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À quoi bon mesurer l’intégration des musulmans en France ?

BLOG - 23 novembre 2017

"La grande majorité des musulmans dans l’Union européenne (UE) ont un sentiment fort de confiance dans les institutions démocratiques en dépit d’une discrimination et d’un harcèlement répandus". Tel est le constat que dresse l’Agence des droits fondamentaux de l’UE (FRA) dans un rapport rendu public récemment. Cette étude soulève la question de l’intégration des musulmans en Europe et plus particulièrement de la place de l’islam en France. Au-delà des conclusions versées dans le débat public, c’est l’analyse de la méthodologie qui a permis de les produire à laquelle nous nous intéressons ici. 

En France, les musulmans ne sont pas tous issus de l’immigration

L’intégration de l’islam dans les sociétés occidentales est un phénomène difficile à objectiver. L’Agence des droits fondamentaux de l’UE (FRA) a fait le choix de mener l’enquête à travers 15 pays européens, ce qui a supposé de définir une méthodologie qui puisse convenir aux différents cadres législatifs.

Ainsi, entre octobre 2015 et septembre 2016, la FRA a conduit une étude auprès de 10 520 musulmans âgés d’au moins 16 ans et répartis dans les 15 pays en question, parmi lesquels figurent notamment la France, l’Italie et l’Allemagne. La population cible étant "difficile à atteindre", la FRA a opté pour un modèle d'échantillonnage dit aléatoire à plusieurs degrés. Elle a ciblé les populations immigrées des zones où elles sont les plus présentes, selon des seuils différents d’un pays à l’autre. Les échantillonnages ont donc été restreints aux régions où la densité d’immigrés (de première ou deuxième génération) était la plus forte. Le seuil a varié selon les pays étudiés et celui de la France a été placé à 10 %. On peut donc identifier deux restrictions à la méthodologie utilisée : d’une part, la population interrogée est la population immigrée ; d’autre part, les zones étudiées ne sont pas représentatives de l’ensemble du territoire.

En conséquence, l’étude menée par la FRA n’a pas constitué des échantillons représentatifs de la population musulmane à l’échelle d’un pays ni même du continent. L’échantillon qu’elle a retenu n'est donc pas représentatif des musulmans, mais seulement des musulmans parmi les migrants et enfants de migrants dans des zones géographiques données. Ces restrictions rappellent les limites méthodologiques de l'enquête de référence en matière d’intégration des populations immigrées, Trajectoires et origines, publiée en 2016 par l’Ined. L’étude FRA ne prend donc pas la mesure des populations converties à l’islam sur le sol européen.

L’Institut Montaigne a cherché à sonder les musulmans de France afin de livrer des propositions fondées sur un diagnostic objectif. Nous avons à cette fin développé une méthodologie qui nous a permis de constituer une cohorte représentative de la population musulmane de France à l’échelle nationale, et ce malgré l’absence de statistiques publiques portant sur la confession. Ainsi, nous avons interrogé un échantillon représentatif de la population résidant en France composé de plus de 15 000 personnes. Parmi elles, 1 029 personnes se sont reconnues de culture musulmane et 874 se sont effectivement considérées comme musulmanes. Nous avons ainsi obtenu un échantillonnage scientifiquement valable de la population musulmane vivant en France. Notre marge d’erreur se situe entre 3 et 6 %. Le rapport qu’Hakim El Karoui a piloté et que nous avons rendu public en septembre 2016, Un islam français est possible, présente les résultats de ce sondage inédit. 

Des difficultés pour objectiver l’intégration…  

D’après l’étude menée par la FRA à l’échelle européenne, "76 % des personnes musulmanes interrogées ressentent un attachement fort envers le pays dans lequel elles vivent". Le rapport avance également que, malgré les fortes discriminations religieuses ou ethniques dont sont victimes les musulmans en France, ils seraient plus attachés à leur pays que ne le sont ceux qui résident dans les autres pays européens. 

Certains indicateurs retenus par l’étude de la FRA apparaissent ambigus dans l’interprétation que l’on peut en faire, outre le fait qu’ils ne ciblent pas précisément la population musulmane au global mais une population musulmane issue de l’immigration. Ainsi, et malgré ce biais, si 87 % des musulmans considèrent que la violence n'est pas justifiée contre des personnes qui "insultent la religion", 11 % disent que c'est acceptable. Pour mieux rendre compte de ce chiffre, si on reporte ces 11 % sur la population musulmane adulte de France, on arrive à un chiffre d'environ 350 000 personnes favorables à l'usage de la violence contre une personne ayant insulté la religion.

Enfin, l’étude FRA souligne que les musulmans sont divers, mais présente les résultats de façon globalisante en disant ce que les musulmans sont "dans l'ensemble". L’approche que nous avons retenue consistait justement à refuser tout discours globalisant et à insister sur les différences d'attitude qui existent parmi les musulmans. En outre, l’étude ne présente qu’une sélection de résultats et non des données brutes, ce qui ne permet pas d’avoir une vision exhaustive des différentes tendances à l’œuvre au sein des populations interrogées. 

… ainsi que les phénomènes liés aux discriminations 

Sur quelles bases objectives peut-on apprécier l’intégration d’une population dans la société ? Il semble difficile de dégager des diagnostics sans nuances, dans un sens comme dans l’autre, en analysant les réponses question par question. Ainsi, d’après notre enquête, plus de 40 % des musulmans pensent qu’il existe un "complot français" contre eux, ce qui montre un malaise assez répandu parmi la population musulmane. Cependant, un tel malaise peut prendre racine dans des discriminations qui persistent, notamment en France.

L’Institut Montaigne a également cherché à objectiver ces discriminations à raison de la religion, en explorant le phénomène sur le marché du travail. Sur la base d’un testing sur CV d’une ampleur inédite, dont la méthodologie et les résultats ont été rendus publics en octobre 2015 dans le rapport Discriminations religieuses à l'embauche : une réalité, nous avons démontré l’existence de discriminations à l’encontre des citoyens français perçus par des recruteurs comme étant musulmans.

Agir concrètement pour un islam français

Il ne s’agit donc pas de verser dans l’optimisme ou le pessimisme mais d’essayer de comprendre aussi objectivement que possible la nature des phénomènes de discrimination et d’intégration qui affectent la population musulmane en France. Aussi l’Institut Montaigne recommande-t-il de mieux connaître l’islam, par exemple en prenant la mesure de la situation par les statistiques religieuses. La réticence française à l’égard des recensements religieux et les estimations existantes autour de l’appartenance religieuse ne permettent pas de suivre finement l’évolution des composantes religieuses au sein de la population.

De telles statistiques permettraient de mieux appréhender l’ampleur du mal-être de la communauté musulmane en France et l’enjeu qu’il représente pour la cohésion sociale de notre pays. Faire émerger un islam français doit donc constituer une priorité pour les pouvoirs publics. Pour ce faire, nous préconisons avant tout que l’islam en France soit approprié par des acteurs français, ce qui suppose notamment de permettre le financement du culte. Ainsi, la construction des lieux de culte, le salariat des imams et la formation théologique pourraient être mieux encadrés. Dans cette perspective, le produit d’une redevance sur la consommation halal constitue une manne financière à disposition des futurs acteurs de l’islam français.

 

Avec la contribution d'Antoine Jardin, ingénieur de recherche au CNRS et contributeur du rapport Un islam français est possible.

 

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