis plusieurs mois. Quelles conséquences peut avoir l'issue de ce scrutin pour l'économie brésilienne ?

Le modèle socio-économique brésilien est fondé depuis au moins deux siècles (!) sur des groupes dirigeants clientélistes et rentiers (de droite comme de gauche), qui survivent en grande partie grâce à l’exportation de matières premières travaillées par une main d’œuvre extrêmement mal payée, mal éduquée et mal soignée. Le Brésil est l’un des pays les plus inégalitaires de la planète. Ce modèle – paradoxalement hostile à une mentalité capitaliste et à toute forme de compétition économique et sociale – ainsi que sa représentation politique se sont effondrés et le pays s’est enfoncé dans une profonde crise multiforme. Il y a un besoin urgent de réformes de fond : sérieuse réduction de la dette publique, réforme des régimes de retraites et de la sécurité sociale pratiquement en faillite, profonde "débureaucratisation", relance des investissements dans l’éducation, la santé et les infrastructures – domaines laissés à vau-l’eau depuis des décennies –, ouverture beaucoup plus importante au reste du monde… Sans oublier évidemment, le combat contre la violence urbaine. Une série de priorités qui ne pourront être menées à bien sans une réforme électorale et politique de fond, afin d’être en mesure d’affronter tous les puissants blocs d’avantages acquis qui refusent tout changement d’envergure.

En réalité, le séisme politique que vit le pays présente de grands dangers, mais également des opportunités pour qu’un nouveau gouvernement (quel qu’il soit) puisse finalement prendre les décisions indispensables que le Brésil attend depuis des décennies. Compte tenu des difficultés d’assurer une gouvernance stable, prévisible et "soutenable", il est, hélas, plus probable que l’on continue à repousser les choses et à maintenir un pays plus ou moins viable, mais condamné à la stagnation économique et sociale. Néanmoins, comme disent les Brésiliens : "le Brésil ne tombera jamais dans le trou, parce qu’il est plus grand que le trou !". De toute façon, il faut se garder d’utiliser des catégories d’analyse applicables à l’Europe : la spécificité et la complexité des problèmes brésiliens sont bien réelles, et ne peuvent se réduire aux débats politiques européens ou nord-américains. Bolsonaro n’est pas Trump et Haddad n’est pas Maduro. Tom Jobim, l’un des pères de la bossa nova le savait bien quand il affirmait : "le Brésil n’est pas pour les amateurs".

 

Crédit photo : MAURO PIMENTEL / AFP

 

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