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Syrie : le dilemme des "lignes rouges"

BLOG - 13 March 2018

Comme si la tragédie syrienne avait besoin d’une escalade dans l’horreur, les indications récentes d’emploi d’armes chimiques se sont faites, depuis la fin 2017, de plus en plus claires. A plusieurs reprises, du chlore aurait été utilisé, notamment dans la Ghouta orientale et sans doute à Idlib. 

On s’en souvient : les États-Unis, le Royaume-Uni et la France s’étaient avancés, dès 2013, alors que des renseignements indiquaient que l’armée syrienne s’apprêtait à faire usage de tels moyens, à tracer une "ligne rouge" promettant une riposte si tel était le cas. Ce fut le cas au mois d’août suivant, avec un usage massif de sarin, un agent neurotoxique, à la Ghouta. On connaît la suite : un vote négatif à la Chambre des communes ; la volte-face de Barack Obama ; une France isolée et peu désireuse d’agir seule.  

"Au lieu de donner un coup d'arrêt symbolique à l'offensive d'un régime qui était alors en difficulté, la décision américaine, tout comme le "plan de désarmement" improvisé qui s’en suivit, donnèrent une nouvelle légitimité politique à Bachar el-Assad"

Au lieu de donner un coup d'arrêt symbolique à l'offensive d'un régime qui était alors en difficulté, la décision américaine, tout comme le "plan de désarmement" improvisé qui s’en suivit, donnèrent une nouvelle légitimité politique à Bachar el-Assad. Le développement des forces djihadistes découle en partie du sentiment d'abandon ressenti par l'opposition : le recul américain fournit un véritable tremplin à Daech. La réputation des États-Unis à l'étranger en fut dégradée. Les pays du Golfe s’interrogèrent sur l'efficacité du protectorat américain, et l’influence de Washington au Moyen-Orient s'en trouva érodée. En revanche, la décision de M. Obama n'eut pas, comme il l'espérait, de conséquences positives sur les relations politiques entre les États-Unis et l'Iran.

Ce recul américain – l’un des deux tournants de la guerre, avec l’intervention russo-iranienne de 2015 – a peut-être eu des conséquences géopolitiques plus larges. De nombreux analystes et responsables politiques – c’était le cas de l’équipe de François Hollande – en sont persuadés. Vladimir Poutine aurait été encouragé à agir en Ukraine ; l'Iran et la Corée du Nord se seraient vus confortés dans leurs démarches de provocation, les menaces américaines n'étant plus suivies d'effet. 

"Alors pourquoi ne pas réagir aujourd’hui?"

Donald Trump et Emmanuel Macron, pourtant élus – chacun à leur manière – sur des plateformes de rupture avec leurs prédécesseurs, ont repris à leur compte ce concept de ligne rouge. Le premier en recourant à la force en avril 2017, après un nouvel usage de sarin par le régime syrien, détruisant la base d’où les frappes étaient parties. Le second en traçant plus clairement que son prédécesseur la ligne rouge française puisque M. Macron avait déclaré en mai, recevant Vladimir Poutine, que "toute utilisation d'armes chimiques" en Syrie "fera l'objet de représailles et d'une riposte immédiate", puis signifié quelques semaines plus tard que, si nécessaire, la France agirait "seule"

Alors pourquoi ne pas réagir aujourd’hui ? L’embarras de la France est patent, alors que la presse des deux côtés de l’Atlantique commence, depuis quelques semaines, à évoquer la possibilité d’une action (c’est le cas dans le Washington Post aux États-Unis ou dans le journal l’Opinion en France).  Fin février, Jean-Yves Le Drian, puis Emmanuel Macron, ont dû répondre aux questions de plus en plus pressantes des journalistes. L’Elysée a alors précisé la position française à l’occasion d’un communiqué rendant compte d’une conversation de M. Macron avec son homologue américain : "Le président de la République (...) a rappelé qu’une réponse ferme serait apportée en cas d’utilisation avérée de moyens chimiques entraînant la mort de civils, en parfaite coordination avec nos alliés américains" (2 mars).

Ces précisions permettent de mieux comprendre les hésitations actuelles. Premièrement, si le chlore, dès lors qu’il fait l’objet d’une utilisation militaire, est bien une "arme chimique" au sens de la Convention d’interdiction de 1997, la certitude absolue qu’il a été employé est plus difficile à obtenir que lorsqu’il s’agit d’agents neurotoxiques comme le sarin. Certains symptômes produits sur les humains sont en effet identiques à ceux des effets des explosions classiques. Deuxièmement, l’origine exacte des tirs est moins facile à déterminer lorsque des moyens terrestres (et non aériens) sont utilisés, comme cela semble avoir été le cas récemment. Même s’il faut rappeler à ceux qui doutent de l’intérêt qu’il y aurait pour le régime syrien à utiliser des armes chimiques, alors même que ses forces sont en position de supériorité, qu’en l’espèce, Damas n’agirait pas dans une logique militaire : l’arme chimique est un moyen utilisé pour terroriser les populations ou les faire fuir. Troisièmement, pour la même raison, les objectifs militaires d’une riposte sont moins faciles à déterminer que dans le cas d’une action aérienne. Quatrièmement, il n’est pas certain – malgré quelques témoignages convaincants – que l’usage de chlore dans les derniers mois ait eu un effet létal. Or, on le sait maintenant, ce critère entre dans la définition de la ligne rouge de M. Macron et sans doute de celle de M. Trump. Enfin, la France préfère agir de concert avec les États-Unis : or M. Trump ne semble pas, pour l’heure, déterminé à le faire, en dépit de débats internes. Le Pentagone se contente de rappeler qu’il serait "très imprudent" pour le régime d’utiliser de tels moyens.

Ces subtilités sont parfaitement compréhensibles. Et la France n’est pas inactive, comme en témoigne son initiative (janvier 2018) de Partenariat contre l’impunité d’utilisation des armes chimiques.

Mais elles sont de plus en plus inaudibles pour les opinions, et surtout pour la population civile syrienne. L’expert Olivier Lepick a eu beau jeu de dire, le 8 mars sur France-Infos, que la ligne rouge de M. Macron est devenue "invisible", et qu’elle est "tracée dans le sang des populations civiles". Sans compter que "l’accès humanitaire", la deuxième ligne rouge tracée par M. Macron en 2017, n’est pas concrétisé à la Ghouta en dépit des efforts de la France à l’ONU.

"Il n’y a pas de compétition dans l’horreur, mais la France a raison de stigmatiser particulièrement l’emploi de ces moyens, qui ne font aucune distinction entre civils et combattants"

De plus, à ces doutes sur la valeur des promesses du président français s’ajoute la critique traditionnelle de ce type de lignes rouges : les tracer est parfois interprété comme signalant à l’autre partie que tout est permis en-deçà de la ligne. La ligne rouge serait ainsi une "carte blanche" à l’usage des bidons d’explosifs et autres moyens de terreur. 

Réaffirmer la ligne rouge des armes chimiques, et signaler militairement au régime syrien qu’elle a été franchie – dès lors que les conditions mentionnées ci-dessus seraient remplies – n’en est pas moins nécessaire. Il n’y a pas de compétition dans l’horreur, mais la France a raison de stigmatiser particulièrement l’emploi de ces moyens, qui ne font aucune distinction entre civils et combattants. Maintenir le tabou de l’emploi des armes chimiques relève aussi d’une responsabilité particulière de la France, premier pays à avoir été victime de l’utilisation de ces moyens à l’ère moderne – au cours de la Première guerre mondiale –, dépositaire du Protocole d’interdiction de 1925 et initiateur de la Convention d’interdiction de 1997. D’autant plus que Damas, contrairement à ce qui était le cas en 2013, est désormais un pays adhérent à cette convention.

Que l’on ne vienne pas dire que "cela sert à rien". Le régime aurait probablement eu recours beaucoup plus massivement au sarin si les pays occidentaux ne s’étaient pas mobilisés sur cette question. Dans tous les domaines, la dissuasion doit être régulièrement ré-établie par le discours et par les actes. Agir, même symboliquement, serait aussi un signal adressé à tout pays tenté de faire usage des mêmes moyens. Ce ne serait pas "se donner bonne conscience" et se dédouaner de notre impuissance actuelle. Et quand bien même cela serait le cas, vaut-il mieux ne sauver aucune vie ou en sauver peut-être quelques-unes ?

Au-delà de la Syrie et des armes chimiques, les événements actuels rappellent que si le concept de ligne rouge – quel que soit le nom qu’on lui donne – est un outil de dissuasion indispensable à la gestion des rapports de forces entre États, mais aussi que son maniement est un art difficile, tout d’exécution.

 

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