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Syrie, dix ans plus tard : la perspective d’un diplomate

ARTICLES - 17 Mars 2021

À l'occasion du dixième anniversaire du soulèvement syrien, notre conseiller spécial et ancien ambassadeur de France en Syrie, Michel Duclos, revient son expérience dans le pays et livre son analyse de diplomate du conflit syrien. Michel Duclos a été interviewé par Jihad Yazigi, rédacteur en chef de The Syria Report. L'article était initialement publié dans The Syrian Observer le 17/03/2021.

Comment définiriez-vous la politique étrangère de Bachar el-Assad avant 2011 ?

Le système des Assad est un système avant tout sécuritaire. Sa priorité était (déjà !) de "tenir" par des moyens d’oppression une population - à majorité sunnite - qu’il jugeait irrémédiablement hostile. Dans le même ordre d’idée, il avait besoin de "parrains extérieurs", au premier chef l’Iran, et aussi à un moindre degré la Russie. C’était son premier cercle de défense extérieur.

Il avait l’art aussi - surtout Hafez - de monnayer sa capacité de nuisance résultant de ses liens avec diverses organisations terroristes, de sa pseudo-"résistance" à Israël et de sa main mise sur le Liban. Grace à cela, bon an mal an, il acquerait un second cercle de protecteurs, en fait l’Amérique et Israël. À certaines époques, il extorquait des fonds de l’Arabie Saoudite ou d’autres pays du Golfe. Dans la Syrie que j’ai connue (2006-2009), le régime prospérait sous un double protectorat de facto irano-israélien. Les Russes étaient peu visibles. Les Américains étaient fâchés.

L’Europe constituait un troisième cercle extérieur, moins important aux yeux des Assadistes. Ce qui comptait là aussi, c’était la dimension sécuritaire : le régime attendait des services français qu’ils surveillent les opposants syriens refugiés en France, en échange de la demi-livraison d’une filière jihadiste de temps en temps. Et puis l’aspect de prestige : pour un président syrien, être reçu à Londres, Paris, Berlin, Rome ou Madrid le confortait sur le plan intérieur.

Après l’invasion de l’Irak et surtout l’assassinat de Rafik Hariri, Assad s’est retrouvé isolé. Il était donc satisfait que les Allemands puis, sous M. Sarkozy, les Français reviennent vers lui - sans que de son coté il fasse de concessions notables. On l’a oublié aujourd’hui, mais l’ouverture véritable qu’il avait opérée était en direction de la Turquie, sans doute sous l’influence du Qatar et en prenant des risques, tant sur le plan économique (forte pénétration des entreprises turques en Syrie) que sur le plan politique (agenda pro-Frères Musulmans d’Erdogan).

Certains affirment que la décision des Occidentaux de retirer leurs ambassadeurs début 2012, rompre tout lien avec le régime et imposer des sanctions était une erreur. Qu’en pensez-vous ?

Dans le contexte de 2012, il s’agissait de faire pression sur le régime pour qu’il fasse des concessions vis-à-vis de l’opposition. De quels moyens les Occidentaux disposaient-ils ? Ils n’entendaient pas recourir à la force - recommencer ce qu’ils avaient fait en Libye ; il leur restait surtout les moyens symboliques : fermeture des ambassades, sanctions. Avant qu’il n’aident, faiblement d’ailleurs, l’opposition armée.

Dans le contexte de 2012, il s’agissait de faire pression sur le régime pour qu’il fasse des concessions vis-à-vis de l’opposition.[...] Garder ou non des diplomates sur place n’aurait de surcroit eu aucune influence sur le cours des choses.

S’agissant des ambassades, évitons de dire n’importe quoi : aucun responsable français ne pouvait prendre le risque de laisser des agents de la France, dans le contexte tumultueux de cette période, à la merci d’un régime de tueurs et d’assassins. Souvenons de l’Ambassadeur Delamare, des soldats du Drakkar, du chercheur Michel Seurat. Garder ou non des diplomates sur place n’aurait de surcroit eu aucune influence sur le cours des choses. Fallait-il rompre tout lien entre services de renseignements ? Pas nécessairement, me semble-t-il. Le fait est cependant que les pays qui ont fait le choix de maintenir une relation de services à services, comme l’Espagne par exemple, n’y ont rien gagné de particulier.

Puis s’est posée au bout de quelques années la question : ne faut-il pas renouer avec Assad ? Ma réponse est simple : on n’entretient pas de relations avec un dictateur qui a basculé dans le crime de masse. En tout cas pas un pays comme la France dont l‘identité politique coïncide avec les droits de l’Homme. De surcroit, toute notre expérience historique montre que ce ne sont pas en fonction des Occidentaux, en tout cas des Européens, que se détermine le régime. Il est vain de croire que le "dialogue" avec lui puisse être productif. La France a essayé à plusieurs reprises sous Chirac et Sarkozy sans jamais rien obtenir. Si elle recommençait dans les circonstances actuelles, elle s’exposerait simplement à une nouvelle humiliation.

Aux États-Unis, certains prétendent que la Syrie n'a pas d’importance stratégique. Pourtant, l’investissement militaire des puissances régionales et internationales est très fort. Comment expliquez-vous le niveau d'internationalisation du conflit syrien ?

Tout le système américain est en effet tourné plutôt vers l’Irak, l’Iran et le Golfe. La Syrie est secondaire dans l’approche américaine. Il se trouve cependant que la Syrie est capitale pour la République islamique d’Iran : contrôler Damas fait partie des "joyaux de famille" acquis par la révolution islamique iranienne, disposer d’un "couloir shiite" vers la Méditerranée est un gain stratégique majeur pour Téhéran. D’où l’investissement très fort des Iraniens dés le début du soulèvement - entrainant celui du Hezbollah- pour sauver le régime.

Les Russes avaient d’autres raisons de s’investir également, surtout après 2015, lorsque M. Poutine a compris que les États-Unis lui laisseraient le champs libre. Les Turcs ont considéré - non sans raison- que leurs intérêts étaient directement engagés : risque d’établissement d’un mini-état kurde, afflux de réfugiés, danger terroriste.

Pour justifier leur passivité, les responsables américains de l’époque expliquent que le "changement de régime" était une mauvaise approche, que cette formule du "changement de régime" les a conduit dans la région au cours des dernières décennies à toutes sortes de déboires. C’est le thème du dernier livre de Philippe Gordon. Pour ce qui est de la Syrie, on peut faire la lecture inverse : à deux reprises au moins Obama a sauvé la peau du régime, à l’été 2013 au moment des frappes chimiques non sanctionnées, au printemps 2015 lorsque l’aviation américaine a bombardé un groupe armé qui menaçait depuis le Nord-Est la côte alaouite.

Une solution au conflit syrien semble dépendre d'un accord entre les principaux acteurs internationaux. Cet accord pourrait-il voir le jour ?

En théorie en effet, une solution ne peut venir que d’un alignement des intérêts entre les principales puissances concernées.

Il est douteux qu’un accord de toutes les puissances se produisent. Les grands acteurs explorent donc des formules d’accord partiel. Par exemple, les Russes veulent s’entendre avec les Turcs et les Iraniens - c’est ce qu’on appelle le "processus d’Astana- puis obtenir le ralliement progressif des pays du Golfe et des États arabes qui sont tentés ou parfois souhaitent (Égypte) la normalisation avec le régime d’Assad. Dans un tel schéma, les Européens et les Américains sont, au moins dans un premier temps, écartés - quitte à ce qu’ils rejoignent ensuite. Une autre solution, à laquelle songent certains Américains et les Israéliens lorsqu’ils envisagent d’avoir une politique, serait un accord ayant pour contrepartie l’éjection de l’Iran. L’accord recherché se ferait sur le dos des Iraniens. Je ne vois pas pour ma part la Russie "lâchant" complétement l’Iran : tout son succès dans la région vient de ce que Moscou sert d’intermédiaire, sans jamais antagoniser pour de bon aucun acteur important.

Une solution ne peut venir que d’un alignement des intérêts entre les principales puissances concernées. Il est douteux qu’un accord de toutes les puissances se produisent. Les grands acteurs explorent donc des formules d’accord partiel.

Dans tous les cas, la capacité de résistance du régime d’Assad est forte. Il sait ce qu’il veut : durer, en préservant le noyau dur de son pouvoir, les services de sécurité. Assad croit que ses protecteurs ont besoin de lui davantage qu’il n’a besoin d’eux. Il a vis-à-vis du Guide suprême iranien un relation de vassal à suzerain. Il a repris de son père un "textbook" dans lequel une des règles est de jouer un parrain contre un autre en cas de besoin.

Je crois pour autant qu’il faut éviter de mythifier la toute-puissance du système Assad. Celui-ci règne au milieu de ruines. De plus, un analyste sérieux jusqu’ici porté à mettre en relief les succès du régime observait que celui-ci ne contrôle que de rares portions des frontières extérieures du pays. Son contrôle de la "Syrie utile" reste fragile. Son maintien en place arrange pour l’instant à la fois les Russes et les Iraniens. Au fond, nul ne peut savoir si le régime pourrait vraiment survivre à un changement d’avis de l’un ou l’autre de ses protecteurs. Et puis, il y a Israël : les Israéliens opèrent toujours à partir de l’idée que le maintien en place du "devil we know" est préférable pour eux. Ils n’ont toujours pas compris que Bachar n'est plus "the devil they knew" puisque à la différence de son père, il a été le fourrier d’une présence massive de l’Iran en Syrie. Prendront-ils un jour conscience de cette réalité ?

Que peut-on attendre de l'administration Biden ?

Elles sont faibles, du moins a priori. Le Proche-Orient en général et la Syrie en particulier ne représentent pas des priorités pour cette administration.

En outre, cette administration est peuplée d’anciens responsables de l’administration Obama. D’où une question majeure : allons-nous vers une politique de type "Obama III" ? Dans le cas de la Syrie, cela voudrait dire que la crise syrienne serait vue comme une fonction du dossier iranien. Bien que ses collaborateurs prétendent le contraire, le président Obama était prêt à aller très loin pour amadouer les Iraniens en ne les gênant pas en Syrie. Il est vrai que le contexte a changé. Sur deux points au moins, on peut espérer obtenir une écoute de la nouvelle administration : la tolérance pour les violations des droits de l’homme sera moindre que sous Trump ; en second lieu, la Russie est perçue par Biden personnellement comme un adversaire stratégique et la russophobie a pris de nouvelles dimensions dans la classe politique américaine.

C’est un angle auquel la Maison-Blanche pourrait être attentive : l’intérêt de la Russie en Syrie, c’est le statu quo, la relégitimation d’Assad par une réélection- bidon, son retour dans la Ligue arabe, la normalisation des rapports de ses voisin avec la Syrie d’Assad, une reconstruction du pays financé par les pays du Golfe. Cela s’appelle dans la vision russe un "conflit gelé" que l’on gère à moindre coût mais qui permet de garder des leviers importants. Cette évolution, c’est celle qui permet d’alléger l’engagement politico-militaire russe dans ce pays et l’incite à s’investir ailleurs, par exemple en Libye ou en Géorgie.

Est-ce vraiment ce que Washington souhaite ? Ne faut-il pas au contraire continuer à faire pression sur le régime Assad et rendre plus difficile les options des Russes et des Iraniens ? C’était le mérite du "Caesar Act" et du maintien de forces occidentales dans le Nord-Est aux cotés des FDS. J’espère que cette politique sera poursuivie par l’administration Biden.

Quelles seraient les grandes orientations à prendre pour une solution diplomatique à l'impasse syrienne selon vous ?

Le Proche-Orient en général et la Syrie en particulier ne représentent pas des priorités pour l'administration Biden. 

Permettez-moi un paradoxe : si l’on veut un jour arriver à une solution diplomatique, il ne faut pas se fixer cela pour objectif. Y penser toujours, en parler le moins possible. Pourquoi ? Parce que les conditions ne sont pas réunies pour un compromis ; il faut donc en priorité travailler à réunir ces conditions. Cela ne sert à rien, c’est même contreproductif, de se présenter en quémandeurs, en partenaires désireux à tout pris de trouver un accord avec les Russes ou d’autres.

Pour qu’un jour un règlement international devienne possible, nous devons suivre selon moi deux orientations. D’abord, "coller" définitivement à Bachar el-Assad le statut de paria international. Les actions en justice qui se multiplient en Europe - honneur à la justice allemande ! - constituent un encouragement. Au moment où certains gouvernements paraissaient se résigner à renouer, la délégitimation du tyran se poursuit dans l’opinion internationale. Sur le plan diplomatique, la première tâche consiste donc à dissuader les États arabes et certains Européens de normaliser leurs relations avec le régime.

Souvenons-nous de Omar el Béchir. Il a régné pendant trente ans sur le Soudan, par des méthodes comparables à celles du régime Assad.

Pendant les dix dernières années de son règne, son inculpation par la Cour Pénale Internationale ne l’a pas empêché de continuer à gouverner. Mais cette ombre le poursuivait, gênant ses mouvements, limitant son horizon. Enfin, le 11 avril 2019, à la suite de protestations massives et d’un coup de pouce d’un des parrains étrangers du régime (précédant intéressant !), un coup d’État militaire mettait un terme à la carrière politique du tyran.

La deuxième orientation, c’est de soutenir à fond la société syrienne. C’est très difficile s’agissant de la société à l’intérieur du pays. Pourtant, 80 % des Syriens qui vivent en Syrie connaissent une abjecte pauvreté. Nous devons exiger des agences onusiennes et européennes qu’elles décuplent les secours aux Syriens de base, y compris dans les zones soumises au régime, sans pactiser pour autant avec les apparatchiks assadistes, sans leur laisser la possibilité de détourner à leur profit l’aide internationale comme c’est si souvent le cas actuellement.

N’y a-t-il pas une contradiction entre vouloir aider le peuple syrien à survivre et appliquer les sanctions rigoureuses du Caesar Act ? La réponse est non : c’est Assad, qui est responsable de l’état désastreux de son pays, et non les sanctions internationales ; les sanctions du Caesar Act sont d’ailleurs calculées pour frapper les dirigeants et non le peuple.

Et puis, il y a la diaspora syrienne, qui dépasse maintenant en nombre les Syriens restés en Syrie. Les Européens devraient se mobiliser davantage pour alléger la dure vie des Syriens vivant dans des camps et ailleurs dans les pays voisins ; ils doivent soutenir l’ouverture d’écoles et l’attribution de bourses pour permettre aux jeunes réfugiés syriens de faire des études. L’Union européenne et les États-Membres doivent en outre veiller à la bonne insertion des millions de Syriens réfugiés en Europe, et aussi les encourager à rester fidèles à leur pays d’origine.

On l’a souvent dit : la principale défaite de l’opposition a été celle des récits ; la principale victoire d’Assad a été celle de sa propagande. Cela aussi peut se retourner, est en train de se retourner. On a beaucoup vu en Occident la Syrie à travers le prisme déformant des services de renseignements dépeignant les Syriens comme une masse indiscriminée de terroristes fanatiques ; maintenant que des réfugiés syriens vivent parmi nous, une autre image s’impose, comme on le voit en Allemagne, comme on le remarque aussi dans les cercles de réflexion américains : les Syriens parmi nous s’intègrent le plus souvent sans difficulté, ils font preuve d’un courage magnifique dans l’adversité, beaucoup d’entre eux réussissent, comme d’ailleurs les Syriens ont toujours réussi lorsqu’ils étaient à l’étranger ; c’est un peuple intelligent, ouvert, d’une résilience exceptionnelle.

Mon sentiments en quelques mots ? Assurons-nous qu’Assad n’échappe pas à son statut de paria international définitif et soutenons à fond la société syrienne ; le reste viendra par surcroit.

 

Copyright : LOUAI BESHARA / AFP

 

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