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Nations-Unies : le match Macron-Trump (saison 2)

ARTICLES - 3 Octobre 2018

New-York, dernière semaine de septembre : l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations-Unies offre à la tribu des nations (la "communauté internationale") le cadre d’un rite maintenant bien établi. Différents grands chefs d’Etat viennent s’adresser au monde, et parmi ceux-ci, immanquablement présents au rendez-vous, le Président des Etats-Unis et le président de la République française. Notons au passage que le chef russe, M. Poutine, ne s’est que rarement exprimé dans cette enceinte et que M. Xi n’a fait qu’une fois le déplacement (en 2015).

Depuis que M. Trump et M. Macron sont en fonction, un autre rite semble s’instaurer : le premier s’attache à démolir les institutions internationales patiemment mises en place par ses prédécesseurs depuis 1945, et le second prend le contre-pied de son homologue américain, dont par ailleurs il cultive l’amitié.

De ce point de vue, les deux discours de 2018 donnaient une impression de déjà-vu par rapport à ceux de 2017, avec toutefois une sorte d’escalade dans le propos. De bons observateurs comme Célia Belin ont relevé le ton presque passionné du Président Macron dans sa défense du multilatéralisme. Lui-même, un peu plus tard, a admis qu’il avait été saisi par l’émotion.

Donald Trump a commencé, comme il le fait toujours dans tous ses discours, par vanter les résultats selon lui prodigieux de son administration. Cela a provoqué des rires dans une assistance d’ailleurs clairsemée, composée de délégations officielles. Il s’était montré l’année dernière particulièrement méprisant envers le Président Nord-Coréen, M. Kim Jong Un. Il s’est, cette année, au contraire félicité de l’accord qu’il avait pu mettre au point avec lui dans leur rencontre de Singapour.

M. Trump a clairement indiqué que son objectif était de renégocier les accords commerciaux dont il estime qu’ils fonctionnent au désavantage des Etats-Unis.

Il a présenté comme un grand succès la coopération établie par les Etats-Unis avec le Conseil de coopération du Golfe et les "milliards de dollars" obtenus des Emirats arabes unis, de l’Arabie saoudite et du Qatar pour aider les peuples de Syrie et du Yémen. Il s’est évidemment longuement étendu sur les méfaits de l’Iran et, inversement, sur l’efficacité de la campagne de pression économique lancée par les Etats-Unis pour "retirer au régime les fonds dont il a besoin pour mettre en application son agenda sanglant".

Comme il l’avait fait l’année dernière, le Président américain n’a pas hésité à brandir la menace : il a reproché aux pays de l’OPEC de maintenir à un prix artificiellement élevé le baril du pétrole, alors que, par ailleurs, les pays de ce club dépendent du soutien américain pour leur sécurité. Il a dénoncé l’Allemagne en raison de sa dépendance énergétique à l’égard de la Russie. Sur le plan commercial, il a clairement indiqué que son objectif était de renégocier les accords commerciaux dont il estime qu’ils fonctionnent au désavantage des Etats-Unis. M. Trump s’est notamment réjoui d’avoir rétabli des barrières douanières sur un ensemble de produits chinois représentant une valeur de 250 milliards de dollars.

Influencé, dit-on, par les tropismes personnels de son conseiller M. Bolton, M. Trump a cru bon de consacrer un paragraphe à dénoncer la Cour Pénale Internationale. Il a aussi distribué de rares bons points à quatre pays : l’Inde, l’Arabie saoudite, Israël et la Pologne. 

Discours agressif, fondamentalement antipathique, et donc contre-productif ? Il faut être plus prudent dans l’appréciation. En premier lieu, il est un peu rapide de dire que le Président Trump est isolé, ou qu’il offre des Etats-Unis une image ridicule. Dans la réalité, le chef de l’Etat le plus puissant du monde ne peut pas être isolé et peut se permettre de braver le ridicule.

En second lieu, les Européens que nous sommes ne doivent pas sous-estimer l’écho que peut avoir chez les décideurs des Etats émergents et des pays en voie de développement la philosophie articulée avec une grande clarté par Donald Trump. Le Président américain a par exemple souligné que chaque pays avait le droit de défendre ses intérêts et ceux de ses citoyens dès lors qu’il respecte les "droits de ses voisins". Lorsqu’il indique que "l’Amérique préférera toujours l’indépendance et la coopération à la gouvernance globale, le contrôle et la domination", lorsqu’il précise "les Etats-Unis ne vous diront jamais comment vous devez vivre, ou travailler, ou prier", M. Trump peut susciter le scepticisme, car il y a évidemment un décalage entre ses paroles et la politique effectivement menée par son pays (que l’on songe aux sanctions à l’encontre de l’Iran). Et pourtant, il est clair que c’est là un discours que les dirigeants de beaucoup de pays aiment entendre.

Une phrase plus que d’autres résume le message du Président Trump : "nous rejetons l’idéologie du globalisme, et nous adhérons pleinement à la doctrine du patriotisme".

Quelques dizaines de minutes plus tard, le Président Macron prononçait au contraire un vibrant plaidoyer en faveur du multilatéralisme. Entendait-il répondre à l’intervention du Président Trump ? Sans doute non, si l’on prend l’expression au pied de la lettre, puisque ce type de discours est toujours préparé de longue main à l’avance. Pourtant, dans plusieurs de ses développements, Emmanuel Macron paraît chercher à désamorcer certains arguments du Président américain.

Confronté au langage très concret qui est celui du langage de la force utilisé par le Président américain, Emmanuel Macron sait sans doute qu’il doit, de son côté, offrir des propositions concrètes.

Il indique par exemple qu’il "croit profondément à la souveraineté des peuples". Il déclare : "je ne crois pas à un grand peuple mondialisé". Mais ces affirmations sont aussitôt équilibrées par d’autres : le président de la République croit à "une coopération renforcée aux formes multiples et à une légitimité renouvelée de l’engagement international". Et il croit aussi "dans des valeurs universelles", en ajoutant : "sur ce point, nous ne devons rien céder".

"… je ne laisserai en rien la souveraineté des peuples dans la main des nationalistes et de toutes celles et ceux qui prônent aujourd’hui dans la communauté internationale le repli, qui veulent utiliser la souveraineté des peuples pour attaquer l’universalisme de nos valeurs"

De manière encore plus nette que l’année dernière, M. Macron insinue que l’alternative au multilatéralisme est en réalité "la loi du plus fort". Il est conscient aussi que la défense du multilatéralisme ne peut pas passer par la seule préservation du statu quo. Il cherche à offrir une version modernisée d’un "multilatéralisme fort". Confronté au langage très concret qui est celui du langage de la force utilisé par le Président américain, il sait sans doute qu’il doit, de son côté, offrir des propositions concrètes. C’est à ce titre, par exemple, qu’il présente une nouvelle formule pour le G7, qui s’ouvrirait à d’autres pays que les actuelles démocraties les plus riches.

De tels discours ne représentent qu’un moment de la vie internationale. Ils constituent à bien des égards des exercices de style dont il ne faut pas exagérer la portée. C’est au fil des événements et des longues tractations des diplomates que se dessinent véritablement les rapports de force dans le monde. Nous avions, sur ce blog, chroniqué au fils des mois ce que nous avions appelé le "retournement de la politique américaine". La question qui se pose aujourd'hui est celle de l’efficacité de la politique étrangère de M. Trump - et donc, d’une certaine façon, de la force des contrepoids qui peuvent lui être opposés. Dans les prochains mois – peut-être à l’occasion du sommet du G7 comme l’a indiqué le Président Macron, ou à travers d’autres rendez-vous comme le Forum de Paris sur la paix (dont l’Institut Montaigne est un membre fondateur) – les partisans de la coopération internationale devront apporter la démonstration que le "multilatéralisme fort" peut avoir – sur l’environnement, sur le commerce, sur le numérique etc. – un contenu concret renouvelé ; c’est à cette condition qu’ils peuvent espérer mobiliser des coalitions solides.

 

Crédit photo : Ludovic Marin / AFP

 

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