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Europe / Monde

Trump-Xi Jinping, l'aveugle face au visionnaire

BLOG - 13 novembre 2017

L'Amérique de Donald Trump n'a plus aucune vision stratégique à long terme. En revanche, la Chine de Xi Jinping s'est fixé un objectif encore lointain, mais très clair : devenir la première puissance mondiale.

"Nixon en Chine". C'est le titre d'un opéra que John Adams composa entre 1985 et 1987, moins de quinze ans après un événement qui constitua un tournant important dans l'histoire de la guerre froide. Quel que soit le montant des contrats économiques signés par les Etats-Unis, ou le caractère d'urgence des échanges sino-américains sur la Corée du Nord, il faudrait aujourd'hui tout le talent comique d'un Gioachino Rossini - l'auteur du "Voyage à Reims" - pour mettre en musique le "Voyage en Asie de Donald Trump".

Entre 1972 et 2017, que de changements intervenus dans l'équilibre du monde, et tout particulièrement dans l'équilibre entre les Etats-Unis et la Chine, l'étape de loin la plus importante de la tournée asiatique du président américain. En 1972, la Chine n'est tout simplement pas dans la même catégorie de puissance que les Etats-Unis. L'Amérique de Nixon, bien qu'empêtrée dans le conflit vietnamien qui vient d'être élargi au Cambodge, n'a qu'un seul rival, qui va bientôt s'effondrer sur lui-même, l'URSS. La Chine cherche à sortir de son isolement au moment même où l'Amérique cherche à isoler l'URSS. C'est l'histoire avec un grand H que John Adams capture dans son opéra avec en particulier un quatuor de voix entre Nixon, Mao, Kissinger et Chou-en Lai qui est le point culminant de la partition.

Inversion de l'équilibre

En 2017, l'équilibre s'est renversé entre les Etats-Unis et la Chine. La Chine a une vision stratégique à long terme, l'Amérique n'en a plus aucune. L'objectif de Washington doit-il être d'unir les pays d'Asie, en particulier ses pays démocratiques, pour équilibrer la puissance de la Chine ? L'Amérique doit-elle au contraire se rapprocher de la Chine pour partager avec Pékin le fardeau des responsabilités du monde ?

"L'Amérique d'abord" ("America First") implique-t-elle un durcissement des relations économiques avec la Chine qui peut, nonobstant les contrats annoncés triomphalement, déboucher à terme sur une guerre économique, qui peut elle-même conduire à une guerre tout court ? Autrement dit, l'Amérique doit-elle contenir la Chine comme elle le faisait hier de l'URSS, ou, ayant pris ses distances avec le multilatéralisme, se résigner à l'entrée dans un monde multipolaire ?

Partenaire, rival, adversaire : Washington semble incapable de choisir entre ces différentes possibilités. Ce qui est plus grave, c'est que l'Amérique de Trump semble même incapable de conceptualiser les options qui se présentent à elle. Le secrétaire d'Etat adjoint pour l'Europe et l'Eurasie fraîchement nommé, A. Wess Mitchell, était de passage à Paris ces derniers jours. Il vient d'écrire un livre sur "The Grand Strategy of the Hapsburg Empire". Mais il serait bien incapable de définir "la grande stratégie" du président qu'il sert, si ce n'est la volonté de signer des contrats économiques juteux à court terme, et celle de convaincre les Chinois de s'occuper plus activement de la crise avec la Corée du Nord.

Culture et civilisation

A l'inverse, la Chine de Xi Jinping est dotée d'une vision stratégique qui n'est pas "la Chine d'abord", même, si cette forme de nationalisme est naturellement présente, mais " la Chine Première". La Chine ne se contente plus d'être devant les autres puissances asiatiques. Cet objectif est déjà atteint. Elle veut désormais être numéro un sur le plan mondial, devant les Etats-Unis et ce sur les plans économique, militaire - on n'en est pas encore là - mais aussi et peut-être surtout, sur les plans de la civilisation et de la culture.

Face à la dérive démocratique des Etats-Unis, la Chine n'éprouve plus aucun sentiment d'infériorité à l'égard du monde occidental. "Pourquoi apprendrais-je de vous ? C'est vous qui devez apprendre de moi désormais, sur le plan économique et financier depuis 2007-2008, sur le plan politique depuis 2017 et l'arrivée de ce nouveau président à la Maison-Blanche." Aujourd'hui, selon une étude menée par l'Institut de recherche Pew aux Etats-Unis, du Canada à l'Australie en passant par l'Allemagne, plus de personnes font confiance à la Chine qu'à l'Amérique.

Le président Trump aurait été bien inspiré lors de son voyage en Chine, s'il avait rendu visite à la bibliothèque futuriste en forme d'oeil géant qui vient de s'ouvrir dans la ville de Tianjin. Merveille architecturale, cette bibliothèque traduit l'ambition contradictoire d'un pays qui a peur des écrivains, mais met néanmoins le livre au coeur de son projet culturel, dans une bibliothèque qui frappe par sa transparence. Création d'un cabinet d'architecture néerlandais, la bibliothèque de Tianjin est la traduction la plus parfaite de l'image que la Chine veut donner d'elle-même au monde : "une civilisation d'élite, sûre d'elle-même et dominatrice" pour plagier une formule "malheureuse" du Général de Gaulle à l'égard du peuple juif.

Passage de témoin

Cette bibliothèque, qui rivalise en termes de modernité et d'élégance avec le Louvre d'Abu Dhabi de l'architecte français Jean Nouvel, confirme le message que la Chine nous adressait dès 2005 lors d'une exposition organisée par le gouvernement chinois à la Royal Academy of Arts de Londres. Consacrée à l'art chinois des XVIIe et XVIIIe siècles, cette exposition avait comme pièce centrale un tableau de très grande taille dans le style jésuite (européen) de l'époque. On y voyait une interminable file d'ambassadeurs étrangers, occidentaux pour l'essentiel, qui faisaient la queue pour rendre hommage à l'Empereur de Chine. Le message explicite de l'exposition était limpide : "Vous nous rendiez hommage hier : préparez-vous, vous devrez en faire de même demain." Tout se passe comme si ce temps était déjà arrivé, beaucoup plus vite que ne l'avaient pensé, ou même souhaité, les Chinois eux-mêmes.

Le voyage de Trump en Asie, contrairement à celui de Nixon en Chine, ne restera sans doute pas dans l'histoire. Il n'en apparaîtra pas moins comme une étape supplémentaire vers un passage de témoin, non désiré par Washington, entre les Etats-Unis et la Chine.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 10 novembre). 

 

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