Aller au contenu principal
Exemple : Education, Europe, Santé
General

"Macron, et en même temps..." Trois questions à Alice Baudry, Laurent Bigorgne et Olivier Duhamel

BLOG - 9 octobre 2017

Comment le nouveau président souhaite-t-il transformer la France ? Quels principes le guident ? Qu’est-ce qui pourrait réussir et qu’est-ce qui risque d’échouer ? Les trois auteurs de "Macron, et en même temps…", ouvrage publié chez Plon, Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne, Alice Baudry, responsable des affaires internationales, et Olivier Duhamel, politologue de renom et administrateur de l’Institut Montaigne, répondent à nos questions.

Pourquoi avoir choisi d'écrire ce livre "Macron, et en même temps..." ? 

Laurent : Tout s’est joué très rapidement, en quelques mois à peine. Nous avons eu le sentiment qu’il pouvait être utile de rédiger un ouvrage d’analyse politique - ni portrait, ni succession d’anecdotes - afin de mieux comprendre et faire comprendre ce que la France venait de vivre avec l’élection d’Emmanuel Macron et la victoire de son mouvement politique aux législatives. 

Olivier : Nous n’avions pas envie d’écrire un énième livre sur Macron… C’est pourquoi son écriture à six mains, parce que nous l’avons complètement écrit à trois, était une aventure originale et heureuse. On ne s’est pas réparti le travail et chacun a contribué à l’ensemble. J’ajoute que nous appartenons à trois générations différentes. Chacun a sa propre culture et sa propre vision du monde. Alice est passionnée par les questions qui touchent à l’Europe, à l’international, aux jeunes… Laurent par l’histoire et les politiques publiques… Pour ma part, ce sont les institutions politiques, les forces et les cultures politiques, le rôle du hasard et celui des hommes… Nous sommes donc très complémentaires. 

Alice : L’Institut Montaigne a beaucoup travaillé sur l’élection présidentielle, d’abord avec un ouvrage sur les primaires, puis grâce à plusieurs publications et notre opération de chiffrage… Il était intéressant de raccrocher ces objets au résultat de l’élection. J’ai aussi été frappée de l’intérêt marqué par nos partenaires internationaux pour l’élection de Macron. J’ajoute que j’étais la seule de nous trois à ne pas connaître Emmanuel Macron et donc j’ai pu tenir une distance différente avec “l’objet” du livre en me posant un certain nombre de questions. Macron, si Européen que ça ? si international ? si jeune ? vraiment soucieux de l’égalité entre femmes et hommes ? Ce sont les questions que je me pose en tant que jeune citoyenne intéressée par le système politique de mon pays.

Qu'est-ce que révèle pour vous l'élection d'Emmanuel Macron ? Comment expliquez-vous le succès ? 

Alice : Aux yeux des Européens, cette élection a marqué un coup d’arrêt à la vague populiste qui semblait déferler partout en Europe. Ce sursaut a néanmoins été de courte durée, car le très bon score de l’AfD en Allemagne et la situation en Catalogne sont préoccupants. Reste maintenant à Macron de montrer qu’il est capable de participer à un sursaut durable du projet européen, engageant les différents peuples et compréhensible par tous. Tout ne dépend pas de lui, bien sûr, l’Allemagne a sa part de chemin à faire. Je suis convaincue que le succès de Macron doit beaucoup au chemin européen qu’il a choisi d’emprunter, à la pédagogie qu’il a décidé d’en faire. Il a voulu sortir du déni et de l’Europe bouc-émissaire, je pense que ça a compté pour toute une partie des électeurs qui adhèrent à l’idée que l’Europe peut protéger et qu’elle est au final le meilleur garant de notre souveraineté. 

Olivier : L’élection de Macron, c’est d’abord un changement d’époque. Les électeurs ont signifié leur congé à toute une génération de responsables politiques qui ont échoué. Par manque d’audace, de vision, de courage souvent, d’honnêteté parfois. Cette “table rase” est une opportunité et un défi immense pour le président. Que va-t-il parvenir à construire ? Quelle majorité ? À quoi va ressembler la République En Marche ? Comment ces faits nouveaux vont-ils contribuer à façonner le fonctionnement au jour le jour de notre démocratie comme nos institutions ? Beaucoup de questions, nous apportons quelques réponses… Les éléments que nous avons cherché à rassembler essaient d’esquisser le portrait de la démocratie française en 2017. 

Laurent : Macron ne ressemble à aucun autre leader politique et en même temps il emprunte un peu à chacun. Sa singularité a contribué à faire son succès : jeune, charismatique, global, connaissant le secteur privé, compétent… Elle lui vaut également des critiques récurrentes et même violentes. Le président oscille toujours entre des positions tranchées et la volonté de ne pas s’inscrire en totale rupture avec ses prédécesseurs. Sa politique étrangère ? Gaullo-mitterrandienne. Sa politique mémorielle ? Directement empruntée à Chirac. Sarkozy ? Lui en mieux. Hollande ? Il lui doit tout, c’est du moins ce qu’il a dit en meeting. Macron a une capacité sans pareille à opérer la synthèse entre des personnalités et des traditions politiques souvent opposées… Compromis durable et stable ? Nous verrons bien. 

Pouvez-vous nous dire ce qu'est le "macronisme" pour vous ? et quel est son avenir ?

Laurent : Pour nous, le macronisme n’existe pas encore. Il est en devenir. Difficile donc d’anticiper l’avenir mais possible de lister quelques clés de lecture. Dans le livre, nous soulignons quelques principes forts mis en avant par la président de la République, notamment sa volonté d’assumer la complexité du monde et de la mondialisation et de faire la pédagogie des phénomènes qui façonnent notre époque, comme le changement climatique, la révolution digitale ou encore la montée de tensions populistes dans nos sociétés. Le projet européen, l’égalité des chances au départ, un renouvellement de la classe politique, voilà des items au cœur du “macronisme”. Mais il y a aussi des impasses : quelle méthode pour transformer en profondeur l’action publique, pour construire une nouvelle politique européenne, pour faire face aux défis environnementaux ? Il y a, selon nous, urgence à entreprendre un travail intellectuel en profondeur et pas seulement pour briguer un deuxième mandat dans quatre ans… LREM pourra-t-elle mener ce travail à bien ?  C’est l’un des enjeux pour l’avenir.

Alice : Tant que ce travail intellectuel ne sera pas effectué, difficile de définir correctement le “macronisme” ! J’ai fait mes études en Angleterre, à la London School of Economics, dont l’un des anciens directeurs a été Anthony Giddens, proche de Tony Blair. Pendant que ce dernier exerçait le pouvoir, Giddens a su livrer un corpus théorique précis du “blairisme”, connu aujourd’hui pour être une forme de “troisième voie”. Je ne saurai pas vous dire aujourd’hui qui est le “Giddens français” aux côtés de notre Président. Dans notre livre, afin de tenter de définir le “macronisme”, nous posons beaucoup de questions, parfois plus que nous ne livrons de réponses. Mais c’est un début, et c’est aussi le principe des sciences sociales. D’autres écrits viendront compléter le nôtre, et c’est nécessaire. C’est ainsi que progressent à la fois la connaissance et le débat démocratique.

Olivier : Ce qui est frappant, et je rejoins mes deux co-auteurs dans leurs analyses, c’est que Macron entend incarner sa révolution en profondeur mais il refuse de la théoriser et de lui donner un trop fort substrat intellectuel. Il n’est pas simple dans ces conditions d’expliquer ce que pourrait être le “macronisme”. Certains prétendent qu’il s’agit d’une révolution. Macron aime le vocabulaire révolutionnaire, même si la sienne se fait sans couper les têtes. Nous verrons en temps voulu comment Emmanuel Macron choisira de faire évoluer le fonctionnement de nos institutions. Tout n’est pas encore clair dans sa vision de l’exercice du pouvoir : avant son élection, il a pu déclarer qu’il faudrait impérativement modifier la façon de construire une majorité parlementaire. Une fois que LREM a obtenu la majorité, il s’est ravisé. Cela dit, je trouve mes très chers co-auteurs ici un peu prudents sur le “macronisme”. Sans être une idéologie achevée, nous montrons d’une part l’ombre portée de Ricœur au moins sur sa rhétorique, d’autre part le mélange césaro-social-libéral que fabriquent ses idées politiques. La suite nous dira s’il ne s’agit que du discours d’un moment ou si s’accentue la cohérence d’une conception politique propre. 


 

 

A voir aussi

Ajouter un commentaire