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Covid-19, deuxième round : malentendu autour de la Suède

Trois questions à Ulrika Björkstén

INTERVIEW - 8 Décembre 2020

Comme nous l’évoquions au  printemps dernier, la Suède s’est positionnée à rebours du reste de l’Europe dans la gestion de la crise du Covid : aucune obligation du port du masque, aucun couvre-feu ou fermeture de restaurants ou bars… Cette stratégie a-t-elle  porté ses fruits ? Alors qu’une commission d’enquête vient d’être nommée pour identifier les succès et les erreurs de cette stratégie, Anuchika Stanislaus, chargée d’affaires internationales, interroge Ulrika Björkstén, journaliste du département scientifique de la radio publique suédoise Sveriges Radio sur les résultats de cette gestion particulière de la crise et sur l’avenir du modèle suédois. 

Quel bilan tirer de la gestion de la première vague de l’épidémie en Suède et comment ce bilan oriente-t-il actuellement les choix du gouvernement ?

Faisant figure d’outsider dans la gestion de l’épidémie, le bilan suédois affiche des résultats en demi-teinte. Mettant en place une vaste politique d’information à destination de la population, le gouvernement relaie des "recommandations nationales", fondées sur la science, largement plébiscitées par des Suédois traditionnellement enclins à suivre des mesures validées scientifiquement. Stratégie gagnante qui permet d’aplatir en partie la courbe de contagion, elle n’arrive cependant pas à protéger les personnes âgées, pourtant particulièrement vulnérables à ce virus. On dénombrait un taux de mortalité beaucoup plus élevé (58,36 pour 100 000 habitants) que dans les autres pays nordiques (7,64 pour 100 000 habitants en moyenne). En effet, dépourvu du matériel de protection nécessaire, le personnel employé auprès des personnes âgées n’avait pas réussi à casser les chaînes de contaminations, contribuant bien au contraire à accélérer la propagation du virus durant la première vague.  

Conscient de certains de ces manquements, le gouvernement entend durcir sa gestion de la crise sanitaire, malgré la marge de manœuvre restreinte dont il dispose face au danger sans précédent que représente cette seconde vague.

Sur le plan politique et juridique en effet, le gouvernement suédois n’est pas en mesure d’imposer ni un couvre feu, ni le port du masque, ni de mettre en place des mesures aussi restrictives qu’en France. On ne parle pas en Suède de "mesures gouvernementales" qui émanent du gouvernement comme en France, mais de "recommandations générales" directement émises par l’agence de la santé publique (FHM). Bien loin du système français basé sur le droit et la contrainte, l'obligation morale est la notion fondamentale de la culture suédoise, largement partagée par ses citoyens, sur laquelle repose ces "recommandations générales". La sphère privée est un entre-espace juridique laissé libre aux citoyens. Classant l’épidémie de coronavirus comme "danger public", le gouvernement renforce tout de même l’argument d'autorité des "recommandations générales" qui doivent obligatoirement être suivies par les citoyens, sans que leur comportement soit pour autant sanctionnables. Cependant, si la récurrence des messages de recommandations soulevant l’importance des risques encourus par ce virus a suffit lors de la première vague à modifier les comportements, on a constaté un relâchement généralisé de la population durant l’été.  

Bien loin du système français basé sur le droit et la contrainte, l'obligation morale est la notion fondamentale de la culture suédoise, largement partagée par ses citoyens, sur laquelle repose ces "recommandations générales".

Signe que les recommandations générales ont été largement suivies par la population, en mars et avril, la grippe saisonnière a arrêté de circuler brutalement. L’automne venu, on a cependant constaté que le coronavirus a commencé à circuler beaucoup plus tôt que la grippe, indiquant un risque d'augmentation des cas pendant l’hiver.  Le début de l’hiver accélérant les contagions, les climats nordiques sont éminemment sensibles aux virus respiratoires. C’est donc cette tension entre des mœurs historiquement libérales et un taux de mortalité des personnes âgées particulièrement élevé, qui a poussé  le gouvernement a choisir d’introduire toutes les règles qu’il lui était légalement possible d’imposer pour anticiper au mieux la saison hivernale et le rebond de l’épidémie.

En plus d’une loi, qui contrairement à la recommandation est une contrainte juridique applicable à l’espace publique, qui limitait les rassemblements publics à huit (contre 50 durant la première vague), les autorités entendent limiter le nombre de personnes dans un espace clos et interdire la distribution de boissons alcoolisées après 22h. 

Quels sont les points forts de la stratégie nationale pour lutter contre la propagation du virus ? 

La stratégie suédoise actuelle se concentre essentiellement sur l’obtention du vaccin et sa mise en place espérée effective en janvier. Le pays a signé quatre contrats avec quatre laboratoires différents plaçant le pays dans une situation d’excédent de doses disponibles (3 à 4 fois plus que nécessaire). Le gouvernement a souhaité miser sur un surplus de vaccins pour garantir le nombre adéquat en prenant en compte les aléas potentiels connus des vaccins. Le surplus effectif aura ensuite vocation à être vendu. 

Le point fort de la Suède sur ce sujet relève de la propension historique de la population suédoise à se faire vacciner. Malgré le fait que la vaccination ne soit pas obligatoire mais facultative, le pays affiche le taux de vaccination le plus élevé d’Europe (plus de 95 %). Cela s’explique notamment par le fait que le système de santé publique est fondé sur une entente collaborative entre le gouvernement, les agences gouvernementales et la population. Les Suédois sont impliqués dans leur système de santé et ont une confiance élevée en leurs institutions. Si le pays semble épargné des campagnes anti-vaccins, des soupçons quant au nouveau vaccin règnent et commencent à émerger de façon plus que marginale (25 % de la population est sceptique). 

En outre, l’absence de verticalité des pouvoirs est à la fois un atout et un obstacle pour la Suède. Du fait de la décentralisation, le gouvernement impose moins de règles que de recommandations qu’il élabore en collaboration avec la population et les régions indépendantes. Il existe toutefois un revers de la médaille à cela :  la stratégie de test par exemple au début de la pandémie a été difficilement mise en place et il a fallu une coordination entre les régions qui organisaient elles-mêmes les tests sans nécessairement suivre les instructions du gouvernement. L’aspect collaboratif d’un pouvoir décentralisé permet de facilement se mettre d’accord, néanmoins la présence de plusieurs niveaux de décision ralentit l’efficacité des mesures pourtant décisive dans notre contexte. 

Lorsque les dispositifs sont intégrés par les différents niveaux, tout fonctionne de manière organique sans qu’il n’y ait besoin de dirigeant central qui supervise toutes les décisions. Nous sommes un pays peu hiérarchique, lorsque tout le monde monte à bord, nous travaillons facilement dans la même direction, nous nous sentons investis d’une responsabilité personnelle dans notre travail de citoyen. Suivre des ordres ne fait pas partie de la culture de notre pays, et cela a nous desservi, notamment dans la gestion du virus auprès des personnes âgées au printemps dernier. 

L'absence de verticalité des pouvoirs est à la fois un atout et un obstacle pour la Suède. 

L’adhésion des Suédois à la science semble faire consensus. Comment expliquer la polarisation du débat autour de la gestion de la crise à l’extérieur du pays? 

La polarisation du débat en Suède sur les mesures gouvernementales est liée au rôle que la Suède joue dans les discussions internationales. Il est curieux de voir qu’un petit pays à la périphérie européenne, près du pôle nord, arrive autant à susciter de l'intérêt sur la scène internationale. Perçue comme le dernier pays libéral d’Europe par les uns (la Russie notamment), quasi socialiste par les autres (les États-Unis de Trump), ces perceptions toujours d’actualité, ont un impact sur la perception qu’ont les Suédois d’eux-mêmes. La Russie décrit la Suède comme un contre-exemple issu de l’occident, moralement décadent ou "bankrupt" idéologiquement, érigée comme un danger qui menace les valeurs traditionnelles de la Russie. La Chine quant à elle, lorsque la pandémie démarrait, qualifiait la Suède comme le "trou noir" du virus, qui allait anéantir le monde entier par sa négligence... Cela s’insère dans les conflits diplomatiques qui existaient déjà entre les deux pays notamment autour de l’emprisonnement d’un écrivain suédois en Chine. 

L’absence de mesures autour d’un couvre-feu fut perçue comme une provocation envers le monde entier. Selon une récente étude de l’OCDE, la Suède fait partie des rares pays qui fin 2021 auront un PIB inférieur à celui de fin 2019. De nombreux pays pensent à tort que la stratégie suédoise se fonde sur une stratégie économique qui priorise la santé de son économie au détriment de sa population, or ce n’est pas le cas, la stratégie suédoise s’élabore en fonction de son cadre juridique. Penser que la Suède rechigne à établir les mesures contraignantes de lutte contre le virus seulement pour éviter de fermer son économie est un réel malentendu sur la scène internationale. Le débat aux États-Unis mêle science et politique entraînant un téléscopage entre le "pour ou contre les masques", le "pour ou contre la science" et le "pour ou contre Trump". Si le débat en Suède était jusqu’ici fondé sur une discussion médicale et scientifique en première ligne (Paradigme evidenced-based medicine, excluant les traitements expérimentaux tel qu’en France avec l'hydroxychloroquine) il se politise davantage désormais.

 

 

Copyright : Henrik MONTGOMERY / TT News Agency / AFP

 

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