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Démographie et société, par-delà les chimères - Regards croisés d'Hakim El Karoui et de Bruno Tertrais

BLOG - 5 Octobre 2018

Hakim El Karoui, Senior Fellow à l’Institut Montaigne et auteur pour l’Institut Montaigne du rapport La Fabrique de l’islamisme, et Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique et auteur pour l’Institut Montaigne de la note Le Défi démographique : mythes et réalités, ont débattu des nouvelles dynamiques démographiques entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique. L’évolution du monde arabo-musulman et de l’islam en Europe, l’immigration d’Afrique subsaharienne vers le Vieux continent et les débats que ces dynamiques y nourrissent ont structuré leur discussion.

La démographie : facteur structurant de l’évolution du monde arabo-musulman et de l’islam en Europe 

Bruno Tertrais
La démographie est un facteur essentiel dans l’analyse de l’évolution du monde arabo-musulman et, dans une certaine mesure, celle de la question islamiste. Nous pouvons par exemple voir dans les Printemps arabes une conséquence, en partie, de la "modernisation démographique" de la plupart des pays où ils ont eu lieu. Il convient également de s’interroger sur le lien existant entre la remontée récente des taux de fécondité de certains pays de la région, comme en Algérie ou en Egypte, et le renouveau des pratiques religieuses. 

Hakim El Karoui 
Si la hausse du taux de fécondité en Algérie peut être associée à la fin de la guerre des années 1990, elle peut également l’être à l’emprise de l’idéologie islamiste sur une partie de la population. Cette influence est présente dans d’autres pays, comme l’Égypte.

La transformation de l’islamisme d’une simple théorie politique créée dans les années 1920, à un phénomène politique de masse dans les années 1980, est directement liée à la question démographique. On peut interpréter l’islamisme comme la réponse des hommes à l’émancipation des femmes dans le monde arabo-musulman, qui s’était notamment manifestée par la baisse du taux de fécondité et la hausse du niveau éducatif. Cette émancipation a commencé suivant les pays à la fin des années 70 et pendant les années 80.

En Europe, et selon ce qu’a constaté le rapport de l’Institut Montaigne sur l’islam de France en 2016, la démographie est essentielle car elle nous permet d’affirmer à ceux qui agitent cette menace qu’il n’y aura pas d’islamisation du continent. Il n’y a pas de mouvement de conversion à la foi musulmane. Il y a deux fois plus de sortants que d’entrants dans la religion musulmane en France par exemple. La progression de l’islam en Europe ne s’appuie donc que sur l’immigration de populations musulmanes. Même avec les prédictions du Pew Research Center, le taux de musulmans en Europe ne dépassera pas 11,2 % d’ici 2050, contre 4,9 % aujourd’hui.

L’immigration d’Afrique subsaharienne : défi pour l’Europe et le Maghreb 

Bruno Tertrais
Stephen Smith, dans La ruée vers l’Europe : la jeune Afrique en route pour le Vieux Continent, a réussi à dépassionner le débat démographique sur l’immigration africaine en Europe. François Héran lui a récemment répondu dans une analyse publiée par l’Institut national d’études démographiques. Sa réponse est tout aussi dépassionnée et l’on ne peut que se féliciter de ce débat. Il me semble toutefois que l’analyse de François Héran s’attache trop aux dynamiques démographiques actuelles et ne se projette pas assez dans le temps. En effet, s’il rappelle à juste titre que l’immigration africaine est aujourd’hui majoritairement intracontinentale, il ne détaille pas suffisamment l’évolution de ces tendances : davantage de migrations, et surtout davantage d’émigration extracontinentale, y compris vers l’Europe. A l’inverse, Stephen Smith semble quant à lui trop accentuer cette dernière tendance, en prévoyant que 20 % à 25 % de la population européenne pourrait être directement d’origine africaine d’ici quelques décennies, ce qui est pousser le raisonnement jusqu’à l’absurde.

La migration transcontinentale annuelle de l’Afrique subsaharienne ne représente aujourd’hui qu’entre 0,07 % et 0,1 % de la population africaine totale. Les scénarios prévoyant une "submersion" sont donc déraisonnables. 

Smith caractérise l’Afrique comme "le Mexique de l’Europe", prévoyant ainsi des flux comparables aux flux Sud-Nord du 20ème siècle sur le continent nord-américain. Il a raison de souligner que, comme pour le Mexique, c’est le développement du pays qui pousse à l’émigration, contrairement à ce que l’on pense souvent. Mais cette comparaison me semble exagérée. D’abord, le Sahara et la Méditerranée seront toujours plus difficiles à franchir que le Rio Grande ou le désert de Sonora. Ensuite, si l’Europe a un "Mexique", c’est plutôt le Maghreb, et l’émigration structurelle depuis cette région a "déjà eu lieu". L’émigration africaine sera d’abord… un problème pour le Maghreb.

Hakim El Karoui
En effet, les pays du Maghreb ne disposent ni du cadre juridique ni du modèle économique pour devenir, non plus des pays d’immigration, mais des pays d’accueil. Ils ne désirent d’ailleurs pas entreprendre cette mutation. La région manque encore de maturité politique pour faire de l’immigration africaine et de sa gestion un levier politique face à l’Europe, comme le fait la Turquie avec les réfugiés moyen-orientaux.

En outre, les débats identitaires qui animent déjà les sociétés maghrébines promettent d’être musclés en cas d’arrivée massive de migrants. La culture antiraciste n’existe pas dans les pays du Maghreb. Les concepts de "métissage" et de "pays d’accueil" n’y sont pas répandus. La nationalité n’est d’ailleurs que rarement octroyée aux personnes issues de l’immigration qui sont souvent traitées comme des individus de deuxième zone, surtout quand ils viennent d’Afrique subsaharienne.

L’Europe ne doit donc pas compter sur les pays maghrébins pour limiter l’immigration africaine sur le Vieux Continent. Cependant, et comme le dit Bruno, le consensus européen selon lequel l’aide au développement économique freinera l’immigration africaine a depuis été fortement remis en cause par Stephen Smith. En effet, il a démontré que la croissance du PIB par habitant d’un pays donné encourageait l’émigration des classes moyennes de ce pays : ce développement pourrait donc au contraire se traduire par une augmentation de l’immigration africaine en Europe. 

Bruno Tertrais
La logique selon laquelle le développement de l’Afrique conduira à une baisse de l’émigration africaine est une illusion largement partagée, notamment en Europe. La question qui se pose aux Européens n’est pas d’aider ou de ne pas aider le continent africain, mais de s’assurer que leurs investissements sont efficaces et bien ciblés. Par exemple, ils peuvent contribuer à créer des business models attractifs aux yeux de ceux qui sont aujourd’hui tentés de se lancer dans le business très lucratif, hélas, du passage des migrants. Ce sont de telles politiques qui aideront à réguler l’immigration africaine vers Europe.

Démographie et société, par-delà les chimères - Regards croisés d'Hakim El Karoui et de Bruno Tertrais

L’influence de l’immigration sur le débat politique en Europe 

Bruno Tertrais 
L’immigré d’Afrique subsaharienne est devenu la nouvelle figure fantasmatique en Europe depuis que les Européens ont pris conscience que la population africaine allait doubler dans les décennies à venir. Rappelons que le célèbre roman Le Camp des Saints envisageait un scénario dans lequel des centaines de milliers d’affamés d’Asie du sud se rueraient vers l’Europe – un scénario qui n’a aucun sens. 

Là où les problématiques de l’immigration et de l’islam pourraient se rejoindre, c’est en cas d’accroissement significatif de l’émigration vers l’Europe en provenance du Sahel. Les pays de cette région sont en effet assez proches, c’est là que l’on trouve les records mondiaux de fécondité, et ce sont pour l’essentiel des populations musulmanes. Sans compter que les communautés déjà bien établies, comme celle des Maliens en France, sont des pôles d’attraction de l’immigration. Beaucoup plus, d’ailleurs, que les systèmes de protection sociale. 

Ainsi, le spectre de l’immigration africaine massive qui hante tant l’Europe n’est pas sans lien avec la question de l’islam. Les connotations du terme “musulman” dans le débat public pourraient évoluer : le "musulman" sera de moins en moins associé à "l’Arabe".

Hakim El Karoui
Amedy Coulibaly, l’auteur des attentats de l’Hyper Cacher en janvier 2015, a renforcé l’inquiétude européenne vis-à-vis de l’immigration d’Afrique subsaharienne.

Il est par ailleurs très instructif de s’intéresser à la sémantique des termes utilisés dans le débat public sur l’immigration en Europe, et plus particulièrement en France. La figure du "travailleur nord africain" a tout d’abord été remplacée par celle de "l’immigré", puis du "beur". Dans les années 1990, la notion de "diversité" a rapidement pris de l’ampleur, avant de laisser place à la figure du "musulman" dans les années 2000. Ce dernier basculement est à la fois sémantique et identitaire, l’un ayant nourri l’autre.

Bruno Tertrais
La confusion sémantique qui s’est installée dans le débat public européen est regrettable. Il y en a en fait trois : entre "immigré", "arabe" et "musulman" ; entre "musulman", "salafiste", et "djihadiste" ; et entre "demandeur d’asile", "migrant" et "immigré". Un débat serein exige pourtant de faire ces distinctions. 

Au niveau européen, l’immigration n’influence pas le débat public de manière homogène. Si dans certains pays comme l’Italie ou le Royaume-Uni – je pense à l’importance de la question des travailleurs polonais – elle constitue un déterminant essentiel, ce n’est pas le cas en Espagne ni en Grèce, en dépit de l’exposition de ces pays aux flux migratoires que ces pays ont connu. Selon une étude récente du Pew Research Center, l’Espagne est même le pays européen où la population serait la plus prompte à accueillir des réfugiés étrangers.

 

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