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Europe / Monde

Quel rôle diplomatique pour le pape François ? Nos questions à Dominique Moïsi

BLOG - 5 janvier 2018

Depuis son élection en mars 2013, le pape François a multiplié les appels à la tolérance et à la paix. Sur les conflits internationaux ou le sort des migrants - qui était au coeur de son discours de Noël -  le souverain pontife tend à revêtir des habits de diplomate. Dominique Moïsi, conseiller spécial de l’Institut Montaigne  nous livre son analyse de la politique extérieure du pape et de son influence.

En quoi la “diplomatie” du pape François se distingue-t-elle de celle de ses prédécesseurs ?

François allie une très grande clarté dans ses intentions, prononçant un discours délibérément humaniste, et un certain flou dans la mise en oeuvre de ce discours. Mais la véritable différence de ce pape tient à son lieu d’origine. Il est en effet le premier pape latino-américain et plus généralement le premier non-européen. Le regard qu’il porte sur le monde ne peut qu’être influencé par son origine géographique.

Il se détache également de ses prédécesseurs à différents égards : Jean Paul II avait un combat qui était celui de la liberté, au moment de la fin de la Guerre Froide. Benoît XVI quant à lui était sans doute le plus intellectuel des papes récents, ayant davantage l’attrait d’un savant que d’un communicateur. Avec François, nous sommes en présence d’un homme à la fois beaucoup moins sophistiqué intellectuellement que Benoît XVI et en même temps peut-être moins clair dans ses priorités que Jean Paul II. Mais cela tient-il à sa personnalité ou aux changements du monde ? Difficile de trancher. Le contexte actuel influe certainement, nous avons aujourd’hui un pape qui vient d’un pays plutôt anti-américain, l’Argentine, au moment où l’Amérique est incarnée de la manière la plus critiquable. A certains égards il est ainsi tentant de dire que François est l’anti-Jean Paul II. Ce dernier était radical à l’extérieur dans son combat contre le communisme, un pape de la liberté en même temps très conservateur dans son traitement des questions internes à l’Eglise. François est tout l’inverse : radical à l’intérieur, presque révolutionnaire, tout en se montrant très prudent à l’extérieur. Il ne veut pas superposer les révolutions.

Juger de son action extérieure s’avère donc délicat : est-elle floue parce qu’il n’a lui-même pas une vision très claire du monde ? Parce qu’il est délibérément prudent, donnant la priorité à une réforme interne de l’Eglise pour lui essentielle ? Ou bien, enfin, ce flou résulte-t-il de la complexité d’un monde au bord du chaos, qui rendrait la définition de priorités claires difficile pour n’importe quel pape, mais d’autant plus pour celui-ci ?

Un discours d’apaisement venant d’un responsable spirituel est-il encore légitime dans un monde déchiré par les conflits religieux ?

Personnellement, je pense que la réponse est oui, le pape est légitime s'il demeure non pas le grand imprécateur au nom de telle ou telle religion ou vision, mais au contraire celui qui utilise la tribune unique qui est la sienne pour dénoncer, au nom du caractère sacré de la vie, toute forme de transgression ou de violation de cette dernière. La force du pape dépasse les divisions du Vatican, elle réside dans le pouvoir d’indignation que transmet sa parole. C'est la capacité de dire “On ne peut pas tuer au nom de Dieu” mais au contraire on peut vouloir sauver des vies au nom de Dieu. De telle manière, si Dieu existe, il est le même pour toutes les religions monothéistes. La question se pose alors de savoir si le pape utilise pleinement et avec efficacité le pouvoir tribunicien d’indignation qui est le sien. Je dirais que sur l’Europe, il le fait avec assez de conviction et de talent. Il s'oppose au populisme, il se déclare en faveur du projet européen, il tance les Européen quand il trouve que ces derniers sont un peu mous, pas assez convaincus du projet de l’Union.

Le problème se pose davantage sur la scène internationale. Le dernier voyage du pape en Asie en a été l’illustration. François s’y est rendu pour soutenir la cause des Rohingyas, message d’autant plus important que leur sort est abominable et qu’ils y sont traités ainsi parce que minoritaires et musulmans. Il se devait donc de représenter une voix chrétienne qui, au nom de l’humanité toute entière, défendrait la cause des Rohingyas. Mais comment l’a-t-il fait ? A Myanmar, il n’a pas utilisé le mot. Il les a vus au Bangladesh, les a reçus et confortés mais peut- être dans une approche trop indirecte. Peut être se sentait-il limité par des considérations diplomatiques, la diplomatie du Vatican en a voulu ainsi et, manquant d'expérience, il s’est laissé faire.

Sur la question récente de Jérusalem avec la déclaration tonitruante de Trump, le pape a émis un avis négatif mais d’une manière très discrète, son opinion ne s’est pas véritablement fait entendre. Il n’a pas dit avec force “Jérusalem est un lieu sacré, on ne touche pas à Jérusalem si on cherche la paix” comme il aurait pu le faire.

Quelle est la portée de la diplomatie du Vatican et quels sont ses moyens pour influencer l’issue de ces conflits ?

En réalité on s’aperçoit que la diplomatie du Vatican varie avec la personnalité du pape, ce qui n'est pas surprenant. Le fait que François soit un “latino” lui donne des cartes privilégiées en Amérique Latine, en témoigne le rapprochement entre Cuba et les Etats-Unis qu’il a contribué à faciliter, ou encore la paix en Colombie. Mais on voit bien que lorsque le président des Etats-Unis cesse d'être Barack Obama et devient Donald Trump, le poids du Vatican s’en trouve très limité. La situation entre Cuba et les Etats-Unis s’est ainsi dégradée de manière significative au cours des derniers mois. Pour le moment, la situation en Colombie reste stable, mais quel serait l'impact du Vatican devant la crise vénézuélienne ? Nous ne voyons pas son efficacité pour l’instant. En Europe, là encore, le pape peut exhorter les Européens à “faire plus" pour l’Europe si les différents pays européens se montrent excessivement divisés ou affaiblis, mais sans que cela ne soit véritablement suivi de faits.

On touche alors au problème majeur, complexe, que je définirais ainsi : dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, nous sommes face à un nationalisme religieux à l’oeuvre dans toutes les religions, avec un fondamentalisme religieux présent dans l’Islam bien évidemment, mais également dans le judaïsme, le christianisme, l’hindouisme - incarné par Narendra Modi - et le monde bouddhique dont on voit les conséquences tragiques pour les Rohingyas. Or, tandis que l'influence de la religion sur la politique a augmenté au cours des dernières annés, l’influence modératrice des leaders spirituels a, elle, plutôt diminué, c’est là tout le paradoxe. Il est cependant possible d’éclairer cette contradiction en apportant l’idée d’une certaine forme de déchristianisation. Tout particulièrement en Europe, nous trouvons de moins en moins de chrétiens engagés et lorsqu'ils le sont, ils sont moins humanistes, plus radicaux. Le problème est donc là : la voie modératrice du pape, l'indignation humaine, tend à moins se faire entendre.

Cependant, cette difficulté pourrait peut-être être surmontée par la force spécifique de ce pape, à savoir sa simplicité, son bon sens, non dénués d’une certaine ruse et d’une certaine pratique liées à son appartenance jésuite. Rappelons que François est le premier pape jésuite, il est donc habitué à se confronter aux oppositions et aux situations complexes. Néanmoins, dans ce monde si complexe, une voix délibérément plus sophistiquée dans les affaires extérieures pourrait sembler nécessaire, contrairement au message de rusticité délivré par le pape. Avec la diplomatie vaticane, François possède pourtant un instrument extraordinaire à son service, l’une des plus anciennes et centralisées du monde. Mais en fait-il réellement le meilleur usage possible ? 

 

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