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Portrait de Narendra Modi - Premier ministre de l’Inde

BLOG - 7 August 2018

Nos précédents personnages appartenaient au monde proche-oriental. Nous abordons maintenant un territoire moins familier, avec le Premier ministre indien, M.Modi. Ce dernier n’appartient pas à la catégorie des dictateurs. Christophe Jaffrelot, grand spécialiste de l’Inde, explique comment Narendra Modi, au nom de l’idéologie nationaliste hindoue, tend cependant à instaurer dans son immense pays, une “démocratie ethnique”, dans laquelle les membres des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques seraient condamnés à un statut de citoyens de seconde zone. 

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été

 

Premier ministre de l’Inde depuis 2014, Narendra Modi est d’abord le héraut de l’idéologie nationaliste hindoue, l’Hindutva, qui s’est cristallisée dans les années 1920. A partir de 1925, cette idéologie s’est incarnée dans un mouvement aux allures martiales, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS – Association des Volontaires Nationaux) qui a combattu la définition non pas ethno-religieuse mais territoriale de la nation indienne que portait Gandhi (dont l’assassin, en 1948, venait d’ailleurs du RSS).

Narendra Modi est un pur produit du RSS auquel il a adhéré enfant dans son Gujarat natal. Cadre de cette organisation, il est ensuite détaché auprès du parti politique qui en dépend, le Bharatiya Janata Party (BJP – Parti du Peuple Indien), qui l’a porté à la tête du Gujarat en 2001. Un an plus tard, les violences anti-musulmanes les plus meurtrières depuis la Partition de 1947 ont lieu au Gujarat, à l’initiative du mouvement nationaliste hindou. Mais Modi s’est très tôt distingué de ses pairs du RSS par son populisme : alors que le RSS cultive le dévouement à l’organisation et un sens aigu de l’action collégiale, Modi cherche à mobiliser le peuple gujarati en promouvant un véritable culte de la personnalité. Lors de la campagne électorale de 2007, ses partisans ont été invités à porter un masque en caoutchouc à son effigie pour mieux s’identifier à lui. Des milliers de "Modis" ont alors défilé dans les rues à pied, en vélo ou en motos.

"Il s’est présenté non seulement comme un dévot, ponctuant sa campagne de visites aux temples, mais aussi comme un fils du peuple contre Rahul Gandhi, l’héritier d’une lignée quasi aristocratique"

Ces techniques de communication, perfectionnées grâce à l’appui de sociétés de relations publiques basées aux États-Unis (comme Apco Worldwide), ont nourri un discours national-populiste lors de la campagne de 2014, quand Modi est intronisé candidat du BJP au poste de Premier ministre. Il s’est présenté non seulement comme un dévot, ponctuant sa campagne de visites aux temples, mais aussi comme un fils du peuple contre Rahul Gandhi, l’héritier d’une lignée quasi aristocratique. Modi a capitalisé sur ses origines plébéiennes : à la différence des autres leaders du BJP, il est issu d’une caste inférieure et a commencé sa "carrière" comme chaiwala (marchand de thé). Il apparaît alors comme un homme neuf, une alternative à l’establishment du parti du Congrès dont les dix ans de règne étaient ternis par d’innombrables scandales de corruption. Modi était pourtant proche des milieux d’affaires, qui ont financé une campagne électorale des plus coûteuses (on évalue la dépense à 2 milliards de dollars en raison, notamment, d’un recours assidu à des hologrammes permettant à des millions d’électeurs de "voir" Modi en 3D à travers l’Inde).

Modi ne l’a pas seulement emporté en raison de son charisme, de son image de probité, de sa qualité d’outsider et de sa piété religieuse : il a aussi promis d’étendre à l’échelle de l’Inde les succès économiques dont il se prévalait dans son État. Le "modèle gujarati", pour reprendre la formule qui a dominé la campagne de 2014, devait permettre de créer des millions d’emplois. Cet engagement de Modi a beaucoup contribué à attirer vers lui ceux qu’il présentait comme les membres de la "neo-middle class", un milieu fait de villageois fraîchement urbanisés qui aspiraient à entrer dans la modernité grâce à un travail dans l’industrie ou les services.

"Sa parole, prononcée au nom du peuple, ne pouvait de facto être remise en cause"

Une fois au pouvoir, Modi a continué à tirer sur la corde populiste. Tout d’abord, il s’est employé à garder la ligne directe avec sa "famille", ses 1,2 milliard de "frères", "sœurs" et "amis". Il a ainsi institué une causerie radiophonique mensuelle baptisée "Mann ki baat" (la parole qui vient du cœur) – tout en refusant les débats contradictoires et les conférences de presse : sa parole, prononcée au nom du peuple, ne pouvait de facto être remise en cause. Il s’est d’ailleurs abstenu, pour l’essentiel, de participer aux sessions parlementaires. Excellent orateur, il a continué à faire campagne pour le BJP dans tous les États de l’Union indienne qui se rendaient aux urnes. Le parti, rompant avec une habitude ancienne, n’a dès lors plus désigné de leaders régionaux pour conduire ces campagnes comme c’était son habitude. L’effet de centralisation était encore plus spectaculaire au sein du gouvernement de New Delhi, où seule une poignée de ministres était autorisée à parler au public (et d’ailleurs capables de le faire).

On reconnaît le populiste à sa propension à promettre beaucoup, sans pour autant agir vraiment sur les structures économiques et sociales. Porté au pouvoir contre le système, il s’accommode fort bien des hiérarchies et des rapports de force en vigueur dès lors qu’il peut les utiliser. Modi n’a de fait pas lancé de grandes réformes. Il n’a pas libéralisé l’économie indienne - contrairement aux espoirs de nombreux économistes qui le soutenaient en 2014. Le seul succès significatif aura été l’introduction d’une taxe uniforme sur les biens et les services à travers l’Inde mettant fin à des décennies d’incohérence fiscale. 

La lutte contre la corruption du Congrès, thème majeur de la campagne de 2014, n’a guère porté ses fruits. Non seulement la justice a relaxé les responsables politiques impliqués dans certains des grands scandales qui avaient défrayés la chronique au début des années 2010 (comme celui des licences 2G), mais les milliards de roupies dormant sur des comptes à l’étranger que Modi avait promis de rapatrier y sont encore. La démonétisation des billets de 500 et 1 000 roupies, décidée par Modi en 2016, a, enfin, déstabilisé l’économie sans faire disparaître l’argent noir qui avait été investi ailleurs depuis longtemps (notamment dans l’immobilier). Mais Modi est parvenu à présenter la démonétisation comme un sacrifice national consenti par la population pour purifier "le système" que le Congrès avait mis en place dès l’époque de Nehru – sa bête noire. 

"Ce qui a vraiment changé en Inde depuis 2014, c’est d’ailleurs la place des minorités, reléguées au second plan au nom d’un nationalisme hindou où Modi puise une grande part de sa popularité"

L’aspiration à la pureté, comme condition de l’unité et de la grandeur de l’Inde, qui traverse le discours de Modi, explique aussi son désir de débarrasser le pays du Congrès. Son objectif est de créer un "Congress-free India". Ce slogan sans cesse répété lors des élections régionales - que le BJP gagne d’ailleurs les unes après les autres depuis 2014 -, reflète le rejet du pluralisme inhérent au populisme. Il est aussi lié à l’image de "parti des musulmans" que Modi cherche à donner du Congrès.

Ce qui a vraiment changé en Inde depuis 2014, c’est d’ailleurs la place des minorités, reléguées au second plan au nom d’un nationalisme hindou où Modi puise une grande part de sa popularité. Non seulement, pour la première fois de l’histoire de l’Inde indépendante, le parti au pouvoir n’a aucun élu musulman à la chambre basse, mais son nationalisme hindou s’est traduit par quelques lois "majoritaristes". Au Maharashtra et en Haryana (deux conquêtes récentes du BJP), l’une d’elles a criminalisé en 2015 la vente et la possession de viande de bœuf. Ce "beef ban", qui renvoie au statut sacré de la vache dans l’hindouisme, a surtout pénalisé les musulmans – dont un grand nombre fait profession de boucher. Par ailleurs, le Maharashtra a adopté une loi rendant la conversion religieuse très difficile, suivant ainsi l’exemple d’autres États déjà aux mains du BJP, comme le Gujarat et le Madhya Pradesh. Dans chacun de ces États, ces lois visent à contrer l’action des missionnaires chrétiens.

Mais ce n’est pas par l’analyse du droit que l’on prend le mieux la mesure du national-populisme hindou au pouvoir depuis 2014, c’est par l’atmosphère que crée le discours des dirigeants. Parmi les diatribes xénophobes qui émaillent leurs propos, celles du ministre de la culture, Mahesh Sharma méritent une mention spéciale. C’est ainsi qu’au moment de changer le nom d’une rue de Delhi qui portait celui d’Aurangzeb – l’Empereur Moghol honni des nationalistes hindous – il déclara que celui dont le patronyme honorerait désormais cette artère, l’ancien président de la République, Abdul Kalam, "bien que musulman, était nationaliste et humaniste".

"Depuis 2014, il n’y a pas un mois en Inde sans qu’une campagne ne soit mise en œuvre à travers le pays sur un thème nationaliste hindou"

Au-delà des mots, le mouvement nationaliste hindou a recouru à des campagnes de mobilisation visant plus ou moins directement les minorités et dont de véritables milices ont été le fer de lance. Depuis 2014, il n’y a pas un mois en Inde sans qu’une campagne ne soit mise en œuvre à travers le pays sur un thème nationaliste hindou. Au lendemain des élections de 2014, la mouvance du RSS a lancé une campagne baptisée ghar vapsi ou « home coming » consistant à (re)convertir des musulmans et des chrétiens, en réponse au prosélytisme des chrétiens et des musulmans. 

Cette campagne a été suivie d’une autre, au nom de la défense des vaches, dont le fer de lance, le Gau Raksha Dal (Parti de la protection des vaches), a bénéficié de la bienveillance du chef du RSS et des gouvernants BJP de plusieurs États indiens, dont l’Uttar Pradesh qu’un prêtre hindou aux antécédents sulfureux, Yogi Adithyanath, dirige depuis 2017. Ces Gau Rakshaks patrouillent jour et nuit et arrêtent les camions susceptibles de transporter du bétail. Lorsqu’un musulman véhicule des bovins, il est passé à tabac, voire lynché. Une comptabilité macabre tenue par des journalistes et des lanceurs d’alerte fait état de plus de cinquante cas de lynchage ayant entraîné la mort. A ce jour, peu de suspects ont été arrêtés et une poignée d’entre eux a été inculpée, ce qui reflète le biais anti-musulman notoire de la police – voire de la justice. 

Narendra Modi s’est ému de ces excès qui, de fait, ont cessé – signe qu’ils n’avaient rien de spontané et d’incontrôlable -, mais il a tancé le vice-président sortant, Hamid Ansari (le dernier musulman nommé par la majorité précédente) lorsque celui-ci, au moment où son mandat expirait, s’est inquiété du sentiment d’ "insécurité parmi des sections du corps citoyen, en particulier les Dalits, les Musulmans et les Chrétiens". En réponse, Modi lui dit qu’il avait "maintenant la joie d’être libéré (sic) et l’opportunité de travailler, de penser et parler en fonction de (ses) croyances fondamentales ». 

Le national-populisme de Narendra Modi a mis l’Inde sur la voie de ce que certains politistes ont défini comme une "démocratie ethnique" : un régime où les gouvernants sont désignés par la voie des urnes, où l’appareil judiciaire jouit d’une certaine indépendance et la presse d’une certaine liberté, mais où les minorités ethniques (religieuses et/ou linguistiques) sont des citoyens de seconde zone, de fait sinon de droit. 

 

Dessin : David MARTIN pour l’Institut Montaigne.

 

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