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30/09/2022

Guerre en Ukraine : un test de résilience pour l'UE ?

Grand entretien avec Ivan Kratsev

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Guerre en Ukraine : un test de résilience pour l'UE ?
 Ivan Krastev
Directeur du Centre de stratégies libérales de Sofia 

Dans ce grand entretien, Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique de l'Institut Montaigne, interroge le politologue Ivan Krastev sur la place de l'Europe et des Balkans dans le conflit russo-ukrainien. Pour Krastev, qui dirige le Centre for Liberal Strategies à Sofia en Bulgarie, cette crise met à l'épreuve la volonté des Européens à défendre l'ordre de sécurité du continent. Les réflexions à venir ne pourront, selon lui, se dispenser des Balkans. Cet échange offre un tout autre éclairage européen que celui développé par Luuk van Middelaar dans son interview du 16 septembre 2022.

Traduit de l'anglais par Franck Manara

Compte tenu de la réaction des États membres de l'Union européenne (sanctions contre la Russie, soutien à l'Ukraine, appui à une candidature ukrainienne à l'UE), peut-on dire de l'Europe qu’elle mène "une bonne guerre" ? Cette réaction pourrait-elle servir de point de départ à un renforcement de l’intégration européenne ?

Ça n'est qu’à l'issue de la guerre que nous pourrons déterminer si la crise ukrainienne a été une "bonne guerre" pour l'Europe. La riposte européenne unifiée après l’invasion russe était encourageante, tout comme la volonté des États de l'UE de repenser leur politique habituelle à l’égard de la Russie. Toutefois, le véritable test de l’unité européenne est à venir : dans quelle mesure ces peuples seront-ils disposés à confirmer leur engagement initial ? Face à l’indignation générale sur le continent, le maintien de l’unité a été, dans un premier temps, plus facile. Mais les États membres seront-ils prêts à endosser le prix de cette guerre, d'autant que la pression russe s’accroît et que le risque existe toujours que le conflit débouche sur une impasse ? Les nations européennes se heurtent à un défi d'ordre économique et politique, mais aussi culturel et psychologique. Ces trente dernières années, l'UE s’est leurrée sur cette idée d’un continent qui serait sorti définitivement de la guerre ; elle découvre brusquement que c’était une chimère. Les six à neuf prochains mois montreront si l’opinion publique est prête ou non à faire front.

Ces quinze dernières années, l'UE a démontré sa capacité d’adaptation. Elle a accéléré son processus d'intégration, suite aux crises successives : crise mondiale des subprimes, vagues de réfugiés, Brexit, pandémie de Covid-19. Mais ces turbulences ont également réveillé de forts courants nationalistes au sein des États membres. L'incidence du conflit en Ukraine sur l’unité européenne invite à la prudence. Jouer un rôle géopolitique tout en préservant la cohésion de son espace juridique mettra au défi l'Union. L'exemple classique de la Pologne témoigne du dilemme qui agite Bruxelles aujourd'hui. Ce pays revêt une importance cruciale au regard de la réaction européenne suite à l'invasion russe. Les stratégies militaires et humanitaires de l'Occident face à la guerre s'appuient singulièrement sur la Pologne. Or, Varsovie a clairement montré sa détermination à contester la primauté de l'ordre juridique européen. Si Bruxelles décidait de fermer les yeux sur le comportement de Varsovie, la cohésion de son espace juridique pourrait se fissurer.

Lors des crises précédentes, le couple franco-allemand était à la manœuvre. Aujourd'hui, la donne a changé, notamment en raison de l'importance toujours plus grande sur la scène européenne de la Pologne et d'autres pays en première ligne du conflit. Comment évaluez-vous le rééquilibrage des rapports de force au sein de l'UE ?

Tout d'abord, notons que, depuis 2009, l'UE  élude les crises  au lieu de les résoudre. Elle maintient ainsi son unité tout en évitant de traiter les questions fondamentales sur le cap à tenir. Cependant, la guerre en Ukraine a fait resurgir toutes les crises précédentes auxquelles l'Europe a été confrontée. Sur le plan économique, ce conflit rappelle en partie la crise financière mondiale et l’épidémie de Covid-19. Les États européens dépensent plus pour pallier le renchérissement de l'énergie que pour indemniser leur population des préjudices économiques subis lors de la pandémie. Sur le plan des migrations, l'Union européenne a accueilli deux fois plus de migrants en provenance d'Ukraine que lors de l'exode provoqué par la guerre en Syrie. Chacune de ces crises a divisé l'UE : si la crise mondiale des subprimes a produit le clivage classique Nord / Sud, la crise migratoire a provoqué une fracture Est / Ouest. Or, et c’est ironique, l'agression russe a fait apparaître une fracture sur le versant oriental de l'Europe. La Hongrie et la Pologne, par exemple, ont des divergences extrêmement marquées sur la crise.

L'invasion russe a redéfini la géographie politique de l'Europe, déplaçant son centre de gravité vers l'Est. 

L'invasion russe a redéfini la géographie politique de l'Europe, déplaçant son centre de gravité vers l'Est. L'Europe centrale a retrouvé un poids certain et le clivage Est / Ouest a opéré une nouvelle mue. Somme toute, c'est essentiellement la légitimité morale du couple franco-allemand qui est remise en cause. Les propos du Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki sont éloquents : " Nous avions raison et vous vous êtes fourvoyés sur la Russie" et "Croyez-vous que l'Europe se porterait mieux si nous avions suivi les recommandations de l’Allemagne toutes ces années durant ?".

Le conflit a également déclenché une crise d’identité politique outre-Rhin. Depuis l'après-guerre, l'Allemagne avait pour politique de s'en remettre aux États-Unis pour sa sécurité, préservant sa compétitivité grâce au prix réduit du gaz russe et se focalisant sur la Chine comme principal débouché à l'exportation. Ces trois axes se sont disloqués. Depuis le mandat de Donald Trump, Berlin ne peut s'appuyer exclusivement sur les garanties de sécurité qu'offraient les États-Unis. Ainsi, même si la décision de l'Allemagne d'investir massivement dans ses capacités de défense est directement imputable à l'offensive russe, ce choix a été guidé par la perspective et l'incertitude liée à l'identité du prochain locataire de la Maison-Blanche. Autre volet fondamental de la politique allemande, le gaz russe et son coût modéré constituaient la pierre angulaire de sa transition verte. Cette option n'est plus disponible. La dépendance excessive au gaz russe s'est avérée le principal défaut de la cuirasse industrielle allemande. Enfin, dans un contexte de tensions accrues entre Washington et Pékin, la nécessité pour Berlin de se désarrimer à la fois de la Russie et de la Chine ne semble plus relever d'une lointaine possibilité. 

L'Europe s'était montrée réservée face à l'unipolarité des États-Unis, mais la fragmentation et la polarisation du monde d'aujourd'hui est à mille lieues du projet européen : un monde multipolaire sous-tendu par une coopération internationale. À l'aune de la situation actuelle, l'UE pourrait être la grande perdante de l'effondrement de l'ordre libéral de l'après-guerre froide.

Cette nouvelle dynamique, on l'a dit, remet en cause l'autorité morale de l'Allemagne et de la France. Paris et Berlin ne savent plus dans quelle mesure ils doivent diriger l'Europe et quel cap lui donner. En outre, si les Européens comprennent l'ampleur du bouleversement en cours, leur discours ne s’est pas adapté à cette nouvelle donne. Croyons-nous vraiment que l'Ukraine (qui lutte pour son indépendance) peut être intégrée de la même manière que la Bulgarie ou la Roumanie ? Les États membres de l'UE sont-ils prêts à accueillir en leur sein une douzaine de nouveaux membres, chacun disposant des mêmes droits de veto dont jouissent les États membres à ce jour ? Les débats sur l'élargissement de l'UE sont de nature différente lorsqu'ils se rapportent aux Balkans ou à l'Ukraine. Face à l'offensive russe dans l’ancien espace soviétique, Bruxelles doit s'atteler d'urgence à consolider la sphère d'influence occidentale ; en d'autres termes, l'Ukraine, la Moldavie et les Balkans occidentaux doivent être intégrés à la politique commune de l'UE en matière de sécurité et d’énergie, et ce, dans les meilleurs délais.

Dans un article paru dans le Financial Times en août 2022, vous soulignez que la véritable épreuve pour l'Union européenne sera précisément d'élaborer une stratégie qui englobe les Balkans. Pourquoi cela, et pourquoi, selon vous, l'UE n'est pas à la hauteur en ce domaine ?

Les Balkans revêtent une importance cruciale, au-delà du poids géopolitique que constitue leur économie ou leur démographie. C'est le seul domaine de la politique étrangère européenne dans lequel l'UE est aux commandes. C'est donc dans cette région qu’elle doit mettre en évidence sa capacité d'autonomie stratégique. C'est également là que le leadership européen doit afficher sa maîtrise des bouleversements qui affectent le vieux continent. Or, la région des Balkans révèle les limites des vertus transformatrices de l'Europe. Ce qui change radicalement, c'est la dimension temporelle, depuis toujours liée à la politique de l'UE vis-à-vis des Balkans. Voilà longtemps que nous savons que ces pays finiront, selon toute vraisemblance, par intégrer l'UE, mais à quel horizon ? Voilà la question fondamentale. Est-ce dans 10, 20 ou 30 ans ? Avec la crise ukrainienne, cette antichambre s’est soudain transformée en service d'accueil des urgences : la question est de savoir ce que nous sommes en mesure de proposer aujourd'hui.

Vous insistez sur l'opinion publique et avez notamment participé aux débats "Peace versus Justice" qui divisent les populations européennes. Quelle est votre position à cet égard ?

Avec l'invasion russe est venu "le moment européen", d'une importance cruciale pour l'unité de l'Europe. Beaucoup ne s'attendaient pas à la solidarité qui a caractérisé la riposte de l'UE. Cependant, au fil des mois, nous allons voir apparaître des divergences dans l'opinion publique. Ni le camp de la "justice" ni celui de la "paix" ne pourront atteindre leurs objectifs tels qu'ils les avaient énoncés.

Contrairement à ce que souhaiterait le camp de la "justice", l'Ukraine ne parviendra probablement pas à recouvrer l'intégralité de son territoire sans s’exposer au risque de guerre nucléaire. Pourquoi ? Essentiellement parce que le pouvoir russe tient sa légitimité de l'emprise qu'il exerce sur la Crimée. Si Poutine en perdait le contrôle, cela équivaudrait à un suicide. Passons aux objectifs du camp de la "paix" : celui-ci ne doit pas s'attendre à un règlement du conflit. L'obtention d'un cessez-le-feu aujourd’hui n'est pas gage de paix.

L'Ukraine ne parviendra probablement pas à recouvrer l'intégralité de son territoire sans s’exposer au risque de guerre nucléaire. 

Aucun gouvernement ukrainien ne pourrait concéder à la Russie une partie du territoire ukrainien dont le Kremlin aurait gardé le contrôle. La guerre pourrait se figer, mais il est peu probable qu'un accord de paix négocié en scelle l'issue. À vrai dire, c'est même impossible. Une "solution à la coréenne" pourrait toutefois se dessiner ; ce scénario impliquerait une ligne de front gelée et une suspension des hostilités. Il est cependant très peu probable que l'UE puisse accompagner ce processus de paix en qualité de médiateur.

Une solution de paix à la coréenne suppose un avenir émaillé de confrontations et de tensions. L'épreuve de résilience entre la Russie et l'Occident se jouera sur un temps long. Qu'est-ce que cela induit pour la Russie ? 

Les deux parties ont un important tribut à payer. À court terme, l'UE est plus vulnérable, mais, à long terme, elle reste dans une position bien plus favorable que la Russie. Jusqu'ici, la Russie a fait preuve d'une résilience accrue sur le plan économique, mais Moscou devra lever de nombreuses inconnues.

La première concerne l'identité du nouvel État-nation, mais aussi de la société russe. La Russie est passée d’un empire multiethnique à un État-nation impérial. Malgré tout, son histoire s'est toujours ancrée dans la culture européenne. Même si elle basculait plus à l'Est, en termes économiques et politiques, cet arrimage serait délicat à accepter pour la société russe. Par ailleurs, le régime politique russe s'articule autour d'une "seule et même" personnalité, aux antipodes du régime chinois. Plus Poutine demeure au pouvoir, plus la crise de succession s'exacerbe. Enfin, Russes et Chinois ne se vouent pas une grande confiance. Vu de Moscou, un partenariat avec Pékin est capital pour préserver le statut de grande puissance de la Russie. En d’autres termes, la société russe est-elle prête à suivre Poutine qui a œuvré à un rapprochement avec la Chine ?

Par un fait étrange, la guerre a occasionné des changements diamétralement opposés aux desiderata immédiats du président Poutine. Cela s'explique essentiellement par le fait que l'Ukraine est le terrain d'affrontement ; la Russie apparaît ainsi davantage comme une puissance régionale, perdant de facto l'influence qui était la sienne dans le monde. L'objectif de cette offensive, tel qu'il a été formulé par Poutine, était de tenir l’OTAN le plus à l’écart de ses frontières. La réalité est tout autre : avec l'adhésion de la Finlande et de la Suède, la Russie partagera dorénavant une frontière de 1 400 km avec l'Organisation.

L'UE devra trouver un nouvel équilibre en son sein, en se dotant d'un nouveau modèle économique découplé de la Russie.

En outre, le paradoxe est que Poutine s'efforce de cacher ces réalités à son peuple, notamment parce qu’il sait qu’une majorité de Russes cautionne la guerre, mais sans brûler d'envie d'y prendre part. Dans l'armée russe, les volontaires sont rares (contrairement à l'Ukraine). Même si la plupart des Russes soutiennent leur armée, elle ne suscite guère d’enthousiasme chez eux. En Ukraine, c’est l'inverse, la guerre étant considérée comme éminemment patriotique. 

Si elle parvient à surmonter cette épreuve de résilience au cours des 18 prochains mois, l'UE devra trouver un nouvel équilibre en son sein, en se dotant d'un nouveau modèle économique découplé de la Russie. Elle se retrouvera dans une position beaucoup plus forte que Moscou pour la décennie à venir. La suppression de l'accès aux ressources gazières russes entraîne la réorganisation profonde de ses relations avec le reste du monde. L'UE devra devenir beaucoup plus vigilante à l'égard de ses partenaires à l'importation, qu’il s’agisse de l'Arabie saoudite ou du Qatar. Face à un monde polarisé et fragmenté, l'UE devra opérer un basculement décisif, passer du rôle de "puissance transformatrice" à celui de "puissance géopolitique" adepte de la "realpolitik".

Les pays du Sud ont hésité à condamner la Russie. À l'avenir, Moscou sera surtout focalisé sur des préoccupations de politique intérieure et sur sa querelle avec l'Occident. Son rôle vis-à-vis du Sud Global sera diminué d'autant. Pour la Chine, la situation devrait être inverse, avec une lutte d’influence intense avec l’Ouest notamment en Afrique. Quel regard portez-vous sur ces questions ? 

Il est peu probable que les relations internationales issues de ce nouvel ordre mondial s'inscrivent dans un cadre de guerre froide (à savoir, le face-à-face entre démocratie et totalitarisme). Nous assistons à une montée des politiques identitaires qui gagne le monde entier. Le cadre postcolonial apparaît toujours plus pertinent que les clivages idéologiques d'avant ou d'après la guerre froide pour le Sud Global. Voilà pourquoi les pays africains ont eu tant de mal à se positionner face à ce conflit, et pourquoi ils ont rechigné à le faire.

Prise sous un certain angle, cette crise se présente nettement comme une guerre coloniale, notamment lorsqu’on considère la manière dont la Russie tente de reprendre pied en Ukraine. Or, les pays du Sud global ne peuvent s'identifier à cette guerre coloniale. En effet, les puissances ayant pris parti pour l'Ukraine sont les mêmes qui ont colonisé le Sud global. Compte tenu de cet arrière-plan, il faut s'attendre à une montée de l'influence des puissances moyennes sur la scène mondiale plutôt qu'à un retour à des blocs géopolitiques.

Des pays circonscrits à un contexte régional comme la Turquie, l'Inde ou Israël sont trop puissants pour rester inactifs, mais pas assez pour refondre l'ordre mondial. Ils manifesteront cependant un plus grand activisme que les États-Unis ou la Chine, plus corsetés dans leurs initiatives. À certains égards, l'UE peut également se ranger au nombre de ces "super puissances moyennes" et aura, ainsi, un rôle crucial à jouer. L'essor d'une nouvelle géopolitique identitaire se nourrit des crises qui traversent déjà beaucoup de pays.

Cette crise se présente nettement comme une guerre coloniale, notamment lorsqu’on considère la manière dont la Russie tente de reprendre pied en Ukraine. 

De ce point de vue, la visite de Nancy Pelosi à Taïwan s’adresse autant à la Chine qu'aux électeurs de Trump. Cette nouvelle dynamique entre politique intérieure et politique étrangère témoigne du poids de l'opinion publique depuis la fin de la guerre froide et le XXème siècle. Le réalisme classique voyait les États comme mus par des considérations de puissance sur la scène internationale, abstraction faite de considérations de politique intérieure; ce n'est plus possible aujourd’hui, où la politique intérieure prime. C'est pourquoi croire que l'OTAN en tant que telle, indépendamment des États, détermine la politique relève de l'idéologie. 

Dans un tel monde, la Chine dispose-t-elle de plus d’atouts pour favoriser des allégeances pleinement consenties ?

La Chine se présente comme un défenseur de la souveraineté des autres pays. Ses tentatives d’exporter sa puissance à l'étranger n'ont jamais été aussi fructueuses qu'aujourd'hui. Sous Mao, la Chine a bien connu une dynamique "missionnaire", mais historiquement, elle s'est plutôt employée à vassaliser les pays sous sa bannière, sans chercher à exporter véritablement son modèle.

Le succès de l'offensive de charme des Chinois tient moins au discours de Pékin qu'à la perception de ses interlocuteurs qui, pour beaucoup, perçoivent quand même une visée impérialiste. L'influence de la Chine peut également être battue en brèche par des États clients instables sur le plan intérieur. Les Chinois répètent qu'ils s'accommodent de tout statu quo politique, sans en garantir la survie. Par rapport à la Chine, l'Occident est beaucoup plus accoutumé à traiter avec des pays qui lui ressemblent peu.

Si tel est le cas, l'Occident garde donc des atouts. Dans quelle mesure une "restauration" de l'ordre international libéral est-elle possible ? 

Plutôt que de proposer un modèle concurrent, la Chine et la Russie s’attaquent à l'hypocrisie occidentale dont découle l’ordre "fondé sur des règles". Nous assistons à un "nouveau désordre mondial" et non à un "nouvel ordre mondial". La plus grande difficulté de l'Occident ne provient pas de son articulation avec le monde extérieur, mais des relations entre États occidentaux. L'un des préalables à la reconstruction de l'ordre libéral est de régler ces problèmes.

La plus grande difficulté de l'Occident ne provient pas de son articulation avec le monde extérieur, mais des relations entre États occidentaux.

L'attrait du modèle chinois ne doit pas être surestimé. L'efficacité de sa stratégie zéro-Covid a dans un premier temps permis de justifier l’argument autoritaire, mais le pays pâtit aujourd’hui de cette approche sur le plan politique et économique ; ce contrecoup remet en question l'attractivité de telles doctrines. Nous ne vivrons pas dans un monde nettement scindé, entre totalitarisme et démocratie, en raison, notamment, du large flou qui règne entre ces deux types de régimes.

Il faut s'attendre à une exacerbation des difficultés en politique intérieure. Malheureusement, la Chine et d'autres pays seront tentés de contrebalancer leurs difficultés intérieures par une politique étrangère plus affirmée.

Revenons à l'Europe, quel rôle devons-nous jouer dans ce monde instable ? Et comment suggérez-vous de nous positionner face aux États-Unis ?

L'Europe est l'une des régions où les changements seront radicaux. Il y a un siècle, l'Europe était le centre du monde. On a qualifié la Première Guerre mondiale de "guerre européenne" en raison de l’affrontement entre empires européens. Durant la guerre froide, même si les grandes puissances n’étaient pas européennes, c’est en Europe que le conflit devait être tranché, notamment à Berlin. Après la guerre froide, l’Europe s’est réinventée, non pas comme principale actrice de la politique mondiale ou comme puissance centrale, mais comme le laboratoire du monde à venir. L'Europe pensait que sa conception postmoderne de la politique et de l'État serait séduisante et conviendrait au monde entier.

Ces dernières années, l'Europe a considéré que les caractéristiques de son modèle étaient universelles, alors qu’elles relevaient de l’exception, qu’une longue histoire avait forgée; elle est composée d’un ensemble de petits et moyens pays, économiquement développés et à la population vieillissante. Voilà pourquoi l'Europe devrait se pencher avant tout sur le devenir de l’ordre européen.

Quant à la relation entre UE et États-Unis, toute la difficulté réside dans l’imprévisibilité et l’instabilité de la politique américaine, chaque élection pouvant conduire à un changement de régime. Les États-Unis sont devenus un "État en guerre civile". Nouer des alliances avec un tel État ne va pas sans aléa. Pourtant, si les Européens veulent peser sur l’ordre mondial, au-delà de leur modèle, la relation transatlantique demeure cruciale.

Les relations avec nos voisins européens vont également être tendues. Nous nous étions habitués à l'idée que les frontières de l'UE touchaient celles de futurs États membres. Mais ce n’est plus le cas : certains de nos voisins portent désormais des identités et des idées distinctes.

Sommes-nous exposés au risque d'une "guerre de clarification", voire d'une guerre mondiale ? Pour ce qui est de l'Europe, même si les Allemands décidaient d'ajouter une nouvelle ligne budgétaire de cent milliards consacrés à la défense, l'Europe pourrait-elle pour autant s'affranchir de la protection des États-Unis ?

Le projet européen s'est construit avec l'assurance qu'aucun pays n'aurait plus à faire la guerre. La crise ukrainienne marque un tournant dramatique. L'oubli de la guerre, dans certains cercles, a été perçu comme une déchéance culturelle de l'Occident, de l'Europe notamment. Il était particulièrement frappant de voir des populations soudain prêtes à se sacrifier pour la nation, ou pour l'indépendance de l'État, comme en Ukraine. Cette agression a créé une véritable onde de choc, qui a rappelé aux Européens que d’autres comprenaient le monde autrement.

À court ou moyen terme, l'Europe ne disposera pas de capacités suffisantes pour pouvoir s'engager dans un conflit majeur. Mais la dynamique actuelle ne devrait pas conduire au modèle de guerre totale que l'on redoutait dans les années 50. Ce à quoi il faut s'attendre, c'est à l'engagement de grandes puissances dans des opérations militaires interminables. Des siècles "d'opérations spéciales" pourraient succéder à un siècle de guerres.


 

Copyright : JOHN THYS / AFP

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