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Quels sont les grands défis de l'enseignement supérieur en France ? Trois questions à Peter Todd

BLOG - 25 April 2018

Peter Todd, ancien Doyen de la faculté de gestion Desautels de l’Université McGill et directeur général d’HEC Paris nous livre son analyse sur la situation de l’enseignement supérieur en France.

Le projet Paris-Saclay, qui vise à regrouper les fleurons de l’enseignement supérieur et de la recherche français afin d’être plus compétitifs, tarde à se concrétiser. Que manque-t-il aujourd’hui à la France pour achever ce projet et s’imposer sur la scène internationale ? 

Depuis la visite du Président Macron sur le Plateau de Saclay au mois d’octobre 2017, il me semble que les choses se sont accélérées. Avec la décision présidentielle de développer deux projets parallèles et complémentaires, l’un dans le cadre de l’Université Paris Saclay, l’autre dans le cadre du groupement d’écoles d’ingénieurs New Uni, des avancées claires sont à noter : le projet de l’Université Paris Saclay a été prolongé et a obtenu le temps nécessaire pour pouvoir emporter de façon définitive la labellisation IDEX ; quant au  groupement New Uni, il se structure rapidement. 

Ce sont deux bonnes nouvelles pour l’enseignement supérieur français. L’enjeu ici dépasse celui des classements internationaux, qui ne peuvent être une fin en soi ! Il s’agit de l’influence académique française, et de la puissance de sa recherche à l’international. La France rayonne par sa culture et son économie : elle devrait naturellement pouvoir porter très haut son enseignement supérieur. Pour ce faire, il ne suffit pas de regrouper voire de fusionner des établissements pour atteindre un effet d’échelle. La plupart des universités de réputation mondiale ont entre 15 et 20 000 étudiants, ce qui est finalement relativement peu. Caltech, par exemple, en compte quelques milliers. De la même façon, il me semble qu’on ne peut forcer l’efficacité de regroupements d’institutions de nature et de culture différentes. A McGill, université que je connais bien, il y a certes 11 Facultés, mais elles se sont développées ensemble, dans la durée et ce, depuis plus de 150 ans. 

Pour donner son rang à la France, je crois plutôt à la force de projets étroitement co-construits par des institutions qui partagent une culture commune, et sont complémentaires par leur spécialités académiques. C’est dans cet esprit que le Conseil d’Administration d’HEC vient de me mandater pour mener un projet d’alliance avec le groupement d’écoles d’ingénieurs de New Uni, et composé de l’Ecole Polytechnique, l’ENSAE, Telecom ParisTech, Telecom SudParis et l’ENSTA ParisTech. Nous allons ainsi développer des programmes de recherche communs ainsi qu’une offre de programmes conjoints autour de l’intelligence artificielle, du DeepTech, des FinTech, du développement durable, tout en travaillant à des synergies étroites sur nos écosystèmes dédiés à l’entrepreneuriat. 

L’objectif est ici de créer un nouveau modèle pour l’enseignement supérieur français : un ensemble pluridisciplinaire à taille humaine, doté d’une gouvernance agile, et qui sera capable de rivaliser avec les meilleures institutions mondiales dans le domaine de l’innovation économique et technologique. 

La réforme de l’enseignement supérieur, aujourd’hui contestée par de nombreux étudiants, est l’un des grands chantiers du gouvernement. Quelles sont selon vous les mesures prioritaires à engager de ce point de vue ? 

Travailler sur la sélection, qui va de pair avec l’attractivité et l’excellence des établissements, me semble être une priorité. Il ne peut y avoir d’excellence sans sélection. Je tiens à préciser qu’il n’y a pour moi pas de notion de valeur associée au mot sélection : il n’y a pas d’étudiants meilleurs que d’autres dans l’absolu, mais il y a des étudiants dont le profil est plus adapté à un certain type d’étude ou de parcours. Il s’agit donc de pouvoir s’assurer que ce sont les profils les plus adaptés à telle ou telle filière qui y entrent. 

C’est aujourd’hui le principal défi pour les universités : une sélectivité accrue, et une sélection qui est désormais double ! La sélection des étudiants, certes, mais également une capacité de sélection des professeurs. Pour pouvoir être en concurrence loyale avec d’autres établissements de rang mondial, la France doit retrouver son attractivité auprès des élèves mais aussi des professeurs du monde entier. Pas question ici de remettre en cause la qualité des élèves et du corps enseignant. C’est plutôt le ratio étudiants par professeurs qui est à revoir. Il est beaucoup trop élevé en France. Si l’on sélectionnait davantage on retrouverait des moyennes normales. 

Autre impératif selon moi : le gouvernement doit donner plus d’autonomie à ses établissements et doit donc éviter de dupliquer de façon systématique un modèle unique où chacune des universités suit la même ligne. On observe d’ailleurs un problème similaire au Québec, où tout a tendance à se gérer au niveau central. 

Autre chantier important à attaquer sans attendre : celui du financement. Les universités françaises sont encore trop dépendantes des subventions de l’État. Sans pour autant renier l’importance des financements publics ni les remettre en cause, il faut encourager un système qui soit beaucoup plus mixte. A Harvard, université privée renommée, à peu près 15 % des financements viennent de l’État : il ne faut donc pas exclure d'emblée la ressource étatique, mais il faut en ajouter d’autres ! Les frais de scolarité par exemple ou bien encore le fundraising qui est une source de financement non négligeable et encore trop timidement utilisée en France.  Pour le développer, il faut stimuler le secteur privé et les réseaux des anciens élèves. 

En tant qu’ancien Dean de Desautels à l’Université McGill, qu’est-ce que la France a-t-elle à apprendre du système d’enseignement supérieur canadien ?  D’autres exemples étrangers ?

La France doit pouvoir assumer qu’il existe différents types d’établissements pour répondre à différents types de besoins. Au Canada, il existe ainsi plusieurs strates d’établissements, dont les missions et les ambitions sont clairement définies : nous avons trois grandes universités d’excellence, puis d’autres établissements avec des forces reconnues dans certains domaines, puis des écoles qui forment à des métiers plus techniques. Chacun répond à des missions sociales et de formation pour des publics et des besoins distincts. Ces strates-là sont nécessaires ! Et le Canada est encore bien loin des États-Unis ou du Royaume-Uni, où elles sont plus marquées encore. 

L’Allemagne est également un modèle intéressant. Le système universitaire y ressemble beaucoup à celui de la France (sur les frais de scolarité notamment) mais il concerne un nombre plus réduit d’étudiants. L’Allemagne a aussi fait le choix d’une forte concentration de ses ressources et a accepté l’idée que tout le monde n’est pas fait pour un parcours universitaire. Beaucoup d’étudiants s’orientent ainsi très naturellement vers des programmes favorisant l’apprentissage. Ces étudiants de haut niveau ne sont pas formés à l’université mais accèdent tout autant que les autres à des carrières riches dans des domaines hautement qualifiés. 

La France pourrait s’inspirer aussi de pays comme le Royaume-Uni, l’Australie ou la Nouvelle Zélande notamment sur le principe de l’évaluation des établissements et de leur performance. En Angleterre un système d’évaluation a été mis en place qui permet d’apprécier chacun des dispositifs à l’aune des financements engagés. Lorsque les objectifs sont atteints et que la pertinence des modèles a été démontrée par l’évaluation, les ressources des établissements s’en trouvent augmentées. C’est une forme de rémunération à la performance - que l’on pratique d’ailleurs à HEC - mais qui reste encore très tabou. 

Reste cependant que nous avons globalement beaucoup de raisons d’espérer dans les développements et l’influence de l’enseignement supérieur français ! La France connaît aujourd’hui un moment particulièrement propice à la réforme qui est aussi une formidable opportunité pour redonner du souffle à son système d’enseignement supérieur. Nous traversons une période très favorable à l’innovation et à l’expérimentation. C’est le moment idéal pour créer de nouvelles structures qui vont rayonner. Nous le voyons tous les jours à HEC : les demandes d’admission à l’international ont augmenté de plus 50 % par rapport à l’année passée ! Il y a incontestablement quelque chose qui se passe en France et il faut sans hâte se saisir de ce moment. 

 

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