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Donald Trump l’emportera-t-il une seconde fois ?

Trois questions à Meghan Milloy

INTERVIEW - 1 Août 2019

Après le coup d'envoi des primaires américaines, tous les regards sont rivés sur le Parti démocrate et sur les potentiels candidats susceptibles de battre le président actuel. Pourtant, malgré toutes les allégations dont il fait l’objet et un langage plus sulfureux que jamais, Donald Trump semble avoir de bonnes chances de s’assurer un second mandat à la Maison-Blanche. Comment le paysage politique a-t-il évolué par rapport à la campagne de 2016 ? Que peut-on attendre des primaires de 2020 ? Meghan Milloy, Fellow à la Robert Bosch Stiftung, répond à nos questions.

Dans quelle mesure les arguments du président Trump pour les élections de 2020 diffèrent-ils de ceux avancés par le candidat Trump en 2016 ?

À l’époque, après les primaires, une grande partie de la campagne de Donald Trump s’est structurée autour de l’opposition à Hillary Clinton ("anti-Hillary") ou, plus généralement, l’opposition au système, à l’establishment. Ses appels pour "assécher le marais" de Washington ("draining the swamp") et pour "enfermer" Hillary Clinton ("locking her up") étaient des thèmes partagés lors des rassemblements et des grands rendez-vous de la campagne. Cette rhétorique  n’était d’ailleurs pas nouvelle dans la vie politique américaine. Malgré des victoires continues pour l’ancienne garde, les sondages ne cessent de dépeindre un sentiment anti-Washington ou un sentiment d’opposition à l’élite politique parmi les électeurs, ce à travers le pays. Donald Trump n’y est pas étranger : il a directement joué ce jeu. Malheureusement, il a aussi choisi de s’appuyer sur ce sentiment pour construire toute une rhétorique populiste. On pense notamment à l’édification du mur, à la rupture d’importants liens avec l'étranger et au déclenchement de guerres commerciales qui finiraient par nuire aux Américains eux-mêmes. 

Si l'on regarde, presque trois ans après son élection, ce que sont devenues les promesses que Donald Trump avait formulées pendant la campagne, on se rend compte qu’une petite partie d'entre elles seulement ont été tenues : le marais n'a pas été asséché (j’irais même jusqu’à dire que c’est plus marécageux que jamais...), Hillary Clinton n'a pas été enfermée, le mur n'a pas été construit et les Etats-Unis font toujours partie de l'économie mondiale - bien que les tarifs imposés à divers pays aient porté leurs fruits et portent in fine plus préjudice aux producteurs et consommateurs américains qu’aux autres. Par conséquent, il semble que les messages de la campagne 2020 de Donald Trump soient en grande partie similaires à ceux de sa campagne de 2016 : ils invitent les électeurs à le maintenir au pouvoir afin qu'il puisse mener à bien ces promesses, bien que cela soit probablement plus grossier. Le seul changement est peut-être qu'au lieu de se concentrer sur ce qu'il va faire en tant que président (mur, commerce, etc.), il se concentre, du moins en ce moment, davantage sur ce que font tous les autres, à savoir les Démocrates.

Si l'on regarde, presque trois ans après son élection, ce que sont devenues les promesses que Donald Trump avait formulées pendant la campagne, on se rend compte qu’une petite partie d'entre elles seulement ont été tenues : le marais n'a pas été asséché, Hillary Clinton n'a pas été enfermée, le mur n'a pas été construit et les Etats-Unis font toujours partie de l'économie mondiale.

Par exemple, pas plus tard qu’il y a dix jours, Donald Trump s'est adonné à une salve de tweets racistes demandant à quatre femmes démocrates du Congrès de retourner "dans leur pays", après les critiques qu’elles avaient formulées à son égard et à l'égard de sa politique. Il a continué à tweeter sur combien elles étaient "anti-Israël, anti-Etats-Unis, et pro-terrorisme", etc. Évidemment, rien de tout cela n'est vrai, mais l’attention qu’il porte à ces femmes parle directement à sa base électorale. Il s’agit d’individus à qui ce type de commentaires ne pose pas de problème, qui saluent chez Trump cet aspect "non politiquement correct", et qui souhaitent un président qui n'a pas peur de dire ce qu'il pense. Le message populiste de Donald Trump perdurera certainement en 2020, la différence la plus notable étant sans doute qu'il sera plus agressif, plus xénophobe et plus diviseur maintenant qu'il sait qu'il peut tirer son épingle du jeu tout en conservant une base importante de supporters fidèles quoi qu'il dise et fasse.

La plus grande différence entre 2020 et 2016 sera que Donald Trump peut désormais se targuer d’un bilan politique et qu'il bénéficie d’une conjoncture économique forte pour appuyer ce bilan. S'il faisait preuve d’habileté, il se concentrerait uniquement sur l'économie comme motif suffisant de son maintien au pouvoir, avec l’idée qu’il faut que les choses continuent aussi bien. Certes, il se pourrait que la situation évolue d’ici les élections, mais on peut s'attendre à ce que Donald Trump se présente sur la base d'un programme donnant à voir combien il a "rendu sa grandeur à l’Amérique" ("Make America great again"), programme selon lequel il s’agit désormais de le réélire pour maintenir cette grandeur.

Comment Donald Trump a-t-il transformé le Parti républicain ?

Le président américain l’a pratiquement rendu méconnaissable, mais surtout de trois façons spécifiques : 

  1. il a entraîné la base du Parti républicain vers l'extrême-droite ; 
  2. il a fait pression sur les élus républicains afin que ces derniers ne s'écartent jamais de lui ou de la discipline du Parti ; 
  3. et il s'est concentré sur la politique identitaire et s'est éloigné du programme républicain traditionnel, malgré ce qu'il peut en dire. 

Sur le premier point, il apparaît évident que c’est bien ce qui s’est passé, avec le discours de Donald Trump sur le deuxième amendement, les lois sur l'avortement, la nomination de juges conservateurs, etc. Mais ce qui est peut-être moins évident, c'est la manière dont c'est arrivé. Il ne s’agissait pas seulement d’un virage immédiat dans le bagage idéologique des Républicains, mais plus encore le résultat du fait que certains Républicains modérés et électeurs indépendants ont fui le parti, alors qu’ils se ralliaient généralement à lui. Bien qu'une majorité du pays reste au centre du paysage politique, Donald Trump (et la direction républicaine) a tiré le parti lui-même à l'extrême droite, éliminant simultanément tous les membres qui étaient vaguement à sa gauche. Ce n’était pas là une décision servant un système bipartite sain.

Deuxièmement, Trump s'est assuré, que ce soit par le biais de ses tweets à leur sujet ou par d’autres moyens, que les élus Républicains aient trop peur pour lui tenir tête ou pour s'opposer à lui. Il a transformé des hommes comme Lindsey Graham et Marco Rubio, auparavant deux de ses opposants les plus virulents, en véritables marionnettes qui répèteront tout ce qu'il dira et défendront même ses déclarations ou ses actions les plus viles. Il a, en quelque sorte, réduit au silence des Républicains modérés comme Jeff Flake. Ce sont ces mêmes Républicains qui, il y a peu, manifestaient ouvertement leur opposition à la rhétorique dangereuse de Trump et à sa politique plus dangereuse encore. Sans ces différences d’opinion, surtout de l'intérieur du Parti, ce dernier continuera à céder à tous les caprices présidentiels en faisant valoir pour sa défense que "oh, vous savez, du moment que sont nommés des juges conservateurs..."

Trump s'est assuré, que ce soit par le biais de ses tweets à leur sujet ou par d’autres moyens, que les élus Républicains aient trop peur pour lui tenir tête ou pour s'opposer à lui.

Enfin, Trump a enfermé le Parti dans des politiques identitaires, mais non dans des politiques identitaires traditionnelles commes celles des droits des femmes ou des LGBT, par exemple. Au contraire, il a cherché à duper sa base en lui faisant croire que les Républicains ont le monopole de la position pro-israélienne, antiterroriste et pro-américaine. Il a cherché à courtiser les groupes ultra-conservateurs en tâchant d’être identifié comme un leader chrétien et que le Parti républicain soit le seul Parti possible pour les chrétiens. Et tout ceci, en accordant très peu d'attention à la politique menée, mais une très grande attention à la rhétorique et aux slogans accrocheurs qu'il est facile de tweeter, d'apposer sur des stickers ou de clamer lors des meetings politiques.

Quelles conséquences cela peut-il avoir à l'approche des élections présidentielles ?

La plus grande conséquence, c’est que la base et le programme du Parti républicain se sont tellement déportés vers la droite que le Parti apparaît désormais en inadéquation avec les convictions politiques d’une part importante d'électeurs modérés, qui avaient probablement fermé les yeux et voté pour Donald Trump en 2016 (ou n’avaient pas voté du tout). Il faudra bien que ces électeurs se tournent vers autre chose et, dans un système bipartite, c'est aux Démocrates de pouvoir leur fournir cette alternative.
 
Dans le cadre des primaires, les Démocrates comptent un certain nombre de candidats admirables. La plupart présentent des programmes exhaustifs, bien pensés et fondés, qui ne font que renforcer leur qualification pour la présidence. Le problème, c’est que, chez les Démocrates, les dirigeants et comme les candidats sont trop nombreux à se concentrer sur leurs idéaux politiques plutôt que de réfléchir à la nomination d'un candidat capable de battre Donald Trump.

Malheureusement, les Démocrates ont le même problème que les Républicains : l'aile progressiste démocrate tire de plus en plus le parti vers la gauche, laissant beaucoup d'espace libre au milieu. Et la nature des primaires est telle qu'elles ont tendance à pousser les individus vers les extrêmes pour mieux les faire revenir vers le centre ensuite. Jusqu'à présent, les primaires démocrates se sont focalisées sur les propositions politiques et les dossiers des candidats bien plus que sur la façon dont ils prévoient de l’emporter sur le président. On peut s’attendre que cela reste ainsi jusqu'à l’imminence des élections générales. Mais si les Démocrates veulent réussir, ils doivent s'efforcer de chercher l’unité, de combler les divisions inhérentes aux primaires et de créer une stratégie globale pour atteindre les électeurs modérés qui ont perdu leur attache politique et, in fine, remporter cette bataille présidentielle.
 
Si les élections avaient lieu aujourd'hui, Donald Trump remporterait certainement un second mandat et ce, quel que soit son adversaire. L'économie se porte bien, sa popularité dans les sondages d’opinion est étonnamment élevée et le Parti républicain a enregistré des chiffres records en matière de financements. Mais là encore, une éternité politique nous sépare de novembre prochain. Si les Démocrates parviennent à cesser les querelles internes, à concentrer leurs efforts sur l’opposition à Donald Trump et à se déporter légèrement au centre de l’échiquier politique, juste assez pour récupérer les électeurs modérés des deux côtés, ils ont une chance de l’emporter. Et si les Démocrates l'emportent en 2020, il ne faudra pas s’attendre à ce que Donald Trump quitte la Maison-Blanche sans conflit. Même s’il n’ira probablement pas jusqu’à contester les résultats des élections, il s’évertuera sans doute, dans les trois mois qui sépareront les élections de l’investiture de son successeur, à s’assurer que son "héritage" reste. Et cela, il le fera par voie exécutive ou tout autre moyen à sa disposition.
 

Copyright : Nicholas Kamm / AFP

 

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