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Europe / Monde

Syrie : trop tard et trop peu

BLOG - 16 April 2018

En matière d'interventions, militaires comme humanitaires, il existe des cycles. Les massacres intervenus dans l'Afrique des Grands Lacs en 1994 ont joué un rôle décisif, à la fin des années 1990, dans la décision américaine d'intervenir au Kosovo. Tout comme, sans doute, l'impact émotionnel du film de Spielberg "La liste de Schindler". Je me souviens encore d'un entretien que j'ai eu à l'époque à Washington, quelques jours avant que l'intervention n'ait lieu avec un haut responsable américain. "Ici, on n'aime pas que des gens soient mis de force dans des trains en Europe : cela évoque de trop mauvais souvenirs", me disait-il.

Les concepts de "responsabilité de protéger" et du "devoir d'intervenir" se sont nourris du sentiment de culpabilité devant les massacres intervenus sans réactions de notre part.

A l'inverse, on peut dire que les populations syriennes ont payé de manière tragique le prix depuis 2011 de la malheureuse intervention occidentale en Irak en 2003. Parce qu'il n'y avait pas (ou plus) d'armes de destructions massives en Irak, parce que les conséquences de l'intervention furent catastrophiques tant sur un plan humanitaire que sur un plan stratégique, les populations civiles syriennes se sont retrouvées seules ou presque seules face à l'usage disproportionné et illégal de la force. En septembre 2013, ce sont les deux pays engagés dix ans plus tôt dans la guerre en Irak qui reculèrent au dernier moment, alors même qu'une ligne rouge venait d'être franchie de manière spectaculaire.

Barack Obama en particulier ne voulait pas prendre le risque d'engager l'Amérique dans une nouvelle guerre, lui qui avait été élu sur un programme de réformes à l'intérieur et de prudence et de mesure à l'extérieur. Le tournant pris en 2013 fut parfaitement compris par nos adversaires en Syrie. Le régime de Bachar al-Assad était sauvé, ses soutiens, la Russie et l'Iran, désormais victorieux par défaut.

Nous avons fait semblant de frapper

Les frappes intervenues en Syrie dans la nuit de vendredi à samedi n'ont pas modifié cet état de choses. Elles l'ont plutôt confirmé. On serait presque tenté de dire que nous avons fait semblant de frapper et que nos adversaires ont fait semblant de protester. Mais pouvait-il en être autrement ? Intervenant trop tard, nous ne pouvions que faire trop peu. Rétablir à ce stade un véritable tabou sur l'utilisation des armes chimiques constituait une prise de risque que nous n'étions pas prêts à prendre. Et pour quel résultat ? La messe n'était-elle pas déjà dite ?

Le régime de Damas est vainqueur, Daech est défait en Syrie et en Irak, et Moscou et Téhéran consolident leur influence. L'Etat d'Israël n'a qu'une seule obsession, prévenir la montée en puissance de l'Iran. Qu'importe que les populations syriennes se sentent abandonnées à leur sort et trahies par la communauté internationale qui n'a plus - comme pendant la seconde guerre mondiale - le privilège de l'ignorance. A un peu plus de quatre heures d'avion de Paris on peut impunément (ou presque) gazer des peuples qui ont pour seul crime de se trouver au mauvais endroit - leur propre pays - au mauvais moment.

En avoir fait si peu, après des utilisations répétées d'armes chimiques par un régime cruel et cynique, n'est pas glorieux. Mais n'avoir rien fait aurait été bien pire. Le coût de l'inaction et de l'indifférence - se cachant derrière de petits calculs politiques ou des visions stratégiques dangereuses et fausses - était tout simplement inacceptable.

"Tout ça, pour ça" sommes-nous pourtant tentés de dire, hésitant entre le lâche soulagement et la fierté légitime devant le professionnalisme et le courage de nos militaires.

Le grand absent a été l'Europe

Au lendemain de frappes qui ne resteront pas dans l'histoire, plusieurs leçons s'imposent à nous. La première est que le processus décisionnel américain est devenu terrifiant. En moins d'une semaine le Président de la première puissance militaire au monde est passé par toutes les nuances de la confusion : "Je retire mes troupes... j'envoie mes missiles si beaux et si intelligents... je me donne le temps de la réflexion... vous n'avez pas compris ce que je voulais dire".

La seconde leçon est que face à la situation syrienne, comme hier lors de la crise libyenne, le grand absent a été l'Europe, et plus précisément, le couple franco-allemand. En 2018 en matière de sécurité et de défense, tout se passe comme si le Brexit n'était pas sur le point d'avoir lieu. La relation bilatérale entre Paris et Londres est toujours plus étroite que celle entre Paris et Berlin. L'Allemagne peut soutenir verbalement l'action de la coalition occidentale, il ne lui viendrait pas à l'esprit de s'y joindre. Il n'y a toujours que deux pays en Europe qui se considèrent comme des "puissances" au sens classique du terme : la France et la Grande-Bretagne. L'une est dans l'Union Européenne, l'autre s'apprête à en sortir.

Enfin, dénoncer le suivisme de la France face à aux Etats-Unis n'a tout simplement pas de sens. En 2018, c'est Paris qui semble donner le "la" en matière de détermination, de cohérence et de rationalité. Tout comme c'était le cas en 2013 au lendemain du premier franchissement de la ligne rouge par le régime de Damas.

La France vient d'intervenir (modestement) en Syrie, non pas pour courtiser l'Amérique, mais pour fixer des limites à un régime et à ses alliés. Et ce tout en étant parfaitement consciente du divorce qui pouvait exister entre les objectifs poursuivis et les moyens utilisés.

Nous ne devons pas être fiers de ce que nous avons fait mais nous pourrions être honteux de notre passivité, si nous avions fait le pari de l'inaction.

Pourtant à l'heure de la recherche d'une solution politique, les lignes de force ne sont pas en train de changer. Le régime en place - en dépit de ses crimes - est incontournable. Ses alliés iraniens et russes ont renforcé leur présence et leur influence dans la région. Et la Turquie regarde avec un mélange d'appétit et d'appréhension les développements intervenant à ses frontières.

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 15/04/18)

 

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