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Ukraine : le moment "euromissiles" d’Emmanuel Macron

ARTICLES - 22 Février 2022

La tension est montée d’un cran à la frontière ukrainienne. En reconnaissant les deux républiques séparatistes du Donbass et en envoyant l’armée russe pour y "maintenir la paix", Vladimir Poutine est passé à l’offensive. Dans ce nouvel épisode de la série Ukraine, Russie : le destin d'un conflit, Michel Duclos, ancien ambassadeur et conseiller spécial en géopolitique auprès de l’Institut Montaigne, nous livre son analyse. 

Retrouvez la timeline de l’Institut Montaigne dédiée à remonter le temps et saisir la chronologie du conflit.

Dans cette incroyable crise ukrainienne, les dés sont maintenant jetés. Ce 21 février 2022, à l’issue d’une journée de grand théâtre - réunion retransmise à la télévision de son Conseil national de sécurité, discours enflammé à la nation -, Vladimir Poutine a annoncé ses décisions : reconnaissance des Républiques de Donetsk et de Lougansk, envoi immédiat de troupes russes.

Les dés sont jetés, mais on ne sait jusqu’où ils vont rouler. Ayant mis la main sur le Donbass, plusieurs options s’ouvrent aux dirigeants russes. Ils peuvent vouloir en rester là, décider d’en revenir à une forme de “conflit gelé”, en ayant enterré au passage les accords de Minsk (note : qui déterminent le processus de paix entre l’Ukraine et la Russie). Ils peuvent endosser les réclamations territoriales des séparatistes, qui n’occupent qu’une partie du territoire du Donbass, et porter ainsi la guerre sur une fraction du territoire ukrainien. Ils peuvent trouver toutes sortes de prétexte pour étendre la guerre jusqu’à Kiev - probablement pas sous la forme d’une occupation mais par le biais de bombardements intensifs sur les zones urbaines selon les méthodes qu’ils ont utilisées en Tchétchénie et en Syrie.

Une fois de plus, les Occidentaux en sont réduits aux conjectures. Le réalisme voudrait que Moscou engrange le gain de son opération - une Ukraine un peu plus démembrée et affaiblie - et arrête là l’escalade. La violence des diatribes lancées par  Vladimir Poutine, le degré de paranoïa de son discours, l’irréalité de sa vision des choses laissent augurer le choix d’options plus radicales. Si par hasard une accalmie devait survenir, il fait peu de doutes maintenant que le Président russe est motivé par sa volonté de “rassembler les terres russes” et une fixation passionnelle sur l’antagonisme entre l’Occident et son pays. D’autres coups de force de sa part sont donc quoi qu’il arrive à attendre. 

Dans l’immédiat, les dirigeants ukrainiens se trouvent piégés. Tout ce qu’ils feront sera interprété par Moscou comme contribuant à l’escalade. Pouvait-on éviter d’en arriver là ? Ou encore : est-ce là le point d’arrivée qu’avait anticipé depuis le début le “tsar” russe ?

Ni les Américains, ni les Européens, ni les Ukrainiens n’ont craqué devant l’invraisemblable pression qu’a exercée la Russie.

Nous devrions moins que jamais avoir une lecture trop machiavélique du stratège qu’est supposé être Poutine. Il est très possible que la vaste opération qu’il a montée à partir de décembre dernier ait simplement échappé à son contrôle. Ni les Américains, ni les Européens, ni les Ukrainiens n’ont craqué devant l’invraisemblable pression qu’a exercée la Russie. Le camp occidental a tenu sur une ligne de disponibilité au dialogue et de fermeté sur le fond.

En particulier, ni les Ukrainiens ni les Occidentaux n’ont reculé sur la seule concession qui aurait peut-être “apaisé” M. Poutine : une mise en œuvre des accords de Minsk, lui octroyant un droit de regard permanent sur les décisions de Kiev. L’occupation des deux républiques apparaît de ce point de vue comme un substitut. La question de l’extension de l’OTAN n’a jamais été qu’une diversion par rapport à l’objectif russe de contrôle de l’Ukraine.

Si l’on suit cette hypothèse, les derniers épisodes avant les décisions du 21 février trouvent leur explication. Les Russes ont d’abord voulu dialoguer avec les Américains seuls. Ils ont fini par accepter de discuter avec le Président Macron et le Chancelier Scholz, en partie parce qu’ils constataient que Washington ne cédait pas à leur chantage. Mais ce que nous pouvions considérer comme une tentative de médiation européenne revêtait dans l’esprit de Vladimir Poutine le caractère d’une ultime tentative d’enfoncer un coin dans le camp occidental, en particulier sur la question des accords de Minsk (Paris et Berlin pouvant être perçus à Moscou comme plus “flexibles” sur ce sujet). 

La France devant ses responsabilités européennes

Il appartient maintenant aux décideurs occidentaux de relever le gant. Une discussion est déjà engagée entre Washington et les capitales européennes sur la nature de la riposte, qui se ramène pour l’essentiel à un débat sur les sanctions. Les premières mesures annoncées par la Maison-Blanche ont un caractère ciblé. 

Doit-on s’en tenir ainsi à une “riposte graduée” ? Ou dissuader Vladimir Poutine de poursuivre son offensive ne suppose-t-il pas de recourir dès maintenant à une “riposte massive” ? On peut être assuré que les États européens auront des vues divergentes sur le sujet, notamment parce que ceux qui, comme l’Allemagne et l’Italie, dépendent le plus pour leurs économies des liens avec la Russie, doivent tenir compte de leurs intérêts. Notons toutefois que Berlin, en suspendant l’autorisation du gazoduc Nord-Stream II, vient de montrer sa détermination.

Nous serions tentés pour notre part d’avancer la proposition d’une “riposte stratégique”. En effet, les sanctions sont traditionnellement destinées à infléchir le comportement d’un adversaire. Or, il est probable que le pouvoir russe se soit préparé à ce type de mesures. Les sanctions peuvent avoir une autre fonction qui est d’affaiblir un adversaire à long terme. Dès lors que de toute évidence, et du fait de M. Poutine, nous sommes entrés dans une phase de confrontation à long terme avec la Russie, c’est ce second type de sanctions qu’il faut retenir. On pense par exemple à ce qui peut affaiblir l’appareil de cybersécurité russe (approvisionnement en semi-conducteurs). Toutefois, une réponse au défi russe exclusivement en termes de sanctions serait insuffisante. Ainsi, c’est maintenant toute la question de la dépendance de l’Europe au gaz russe et donc de la politique énergétique européenne qui est posée.

Mais surtout, face à un adversaire qui n’hésite pas à recourir aux armes, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur les moyens de rétablir une capacité de dissuasion proprement militaire (et cyber). Il faut cesser de croire que la diplomatie ou les sanctions peuvent être des substituts à la force. L’heure d’un renforcement majeur des capacités de défense de l’Europe est venue. 

L’heure d’un renforcement majeur des capacités de défense de l’Europe est venue.

Sur ces différents fronts - sanctions, politique énergétique, rétablissement d’une capacité de dissuasion en Europe - ou sur d’autres, tel le soutien à l’Ukraine, une responsabilité particulière incombe à la France. Ce n’est pas verser dans la grandiloquence que de dire que nous sommes dans un “moment gaullien”, qui appelle de la part des dirigeants français une solidarité transatlantique similaire à celle de De Gaulle lors des crises de Berlin et de Cuba. Plus encore peut-être, nous sommes dans un moment “crise des euromissiles” - cet épisode crucial qui a précédé la fin de la guerre froide et qui avait vu le Président Mitterrand défendre de manière spectaculaire, notamment auprès de l’opinion allemande, la décision de l’OTAN de contrebalancer le déploiement d’un nouveau type d’armement russe, les SS20.

Aujourd’hui, comme au début des années 80, ce sont bien des enjeux fondamentaux pour l’Europe que nos dirigeants doivent affronter : les équilibres stratégiques, la souveraineté des nations, le respect des traités et des engagements internationaux. Nous serions tentés de dire aujourd’hui plus encore qu’au début des années 80, puisque cette fois l’épreuve de force armée a déjà commencé. 

Dans un tel contexte, la France, membre permanent du Conseil de sécurité et puissance nucléaire, retrouve sa vocation naturelle de pilier de la sécurité européenne. Il est attendu d’elle qu’elle tienne une position de fermeté. L’ironie de l’Histoire veut que cette tâche incombe à Emmanuel Macron dans les dernières semaines de ce quinquennat et alors que le Président s’est pendant toute une partie de son mandat écarté de la ligne moyenne de la politique européenne pour plaider le dialogue avec la Russie.

Or précisément, lors des dernières semaines, Emmanuel Macron s’est certes signalé par sa volonté de rechercher jusqu’au bout, comme il était normal, une solution négociée avec Moscou. Mais aussi par le soin qu’il a mis, contrairement à son comportement antérieur de "cavalier seul”, à consulter ses partenaires et à respecter la cohésion transatlantique. Ses partenaires le soupçonnaient de complaisance à l’égard de Moscou. Il apparaît aujourd’hui comme la voix naturelle de l’Europe, plus encore qu’Olaf Scholz dont la marge de manœuvre est plus difficile pour des raisons de politique intérieure. Et cela d’autant plus que le Brexit réduit l’influence du Royaume-Uni. Lors de l’ultime concertation transatlantique, ce sont Emmanuel Macron et Olaf Scholz que le Président Biden a appelés. 

Il reste à Emmanuel Macron à trouver l’équivalent du “les SS20 sont à l’Est, les pacifistes à l’Ouest” de François Mitterrand en 1983. Formulons le vœu, en ce temps de campagne présidentielle, que la classe politique française dans son ensemble prenne conscience des responsabilités qui incombent désormais à la France pour le destin même de l’Europe. Rappelons aussi que le discours au Bundestag du Président Mitterrand fut le point de départ d’une grande politique européenne allant bien au-delà des aspects militaires et de sécurité.

 

Copyright : Sergei GUNEYEV / SPUTNIK / AFP

 

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