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Attentat de Conflans : une quatrième génération de djihadistes ?

Entretien avec Hakim El Karoui

INTERVIEW - 19 Octobre 2020

Le 16 octobre dernier, Samuel Paty, un enseignant d'histoire-géographie de Conflans-Saint-Honorine, était assassiné par un homme d’origine tchétchène âgé de 18 ans pour avoir montré des caricatures de Mahomet lors d’un cours d’enseignement moral et civique. Hakim El Karoui, notre Senior Fellow sur les questions relatives à l’islam et auteur d’Un islam français est possible et de La fabrique de l’islamisme, répond à nos questions.

Comment peut-on caractériser cette attaque ?

Je qualifierais ce type d’attaque de “djihadisme de quatrième génération”. En effet, il est très différent des djihadismes des générations précédentes (syrienne, irakienne et algérienne) caractérisés par des Français plus âgés, partis hors de France, membres de réseaux organisés ou maintenant un lien très fort avec leurs pays d’origine.

Le profil de cet assaillant est particulier. C’est tout d’abord un étranger, très jeune. Il semble avoir agi a priori seul, sans réseau ni organisation pour le soutenir. Il semblerait également s'être radicalisé récemment, sans formation sur le plan religieux. Son acte a une dimension symbolique extrêmement forte, qui peut rappeller les tueries de mars 2012 à Toulouse et Montauban par Mohammed Merah et évidemment celle des frères Kouachi contre Charlie Hebdo et d’Amedy Coulibaly contre l’Hyper Cacher. Enfin, une dernière particularité à noter est l’absence de lien apparent avec Daech. Les attentats de la génération syrienne étaient marqués par une revendication ou une forme de soumission à Daech. Dans ce cas, rien n’indique ce lien.  

L’auteur de cet attentat, par sa jeunesse et ses origines étrangères, rappelle l’action du jeune Pakistanais ayant attaqué des journalistes devant les anciens locaux de Charlie Hebdo en septembre 2020. 

Le rôle des réseaux sociaux dans l'attentat de Conflans-Saint-Honorine est largement commenté. Quel a été leur place dans ce drame ?

Ce qui est particulièrement troublant, et spécifique aux derniers cas du jeune Pakistanais et du jeune Tchétchène, c’est le rôle qu’ont joué les réseaux sociaux dans le passage à l’acte. Si l’enquête le confirme, il semblerait que le jeune homme ait été informé des propos de l’enseignant via une vidéo d’un parent d'élève qui a beaucoup circulée. Elle tournait largement sur les plateformes, non pas dans des cercles islamistes mais dans des cercles identitaires. C’est visiblement cette vidéo qui aurait convaincu le jeune Tchétchène de venir commettre son crime atroce. Il était géographiquement loin des Yvelines, et n’était en rien concerné par la situation dans ce collège

Dans le cas de l’attaque devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, l’assaillant avait entendu parlé des caricatures et du procès dans un journal au Pakistan. 

Ces deux attentats présentent les mêmes modalités : les assaillants avaient tous les deux entendu parler d'événements qui les ont poussés à passer à l’acte. 

Quelle peut être la réponse des pouvoirs publics à cet énième attentat ?

Les attentats de la génération syrienne étaient marqués par une revendication ou une forme de soumission à Daech. Dans ce cas, rien n’indique ce lien.

Aujourd’hui, les services de sécurité font donc face à des individus qui ne sont pas signalés et identifiés par les renseignements et qui réagissent à des moments clés pour des raisons politiques. C’est toute la symbolique de ces attentats : ces jeunes gens seuls et sans organisation, sont prêts à commettre l'irréparable du jour au lendemain. Ils sont par définition totalement indétectables et posent un immense problème aux services de sécurité.

Il y a également le sujet des réseaux sociaux. Le compte Twitter de l’assaillant était un compte repérable, que l’on peut caractériser de “salafiste agressif”. Ces types de comptes existent par milliers, sont détectables, mais, ne portant pas la marque djihadiste, ne peuvent pas être interdits. Et ils sont tellement nombreux qu’il est très difficile de les suivre, d’autant que leurs auteurs les ferment souvent et les réouvrent sous un autre pseudonyme très régulièrement. 

Cette idéologie n’a plus besoin de mentors agressifs ayant de l’emprise sur les jeunes [...] Le nuage nucléaire djihadiste de 2015 est retombé et a contaminé certains esprits. 

Cette attaque, ainsi que celle de septembre 2020 devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, démontrent que l'idéologie dhijadiste s’est répandue dans les esprits. Les frères Kouachi, auteurs de l’attentat de Charlie Hebdo de 2015, avaient un mentor, un idéologue. L’assaillant de Conflans n’en avait visiblement pas. Cette idéologie n’a plus besoin de mentors agressifs ayant de l’emprise sur les jeunes. Elle s’est répandue de façon très large, par la force médiatique causée par les attentats précédents. Le nuage nucléaire djihadiste de 2015 est retombé et a contaminé certains esprits. 

Entre la force symbolique médiatique mondiale du crime contre Charlie Hebdo en 2015 et la dynamique djihadiste syrienne quantitativement très importante, les modalités d’action du djihahisme se sont donc transformées : d’un mouvement théorisé, réservé à quelques initiés, on est passé à une idéologie prête à consommer par n’importe qui. On verra s’il y a d’autres attaques de ce type ou si ce geste reste isolé dans ses modalités de passage à l’acte. 

La répression ne suffit pas, même si elle est évidemment nécessaire. Il faut aborder ce phénomène dans sa globalité : c’est une guerre idéologique, qui se joue tout d’abord au sein de l’islam. Cette bataille doit être menée avec des outils religieux et politiques, en attaquant les djihadistes aux sources de ce qu’ils prétendent défendre, à savoir la religion. C’est en produisant un contre-discours, un narratif différent de l’islam que nous pourrons les combattre. Et c’est le rôle des musulmans éclairés de s’y atteler. 

 

Copyright : GEORGES GOBET / AFP

 

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