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Mondial 2018 : la France telle qu'elle devrait être

BLOG - 17 July 2018

Avec la victoire de la France au Mondial face à la Croatie et la troisième place à la Belgique face à l'Angleterre, l'Europe a sa revanche sur le reste du monde.

"Corneille peint les hommes tels qu'ils devraient être. Racine les peint tels qu'ils sont", écrivait La Bruyère. Pour un Européen, et plus encore pour un Français, le Mondial 2018 était très clairement du côté de Corneille.

Une sorte de contre-réalité, sinon de parenthèse enchantée, dominée par la confiance en soi, l'altruisme, l'ouverture au monde et à l'autre. Comme si le supporter, dans son enthousiasme, oubliait les réflexes de défiance et de rejet qui le portent dans le quotidien vers le repli sur soi et le populisme.

La Chine et l'Amérique aux abonnés absents

Sur un plan géographique, et au-delà, géopolitique, les quatre demi-finalistes venaient tous du Vieux Continent. On peut railler l'Europe, dénoncer sa faiblesse, évoquer sa décadence. Mais en football, le sport roi en termes d'émotion populaire, celui qui concentre sur lui le plus d'attention universelle, l'Europe est encore "reine". Le continent africain reste le futur, l'Amérique latine devient presque le passé. Ce n'est plus le petit Uruguay qui se retrouve en finale comme en 1930 et 1950 (pour l'emporter à chaque fois) mais le petit dernier de l'Union européenne, la valeureuse Croatie.

Les deux plus grandes puissances mondiales, les Etats-Unis et la Chine, brillaient par leur absence. Le rêve de Kissinger l'Européen de faire des Etats-Unis une grande puissance en matière de football peine à se réaliser, celui de Xi Jinping n'en est qu'à ses premiers balbutiements - en dépit des sommes considérables investies. En Amérique du Nord et en Asie, ce sont le Mexique ou la Corée du Sud et le Japon qui ont avec brio représenté leurs continents respectifs.

Cet effet de "compensation" ou de "rééquilibrage" entre le monde réel et celui du Mondial 2018, on le retrouve également au niveau du nationalisme. Le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges ne cachait pas sa détestation profonde du football, un sport qui traduisait et encourageait à ses yeux les dérives nationalistes les plus grandes. L'Amérique centrale n'a-t-elle pas connu une guerre du football - qui n'a certes duré que cent heures - entre le Honduras et le Salvador en 1969 ?

Cent ans après le suicide de l'Europe

Pourtant, en cette année 2018 où l'on commémore le centième anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale - qui marqua le début du suicide de l'Europe, et qui reste comme le plus grand tribut payé par l'humanité aux démons du nationalisme - le Mondial que nous venons de vivre restera dans l'histoire comme le triomphe du "nationalisme doux", sinon même gentil.

Le pays hôte, la Russie de Poutine, a amélioré son soft power à travers une compétition parfaitement maîtrisée et qui a donné lieu à des scènes de fraternisation parfois inattendues comme celles rapportées par la presse entre spectateurs russes et ukrainiens. Triomphe de ce nationalisme bon enfant, les scènes de liesse qui ont eu lieu à Mexico autour de l'ambassade de Corée du Sud, dont l'équipe, en battant l'Allemagne, avait permis la qualification pour les huitièmes de finale du Mexique.

La demi-finale qui opposa la France et la Belgique donna lieu - au-delà de la joie des uns et de la tristesse des autres - à des scènes de fraternisation dans les zones frontalières. "Faites l'amour, pas la guerre", disaient au moment de Woodstock les opposants à la guerre du Vietnam, joignant le geste à la parole. "Faites du football et pas la guerre", semblaient dire pendant le Mondial des centaines de millions de spectateurs fascinés à travers le monde.

"Liberté, Egalité, Mbappé"

Au-delà du sentiment national doux, il existe une autre dimension qui fait la spécificité du Mondial 2018. Les équipes qui ont gagné, au premier rang desquelles la France, ont mis en avant le collectif, l'altruisme, l'ouverture à l'autre au sens propre comme au sens symbolique du terme. Celles qui se sont mises au service d'un individu comme le Portugal de Ronaldo, l'Argentine de Messi ou le Brésil de Neymar ont toutes échoué.

La tentation des peuples aujourd'hui est de se fermer sur eux-mêmes, de se protéger de l'Autre par des murs. Or la force de l'équipe de France de football est sa diversité. En 2018, le slogan "Liberté, Egalité, Mbappé" n'est-il pas l'équivalent du "Zidane président" qui ornait le fronton de l'Arc de triomphe la nuit du 12 juillet 1998 ?

"Jamais deux sans trois", disaient de nombreux commentateurs à la veille de l'élection présidentielle de 2017 en France. Après la victoire du Brexit et celle de Trump, Marine Le Pen ne pouvait que l'emporter. De la même manière, de nombreux analystes nous avaient annoncé le retour, cinquante ans après, de Mai 1968, ou au moins de janvier 1995. Le peuple uni, ouvriers-étudiants confondus, allait descendre dans la rue pour s'opposer avec succès aux réformes. Alexandre Dumas l'a emporté sur les cassandres ou plutôt les prophètes du désordre. Ce fut "Vingt ans après", juillet 2018 après juillet 1998.

Sur le plan intérieur, la popularité du président Macron ne connaîtra peut-être qu'une "remontée" de quelques semaines. Les émotions sportives sont généralement intenses et fugaces. Sur le plan international, par contre, les bénéfices de la victoire des Bleus seront peut-être plus durables et se compteront au moins en termes de mois. On commençait à se demander si "la France était vraiment de retour".

Dans le domaine du football, la réponse est incontestablement "oui". La France donne au monde - par contraste, cette année, avec l'Allemagne - l'image d'un pays dynamique et enthousiaste, transcendé par la jeunesse et le réalisme de son équipe de football : une jeunesse et un réalisme qui font écho à ceux de son président. En termes géopolitiques, le Mondial 2018 a connu en termes de soft power deux vainqueurs incontestables, le pays hôte, la Russie, et le pays victorieux, la France.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 16/07/18).

 

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