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Louvre Abu Dhabi : ceci n’est pas (qu’)un musée

BLOG - 7 novembre 2017

"Une ligne de l’Histoire du monde". C’est ce qui s’écrit aux Emirats Arabes Unis avec l’aide de la France à en croire les propos tenus par Françoise Nyssen, Ministre de la Culture, à l’occasion de l’ouverture du Louvre d’Abu Dhabi en septembre dernier. Inauguré le 8 novembre en présence du président de la République et du prince héritier Cheikh Mohammed Ben Zayed al-Nahyan avant une ouverture au public le 11 novembre, ce "Louvre des sables" voit enfin le jour ! Celui-ci est l’aboutissement d’un accord intergouvernemental signé en mars 2007 prévoyant une ouverture initiale en 2012, ouverture reportée à plusieurs reprises en raison de problèmes de financement. Entre symbole politique, prouesse architecturale et dessein historique, que représente l’ouverture de ce projet controversé que certains n’hésitent pas à qualifier de "pharaonique", expression d’une ambition, celle d’Abu Dhabi de devenir un hub culturel international ? 

Reconnaissance ou marchandisation de la culture française ?

L’histoire du Louvre Abu Dhabi est d’abord celle d’une polémique. L’accord signé par Jacques Chirac prévoit le prêt du nom du Louvre pour une durée de 30 ans, la réalisation d’expositions temporaires sur 15 ans ainsi que le prêt d’oeuvres d’art pendant dix ans. Le tout rapportera aux 17 musées et institutions culturelles françaises partenaires de ce projet une somme estimée à un milliard d’euros, la construction du musée ayant été par ailleurs entièrement financée par les Emirats Arabes Unis. Bravant leur devoir de réserve, 5 600 conservateurs, universitaires et directeurs de musée ont signé une pétition dénonçant l’utilisation commerciale et médiatique du patrimoine français et une politique culturelle au service de la politique étrangère du gouvernement de l’époque. La même année pourtant, le Louvre exposait pendant onze mois ses oeuvres à Atlanta, privant ainsi ses visiteurs de nombre de ses chefs d’oeuvre sur une période relativement longue en échange d’une enveloppe de 13 millions d’euros. Un pas supplémentaire est franchi à Abu Dhabi puisqu’il ne s’agit plus seulement d’échanges d’oeuvres sur plusieurs mois mais sur plusieurs années avec, en prime, l’emprunt de la désormais "marque" Louvre. Ce dispositif inédit a suscité de nombreuses inquiétudes de la part des spécialistes, qu’il s’agisse de la question du transport des oeuvres, de leur conservation dans un climat désertique ou encore de la sécurité au sein d’une région troublée. De même, s’il est admis que le prêt d’oeuvres d’art est une pratique de plus en plus courante (en témoigne l’actuelle exposition des oeuvres du Museum of Modern Art (MoMA) de New York à Paris), l’octroi du nom de l’institution parisienne a fait craindre à certains un risque de paupérisation du patrimoine culturel national.

L’île de Saddiyat ou le reflet de l’ambition culturelle des Emirats

Petite ville de moins de 20 000 habitants dans les années 1960, Abu Dhabi compte désormais plus d’un million sept cent mille habitants. L’émirat fait ainsi pleinement partie de ces territoires qui, face à la manne de l’or noir, se sont transformés en concentrations urbaines à la croissance - aussi bien économique que démographique - exponentielle. Véritable laboratoire de la post-modernité, de ses constructions tout aussi extravagantes qu’ostentatoires aux projets les plus futuristes, Abu Dhabi, tout comme sa soeur rivale Dubaï, est l’incarnation de villes-mondes s’introduisant de manière impromptue dans la géopolitique mondiale

La baisse du cours du pétrole, amorcée depuis 2014, a cependant changé la donne. Confrontés à l'impératif de diversification des revenus de leur économie, les Emirats se sont notamment tournés vers le tourisme, avec pour objectif d’accueillir près de 75 millions de visiteurs avant 2030 et de faire d’Abu Dhabi une destination culturelle de premier plan.

L’ouverture du Louvre Abu Dhabi reflète une stratégie plus générale de recherche de visibilité à l’international. Ce musée s’ancre sur une île destinée à faire d’Abu Dhabi un véritable hub culturel international, remarquons d’ailleurs la coïncidence entre l’ouverture du Louvre des sables et l’une des plus grandes foires d’art contemporain de la région (Abu Dhabi Art du 8 au 11 novembre). L’île de Saddiyat, conçue comme un complexe touristico-culturel, accueillera à terme un musée Guggenheim Abu Dhabi, un musée national Sheikh Zayed, une cité des arts, un musée maritime, un hall de concert ou encore un campus de la New York University (qui a ouvert ses portes en 2010).

Tandis que les Emirats Arabes Unis sont bien décidés à développer leur soft power pour gagner en visibilité sur la scène internationale (en atteste l’accueil en 2020 de l’Exposition universelle à Dubaï), la France apporte au projet actuel aussi bien ses conseils sur un plan scientifique et culturel que sur un plan architectural. Le bâtiment abritant le musée, de l’architecte français Jean Nouvel à qui l’on doit le Musée du quai Branly ou encore la Philharmonie de Paris, constitue une oeuvre en soi. Ce somptueux édifice, jouant entre désert, ciel et mer, est inspiré de la culture arabe. Imaginé telle une médina, il est coiffé d’un imposant dôme qui laisse filtrer la lumière au travers de ses interstices. Résultat d’un titanesque chantier, il a réuni près de 5 300 ouvriers venant de 29 pays, dont les conditions de travail ont régulièrement fait l’objet de critiques de la part d’ONG dénonçant des abus, "éléments connus" des autorités françaises

Un soft power peut en cacher un autre

Si la stratégie d’Abu Dhabi, et plus généralement des Emirats Arabes Unis, est assumée, il n’en demeure pas moins que la France joue un rôle majeur dans une région du monde où son influence tend pourtant à diminuer. Dans le rapport Nouveau monde arabe, nouvelle "politique arabe" pour la France (août 2017), l’Institut Montaigne constate la perte d’influence de la France dans cette région du monde. Partenaire économique et militaire de second plan (le "hard power"), elle y est absente des principaux schémas de résolution des crises qui s’y déroulent. Néanmoins, sur le plan culturel (le "soft power") la France, malgré une remise en cause au profit d’autres pays occidentaux (Angleterre, Allemagne) mais aussi de puissances régionales comme la Turquie, conserve son influence. Le Louvre à Abu Dhabi nous rappelle ainsi la capacité de rayonnement international de notre pays.

Au travers des 23 galeries permanentes, ce sont 600 oeuvres d’art dont 300 prêtées par des musées français, qui seront dévoilées au public. Des oeuvres sont également prêtées par des pays voisins, qu’il s’agisse de l’Arabie saoudite, d’Oman ou de la Jordanie. La muséographie nous offre un parcours à travers les siècles et les courants artistiques - de l’art néolithique à l’art contemporain, du IIe millénaire av. J.-C au XXe siècle -, faisant du Louvre d’Abu Dhabi le premier musée universel du monde arabe. Le Louvre des sables se veut définitivement à l’image de son homologue parisien : fortement ancré dans la culture nationale, le musée a avant tout vocation à rayonner à l’international. Le symbole est fort, celui d’un dialogue entre les cultures arabe et européenne au travers d’une vision transversale de l’art ; son message l’est tout autant, celui d’une ouverture au monde, à la tolérance et à la paix comme un engagement résolu des deux pays dans une région du monde en quête de stabilité.

L’accord prévoit notamment la formation et l’encadrement du personnel dudit musée, bénéficiant en cela de la présence de l’Université Paris-Sorbonne Abu Dhabi, installée en 2006 dans le cadre du "développement de la francophonie et de la circulation de la pensée critique entre l’Europe et le monde islamique", et de l’Ecole du Louvre. Les deux établissements proposent ainsi un master professionnel "Histoire de l’art et des métiers des musées" en étroite collaboration avec l’équipe du musée, master qui devrait permettre de répondre aux besoins de formation des différents projets de musée.

Véritable reconnaissance du "talent français", le Louvre Abu Dhabi n’est pas pionnier dans la mise en avant d’oeuvres de musées français à l’étranger (le Centre Pompidou s’est déjà installé en Espagne en 2005, à Malaga, et compte s’implanter temporairement à Shanghai en 2018 et à Bruxelles en 2020). Il est cependant le plus ambitieux des projets menés jusqu’alors. A l’heure de la délocalisation et de la mondialisation de l’art, des débats sont soulevés quant à notre savoir-faire culturel. Reconnu à l’étranger, vecteur d’un message universel, appuyé par un réseau d’institutions d’enseignement et de diffusion du français dans la région pour lequel la France investit massivement, l’enjeu est d’échapper à la tentation d’une labellisation du patrimoine culturel français.

 

© Photography Mohamed Somji

 

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