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Des lendemains qui déchantent ? Ce que la France attend de la présidence Biden

ARTICLES - 26 Novembre 2020

Donald Trump devrait manquer à peu de monde en France. Si l’on en croit un sondage du Pew Research Center de janvier dernier, seulement 20 % de la population française fait confiance au Président américain, moins qu’au Royaume-Uni (32 %) mais plus qu’en Allemagne (13 %), et si les efforts importants réalisés par le Président Emmanuel Macron afin de séduire son homologue américain ont fourni des rencontres mémorables, ils ont aussi le plus souvent mené à des déceptions.

La modération de l’enthousiasme français à l’idée de travailler avec l’administration entrante démocrate du Président-élu Joe Biden peut donc surprendre.

Toutefois, les Français n’ont pas oublié que les relations avec les États-Unis étaient loin d’être parfaites sous les administrations de Bill Clinton et de Barack Obama. Ils se rappellent les hésitations de M. Clinton à intervenir dans les Balkans dans les années 1990 et le refus de M. Obama de s’engager plus activement dans le conflit syrien, ainsi que le soutien initialement très tiède que la Maison Blanche avait apporté à l’intervention française au Mali en 2013. Personne à Paris n’oublie non plus les divergences entre les deux pays apparues au cours des négociations sur le nucléaire iranien menant à l’accord de 2015. Et les dirigeants français gardent à l’esprit que certains des différends bilatéraux commerciaux ou financiers les plus épineux sont apparus sous des présidents démocrates.

En outre, nombreux sont ceux en France qui considèrent que le pivot américain vers l’Asie est à la fois de long terme et irrémédiable. L’attention que portera Washington à l’Europe et son voisinage s’en trouverait donc amoindrie.

Enfin, et c’est en grande partie une conséquence du deuxième point, les hauts-fonctionnaires français admettent que la politique menée par M. Trump aidait indirectement à promouvoir l’"autonomie stratégique" européenne - c’est-à-dire la capacité d’agir sans l’aide de Washington si le besoin s’en faisait sentir - une position historiquement soutenue par la France.

M. Biden ne devrait pas réserver sa première visite présidentielle à la France, l’Allemagne étant le plus grand partenaire commercial des États-Unis en Europe, mais Paris n’a pas non plus peur d’être mis sur la touche du fait de l’importance stratégique et militaire de la France, ainsi que son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Les relations qu’entretient l’équipe de M. Biden avec le petit monde de la diplomatie française, et vice versa, devraient à bien des égards faciliter et fluidifier les relations bilatérales. Le conseiller diplomatique de M. Biden, Anthony Blinken, est francophone et francophile, tandis que les autres noms cités pour des postes d’importance au sein de la Maison-Blanche, du Département d’État, et du Pentagone - tels que William Burns, Michele Flournoy, Philip Gordon, Susan Rice, Wendy Sherman, Jake Sullivan ou Julianne Smith - sont connus des cercles diplomatiques français car ils ont travaillé ensemble pendant les années Obama, en particulier au cours des longues et douloureuses négociations sur le nucléaire iranien.

La priorité affichée de Joe Biden est de raviver le multilatéralisme et de participer plus activement aux travaux des Nations Unies et autres organisations internationales.

La France et les États-Unis devraient également trouver un terrain d’entente sur les politiques à mettre en œuvre. La priorité affichée de Joe Biden est de raviver le multilatéralisme et de participer plus activement aux travaux des Nations Unies et autres organisations internationales, ce qui sied naturellement au Quai d’Orsay. Le geste symbolique que sera le retour des États-Unis dans l’Accord de Paris sur le changement climatique ne manquera pas d’être salué. En ce qui concerne la politique commerciale, la France espère pouvoir participer à des initiatives communes visant à contraindre la Chine à respecter les règles de l’OMC.

L’administration française a énormément investi dans le dossier iranien et ce pendant de longues années. Ainsi, le sort de l’accord, connu officiellement sous le nom de Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), sera un véritable test. L’approche qu’a pour l’instant formulée M. Biden - c’est-à-dire que Téhéran doit "revenir à un respect strict de l’accord", suite à quoi Washington rentrerait dans l’accord et travaillerait avec ses alliés pour "le renforcer et l’étendre tout en combattant les autres activités déstabilisatrices de l’Iran" - satisfait globalement la France, qui sera disposée à travailler avec Washington sur un "JCPOA 2.0".

Les déclarations de M. Biden, qui a notamment dit que "l’engagement des États-Unis [au sein de l’OTAN] est sacré, et non transactionnel" et celles de M. Blinken, qui a lui réaffirmé que l’Europe "demeure un partenaire de premier recours, et non de dernier recours quand on en vient à relever les défis auxquels nous sommes confrontés" sont également bien vues en France. Paris est disposée à travailler sur un nouveau Concept stratégique pour l’OTAN, suite notamment aux critiques émises par M. Macron dans une interview désormais célèbre accordée à The Economist selon lesquelles l’alliance était en état de "mort cérébrale". M. Macron acceptera également volontiers - et attend probablement - le soutien de M. Biden à sa volonté de clarifier le rôle de la Turquie dans l’Alliance. La France n’émettra sans doute pas d’objection à une refonte de la présence militaire permanente des États-Unis en Europe, tant que celle-ci est faite en concertation avec les alliés.

Les instincts de M. Biden quant à la Russie devraient également satisfaire la France dans la mesure où il devrait à la fois résister à la posture agressive de Moscou en Europe tout en laissant une chance à la diplomatie. Ceci devrait inclure des initiatives dans le domaine de la maîtrise des armements, une autre initiative qu’appuiera en principe Paris, sans toutefois avoir de vrais espoirs de résultats.

Les deux gouvernements devraient également être alignés sur la question hautement symbolique d’Israël et de la Palestine, mais la coopération au Moyen-Orient pourrait ne pas être si aisée si l’administration Biden tenait la promesse faite par le "Président-élu" pendant la campagne de s’éloigner des régime autocratiques en Arabie saoudite et en Égypte, deux partenaires essentiels de Paris. Ceci sera également vrai si les Français viennent à conclure que les États-Unis souhaitent se désengager définitivement de la région.

Une initiative clé qui pourrait ne pas plaire à la France est l’idée de regrouper les démocraties "partageant des valeurs communes", comme le dit Jake Sullivan, afin de coordonner l’approche à adopter envers la Chine, le changement climatique, les pandémies, et la politique commerciale. M. Biden a fait de l’organisation d’un tel "Sommet des démocraties" une priorité affichée afin de "renforcer nos institutions démocratiques, affronter de manière honnête les pays qui reculent, et formuler une stratégie commune". Les Français ont en tête le projet avorté d’"alliance des démocraties" datant de l’ère Clinton, et seront peu enclins à formaliser une distinction trop nette entre les démocraties et les autres régimes. Et bien qu’ils soient d’accord pour travailler avec Washington pour contrer l’influence et l’agressivité de Pékin dans de nombreux domaines, ils ne voudront pas être entraînés dans une croisade anti chinoise.

La doctrine nucléaire est un autre dossier problématique. M. Biden croit fermement que "la seule vocation de l’arsenal nucléaire américain devrait être la dissuasion et, si besoin, la réponse à une attaque nucléaire" et a annoncé qu’il "appliquerait ce principe en consultation avec l’armée américaine et les alliés des États-Unis". Au moment où le Traité d’interdiction des armes nucléaires doit entrer en vigueur, la France aura à se soucier d’un affaiblissement du consensus sur le rôle des armes nucléaires dans la sécurité européenne au sein de l’Alliance et d’un débat d'autant plus de nature à diviser les alliés qu’il est, selon Paris, inutile.

Bien [que les Français] soient d’accord pour travailler avec Washington pour contrer l’influence et l’agressivité de Pékin dans de nombreux domaines, ils ne voudront pas être trainés dans une croisade anti chinoise.

Enfin, l’attitude et la vision américaines envers l’Union Européenne forment un autre domaine dans lequel on peut entrevoir à la fois une détente et des désaccords. Paris s’attend à ce que les ambitions européennes afin de se renforcer dans son voisinage soient en grande partie ignorées sans que cela ne les enterre, et soutiendra sans réserve les appels répétés américains pour que l’Europe augmente ses dépenses militaires dans le cadre de l’OTAN. Mais la France s'attend également à ce que l’administration Biden défende vigoureusement les intérêts industriels américains sur le continent.

La France accueillera volontiers une attitude plus amicale et la promotion de "plans verts" sur les deux rives de l’Atlantique, mais elle sait aussi que les tendance protectionnistes sont désormais bien ancrées aux États-Unis, et qu’elles pourraient bien gagner du terrain en Europe. Elle s'attend par conséquent à ce que se poursuivent les disputes commerciales traditionnelles telles que celles concernant les subventions à l’aviation civile. Les indicateurs clés du point du vue de Paris seront le sort des tarifs douaniers imposés par l’administration Trump en réponse aux subventions accordées au fabricant d’avions français Airbus, et la manière dont l’administration Biden gèrera les tentatives françaises d’imposer les entreprises technologiques, que Washington perçoit comme visant les géants américains que sont Google, Apple et Amazon. Paris a conscience que ces sujets dépendront autant des équilibres en vigueur au Congrès américain autant que des choix et des préférences de la présidence.

En résumé, les Français s’attendent à un retour vers une relation transatlantique plus conventionnelle - une relation qui met l’accent sur la coopération mais qui comporte aussi sa part de tensions et de désaccords, bien que ceux-ci se dérouleront dans une atmosphère plus constructive que ces quatre dernières années.

 

La version originale de ce billet a été publiée en anglais sur World Politics Review, le 16/11/2020.

Copyright : Mark Makela / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

 

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