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Europe / Monde

Une Chine plus autoritaire et plus incertaine

BLOG - 2 mars 2018

Cinq ans après son entrée en scène en tant que secrétaire général du Parti communiste chinois et président de la République, Xi Jinping a surpris son monde le 25 février dernier. Le président chinois a ainsi notifié, par le truchement des médias officiels, que l’Assemblée nationale populaire se verrait prochainement proposer de modifier la règle qui, dans la Constitution, empêche actuellement d’enchaîner plus de deux mandats présidentiels consécutifs. Lundi 5 mars, l'Assemblée Nationale Populaire et la Conférence Consultative Politique du Peuple Chinois - les deux chambres du parlement chinois - se réuniront pour leur session annuelle, qui s'étend sur environ deux semaines, afin, entre autres, de nommer les membres du gouvernement et de voter pour ou contre l'amendement proposé. Si elle est adoptée, cette mesure pourrait le cas échéant permettre à Xi de conserver son poste présidentiel au-delà de 2023 (le poste de secrétaire général n’est lui soumis à aucune limite écrite). Il s’agit là d’un pari pour un dirigeant au règne sans partage, caractérisé par une reprise en main en interne (lutte anti-corruption qui a également fait office de chasse aux sorcières) et par l’affirmation de la "renaissance du rêve chinois". Pétri de nationalisme, le message du chef du parti veut flatter la fierté chinoise notamment en orchestrant une expansion internationale tous azimuts : économique, culturelle, diplomatique et militaire.

"Cette concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme, quasiment unique depuis la mort de Mao Zedong, révèle les fragilités du système chinois"

Pourquoi le numéro un chinois - que certains ont qualifié de "COE" ("Chairman of everything") - avait-il besoin de solidifier encore davantage son pouvoir en l’inscrivant dans les textes qui font déjà la part belle à la "pensée Xi Jinping" depuis le 19ème congrès du PCC en octobre dernier ? Parce que cette domination sans partage rompt avec la tradition des vingt dernières années, qui avait fixé une limite constitutionnelle au nombre de mandats présidentiels, ainsi qu’un âge limite pour les membres du comité permanent du bureau politique. En l’occurrence, Xi Jinping (64 ans) et son bras droit - le possible vice-président Wang Qishan (69 ans) ne sont plus soumis à ces contraintes. Mais il est très improbable que cette situation réjouisse tout le monde parmi les élites chinoises, notamment les héritiers des précédentes lignées de dirigeants dont certaines se sont grandement enrichies lorsqu’elles n’ont pas subi les affres du régime depuis 2013.

Surtout, cette concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme, quasiment unique depuis la mort de Mao Zedong, révèle les fragilités du système chinois. Les incertitudes économiques (niveau de la dette, surchauffe, vieillissement et problèmes sociaux assombrissant l’avenir) ont de quoi rendre nerveux les dirigeants chinois. En confiant les rênes de la Chine à un seul homme, le PCC assure sa survie au-delà de son très symbolique centième anniversaire en 2021, déjà évoqué sur ce blog.

Car c’est son maintien que le régime joue, au sein d’une société chinoise de plus en plus complexe, sophistiquée et - paradoxalement - ouverte sur le monde grâce aux quelques 500 000 étudiants chinois qu’il envoie chaque année à l’étranger et à d’autres échanges. La censure d’Internet et la répression en général ne sont pas de nature harmonieuse même si un grand nombre de Chinois approuve sans doute l’élévation de Xi Jinping au rang de quasi "grand timonier".

"La "réforme", si elle existe, correspond encore moins à une ouverture politique si l’on en juge par les arrestations, les mauvais traitements réservés aux dissidents et opposants de tous ordres"

C’est en tout cas sous sa houlette que la Chine a accéléré son internationalisation sans vergogne. Face à des régimes occidentaux souvent malades (notamment le système américain, secoué par l’irrationalité de Donald Trump), le régime de Pékin a beau jeu d’offrir en pâture à nombre de pays allant de l’Egypte à la Turquie, en passant par le Cambodge, le Pakistan et Djibouti, son modèle autoritariste. On remarquera accessoirement que la Maison Blanche a réagi fort mollement au changement constitutionnel chinois. Et de leur côté, les dictateurs de tous bords ne peuvent que se réjouir des derniers développements.

Car si la Chine continue d’employer le mot "réforme", on ne voit pas à quoi il correspond. Pas au domaine de l’information à l’heure où les médias s’autocensurent ou sont censurés, et où les médias sociaux - ô combien populaires - sont sous surveillance constante. La "réforme", si elle existe, correspond encore moins à une ouverture politique si l’on en juge par les arrestations, les mauvais traitements réservés aux dissidents et opposants de tous ordres, sans parler de Hong Kong ou des minorités au Tibet, au Xinjiang et en Mongolie intérieure.

Enfin, le discours sur la réforme économique laisse  les observateurs étrangers perplexes.

Si réforme il y a, ce n’est pas une libéralisation de l’économie incluant une réduction de la part du secteur public au profit du privé. En l’occurrence, les entreprises privées sont désormais sous surveillance au gré des choix du pouvoir. Parmi les plus dynamiques de la dernière décennie, Wanda et HNA sont dans le collimateur. Quant à l’assureur Anbang, qui paradait il y a deux ans à peine à Wall Street en tentant de racheter le groupe hôtelier Starwood, son président Wu Xiaohui (ex-mari de la petite-fille de Deng Xiaoping) est carrément mis à l’index : le groupe a été placé sous la tutelle du régulateur. D’autres sociétés privées - Fosun, Geely - semblent davantage en odeur de sainteté. Le propriétaire de Geely, Li Shufu, a même été autorisé à prendre 9,5 % du capital de Daimler, le constructeur de Mercedes. Mais l’incertitude demeure sur l’origine du financement, voire sur le rôle de l’Etat chinois dans cette acquisition très symbolique.

"La Chine de Xi Jinping, peut-être futur président-à-vie (même si les medias chinois semblaient moins affirmatifs sur ce plan en milieu de semaine), entend se placer au centre du jeu géopolitique"

De leur côté, les sociétés d’Etat (SOE) – auxquelles Xi avait rendu hommage dans son discours du 19ème congrès - continuent leur expansion internationale, souvent sous la bannière de la nouvelle "route de la soie". De l’énergie aux transports, en passant par les infrastructures routières ou portuaires, aux réseaux de télécommunication ou aux marques de grande consommation, il n’est guère de secteur où les SOE ne se soient déployées dans le cadre d’une stratégie de moins en moins "win win" et de plus en plus unilatérale.

La Chine de Xi Jinping, peut-être futur président-à-vie (même si les medias chinois semblaient moins affirmatifs sur ce plan en milieu de semaine), entend se placer au centre du jeu géopolitique, soit dans les institutions internationales auxquelles elle participe lorsqu’elle y voit son intérêt (Nations Unies, Banque Mondiale, etc.) soit à travers la Banque Asiatique pour les Investissements dans les Infrastructures ou One Belt, One Road, le label qui figure désormais sur la plupart des initiatives chinoises – économiques, culturelles ou éducatives. Lancé et défendu par M. Xi lui-même, ce concept n’est ni plus ni moins la réponse chinoise à soixante ans de domination américaine sur l’ordre international. L’Europe, de son côté, se trouve dans le collimateur de Pékin qui, faute de s’entendre avec l’Amérique de Trump (de plus en plus hostile à la Chine commercialement, ainsi que stratégiquement en Asie du Nord et en mer de Chine) continue ses visées à l’égard du Vieux continent, à l’image des investissements chinois de grande ampleur déployés aux quatre coins de l’Europe. Reste à savoir si les Européens seront capables de faire entendre leur voix commune sur la montée en puissance chinoise au moment où les Etats-Unis s’enferment dans un protectionnisme idéologique. En l’état actuel des forces européennes, rien n’est moins sûr.

 

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