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Afghanistan : le degré zéro de la diplomatie

BLOG - 16 Septembre 2019

Donald Trump a annulé à la dernière minute des négociations sur un accord de paix avec les talibans. Mais les Etats-Unis vont devoir éviter à tout prix une retraite chaotique qui serait pour l'Afghanistan un terrible retour en arrière sur les progrès réalisés, notamment pour les femmes.

"C'est une guerre perdue d'avance. Ils sont chez eux et ils savent qu'un jour ou l'autre nous partirons : tout joue contre nous, de l'histoire complexe à la géographie hostile." C'était au printemps 2009, un de mes étudiants à Harvard - un haut gradé de l'armée - venait de revenir de Kaboul, où il avait servi plusieurs années. Dans le confessionnal que peut facilement devenir le bureau d'un professeur, il me confiait ses doutes, qui constituaient un démenti cinglant aux propos optimistes qui étaient tenus alors par le général David Petraeus que le président Barack Obama allait nommer, un an plus tard, à la tête de la Force internationale d'assistance et de sécurité en Afghanistan (FIAS).

Au moment où Donald Trump vient tout à la fois de révéler et de mettre fin aux négociations secrètes avec les talibans qui auraient dû se tenir il y a quelques jours à Camp David, les avertissements de mon étudiant me reviennent en mémoire. L'Amérique cherche à se retirer le moins mal possible d'une guerre que ses alliés afghans ne peuvent remporter ni sans elle ni - c'est plus grave - avec elle. Non seulement la situation sur le terrain est inextricable - elle l'a en fait toujours été -, mais la diplomatie très particulière de Donald Trump la rend désormais illisible. En choisissant de recevoir les talibans à Camp David - comme l'Amérique l'avait fait précédemment entre autres avec les Palestiniens et les Israéliens -, le président des Etats-Unis prenait le risque de leur conférer un surcroît de légitimité. Il prenait aussi le risque de marginaliser le gouvernement en place à Kaboul, sinon son propre négociateur, l'Américain d'origine afghane, Zalmay Khalilzad. De fait l'annulation abrupte - par un simple tweet - des négociations de paix humilie les talibans, sans rassurer le gouvernement afghan. Nous sommes une fois de plus au degré zéro de la diplomatie.

John Bolton, un théologien de la politique étrangère

Au même moment - et les deux dossiers sont liés -, Donald Trump se sépare - pour la troisième fois en trois ans, un record et une première dans l'histoire des Etats-Unis - de son conseiller national pour la sécurité, John Bolton. En procédant de la sorte, le président américain nous rassure et nous inquiète à la fois. Il nous confirme que, contrairement à son conseiller, il n'est clairement pas un idéologue.

Dans l'immédiat, la suspension des négociations ne doit pas conduire à un retrait chaotique et rapide des troupes américaines, avec pour seul but de satisfaire les promesses électorales de Donald Trump.

John Bolton ne croyait pas seulement à ce qu'il disait, il avait aussi le tort de faire (un tout petit peu) d'ombre au président : contrairement au secrétaire d'Etat, Mike Pompeo, qui s'efforce de n'être que la voix de son maître. John Bolton pouvait approcher la politique étrangère en théologien, il n'en était pas moins structuré, cultivé et, à sa manière, cohérent. Son agenda de politique étrangère n'était pas exclusivement dicté par des considérations de politique intérieure. Il n'acceptait tout simplement pas de voir des talibans à Camp David, presque dix-huit ans jour pour jour après les attentats du 11 Septembre. Pragmatique, Donald Trump a retenu le message et renvoyé le messager.

En Afghanistan, au-delà des péripéties du quotidien, il est une fois de plus choquant de constater la légèreté avec laquelle des nations/empires, démocratiques ou pas, s'y sont engagées. Une légèreté qui n'a d'égale que l'irresponsabilité avec laquelle elles se retirent, laissant derrière elles un cortège de morts et de destructions. Les Soviétiques ont été inspirés par les écrits de Marx et Engels. Mais, en intervenant à la fin des années 1970 en Afghanistan, ils n'avaient visiblement pas présents à l'esprit les avertissements donnés dans un texte publié en 1858 par le jeune Friedrich Engels, à partir des échecs subis par les Britanniques à Kaboul. Les Américains - 11 Septembre oblige - pensaient avoir dépassé les cicatrices et traumatismes laissés par la guerre du Vietnam. Mais ils n'en avaient pas pleinement tiré les leçons fondamentales. On ne sauve pas un peuple contre lui et plus encore sans lui. Pour rendre leur tâche plus insurmontable encore, les Etats-Unis ont ajouté à la guerre de nécessité - que pouvait sembler être l'intervention en Afghanistan - une guerre de choix, en Irak. La seconde a constitué une distraction fatale pour la première. L'attention des Américains s'est reportée sur Bagdad, alors même qu'en dehors de Kaboul et de sa région la situation afghane était tout sauf stabilisée. En matière d'intervention, rien n'est pire que le désintérêt, succédant à des passions molles pour le sort de l'autre.

Un nouveau Vietnam

Il y a aujourd'hui deux risques majeurs en Afghanistan. Le premier est, qu'en dépit de différences bien réelles, le conflit ne devienne un nouveau Vietnam. Certes, Kaboul ne devrait pas tomber avec la même rapidité que ne le fit Saigon en 1975. Le régime en place est moins faible que ne l'était celui du Sud-Vietnam. Mais les troupes américaines, contrairement aux légions romaines, n'ont pas vocation à rester indéfiniment, pas plus en Afghanistan aujourd'hui qu'au Vietnam hier.

Le second risque majeur est d'une tout autre nature et peut se formuler ainsi. Comment préserver, face aux talibans, les progrès intervenus au cours des dernières années, en particulier en ce qui concerne la condition des femmes ? Aujourd'hui des millions de jeunes filles sont scolarisées, des femmes sont docteures, enseignantes, soldates… Plus de 400 femmes ont été candidates aux dernières élections législatives.

Éviter une retraite chaotique

C'est précisément parce qu'il faut sauvegarder ces acquis sociétaux essentiels que l'Amérique ne saurait passer brutalement des tractations secrètes les plus audacieuses, sinon les plus imprudentes, à la simple rupture brutale des négociations de paix. Garder le cap, c'est une manière aussi de ne pas rendre complètement inutile le sacrifice des soldats américains (2.300 morts) et alliés, dont plus d'une dizaine de Français, tombés en Afghanistan. Un chiffre sans commune mesure avec les pertes afghanes, civiles et militaires, qui sont très supérieures.

La Grande-Bretagne au XIXe siècle, l'URSS au XXe, les Etats-Unis au XXIe, l'Afghanistan ne réussit décidément pas à ceux qui ont l'imprudence d'y entrer avec leurs armées. Dans l'immédiat, la suspension des négociations ne doit pas conduire à un retrait chaotique et rapide des troupes américaines, avec pour seul but de satisfaire les promesses électorales de Donald Trump.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 15/09/2019)

Copyright : WAKIL KOHSAR / AFP

 

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