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Europe / Monde

Libye – tragédie des migrants et perspective possible d’une lente sortie de crise.

BLOG - 28 novembre 2017

Dans le monde d’horreurs qui est souvent le nôtre, des images particulièrement choquantes viennent parfois réveiller nos consciences ou heurter nos sensibilités. Ce fut le cas récemment avec le reportage diffusé le 14 novembre par la chaîne CNN, qui documentait un cas de "vente d’esclaves (noirs)" en Libye. 

"Là où les Européens ont une responsabilité claire, comme l’ensemble de la communauté internationale, c’est dans la lutte contre les filières"

Ce reportage est sans doute réducteur, mais l’existence d’un trafic de grande ampleur dont sont victimes des milliers de migrants venus soit de la Corne de l’Afrique, soit de l’Afrique sub-saharienne est amplement connu, prouvé, analysé comme on peut le constater en consultant les travaux du "panel d’experts" des Nations Unies ou le rapport de l’International Crisis Group de juillet dernier. Ce trafic prend de multiples formes y compris la gestion désastreuse des centres de détention officiels, créés à l’époque de Kadhafi, et qui font l’objet d’une forme de soutien des Européens. Il enrichit toute une série d’opérateurs, dont les groupes tribaux qui contrôlent la route des migrants (les Toubous, les Ouled Slimane, les Zouaï etc.) et les milices locales qui, en ce domaine comme en d’autres, sont des acteurs clefs de l’économie parallèle libyenne. Des personnages officiels, dans le gouvernement reconnu par la communauté internationale et dans l’autre camp, couvrent les opérations et en tirent bénéfice.

Il est tentant d’incriminer l’Europe : celle-ci n’est-elle pas largement responsable du sort des migrants en Libye, puisqu’elle fait tout pour les "fixer" dans ce pays au lieu d’ouvrir largement ses portes ? Le reproche est infondé, car même si les Européens ouvraient les vannes de l’immigration (sub-saharienne par exemple), cela n’empêcherait nullement les mauvais traitements, les abus de toutes sortes, auxquels s’exposent les migrants en prenant des routes contrôlées par des exploiteurs sans scrupules. Là où les Européens ont une responsabilité claire, comme l’ensemble de la communauté internationale, c’est dans la lutte contre les filières. Cela commence souvent dans les pays d’origine d’ailleurs. En Libye même, un certain nombre de responsables sont suffisamment identifiés pour que le Conseil de Sécurité des Nations Unies (saisi par la France) et les institutions européennes passent à l’action.

"La réalité du pouvoir dans le pays est restée dans une large mesure entre les mains de forces essentiellement locales, tribus, milices (dont les puissantes milices de Misrata et de Zintan) et le semblant d’armée du maréchal Haftar."

Une autre nouvelle venue de Libye la semaine dernière, et passée presque inaperçue, concerne l’acceptation par le parlement dit "de Tobrouk" (issu des élections de 2014) du plan de sortie de crise avancé par le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies, Ghassan Salamé. Ce plan résulte au moins en partie de l’initiative qu’avait prise le président Macron en juillet 2017 de réunir à Paris les deux "frères ennemis" les plus visibles du paysage politique libyen, le président du gouvernement officiel, M. Fayez Saraj et le maréchal Haftar, chef d’une coalition de milices et d’anciennes unités de l’armée nationale et aspirant notoire au pouvoir au nom de la lutte contre le terrorisme. Dans la réalité, l’autorité du premier s’exerce surtout à l’ouest du pays, en Tripolitaine, encore qu’avec beaucoup de limites. Et le second a su exploiter le ressentiment de l’Est libyen (la Cyrénaïque) à l’égard de Tripoli, mais doit compter avec un système de rivalités tribales complexes. Il a pris le contrôle de la plus grande partie du "croissant pétrolier". Il a toutefois jusqu’ici, malgré le soutien de certains parrains étrangers (l’Egypte et les EAU notamment), échoué à apparaître comme le "sauveur du pays", probablement parce que les Libyens n’ont guère envie dans leur ensemble de retomber sous le joug d’une dictature militaire.

A l’écart de ces deux grands ensembles, le Sud-Ouest (le Fezzan) a le sentiment d’être abandonné de tous. Le trafic des migrants, mais aussi du pétrole, de la drogue, de l’or, des armes et d’autres produits y est devenu la règle, d’autant plus que l’affaiblissement de l’autorité centrale se traduit par l’assèchement monétaire de la région. 

En quoi consiste le plan de Ghassan Salamé ? Les élections de 2014 n’avaient mobilisé qu’un nombre faible d’électeurs (14%), et leurs résultats ont été aussitôt contestés. L’assemblée précédente, élue en 2012, a décidé de se maintenir. D’où l’existence de deux "parlements" et de deux gouvernements, même si seules les institutions issues des élections de 2014 sont reconnues internationalement. Pour tenir compte de ces réalités, la communauté internationale a fait accepter par les différentes factions libyennes, en décembre 2015, l’accord de Skhirat. Ce dernier maintient en place le parlement de 2012 qui devient un "conseil d’Etat" et confirme le parlement de Tobrouk ("Chambre des Représentants") dans ses fonctions législatives. Un gouvernement d’union nationale, dirigé par Fayez Saraj, a été créé en janvier 2016. M. Saraj aura le courage de s’installer à Tripoli, connaîtra quelques succès, mais échouera à recueillir la confiance du parlement de Tobrouk – qui soutient le maréchal Haftar. En bref, l’accord de Skhirat n’a pas permis de rétablir la concorde nationale. La réalité du pouvoir dans le pays est restée dans une large mesure entre les mains de forces essentiellement locales, tribus, milices (dont les puissantes milices de Misrata et de Zintan) et le semblant d’armée du maréchal Haftar.

Le plan de Ghassan Salamé est donc d’obtenir un consensus des différents acteurs pour modifier certaines des dispositions du texte de Skhirat perçus comme étant les éléments de blocage, qui ont conduit à l’échec de l’accord (nombre et composition du "Conseil Présidentiel", autorité sur l’armée, etc.). Une avancée sur le plan institutionnel, couplée à des accords de réconciliation, ouvrirait la voie à de futures élections qui, dans l’esprit du Représentant Spécial du Secrétaire général des Nations Unies, doivent être très soigneusement (et donc longuement) préparées afin de ne pas se retrouver dans la même situation qu’au lendemain des élections de 2014. 

"Au fond, les chefs des différentes factions sont installés dans une situation qui leur permet de distribuer des prébendes, de monnayer leur influence, d’exercer le pouvoir sur un périmètre plus ou moins grand, et ne sont pas incités à se rallier à un autre système dans lequel ils ne sont pas assurés de retrouver les mêmes avantages"

Dans l’état de fragmentation profonde dans lequel se trouve le pays, Ghassan Salamé a-t-il la moindre chance de réussir ? Un séminaire confidentiel réunissant la plupart des experts sur le sujet en débattait à Paris mardi 21 novembre. Le Représentant Spécial se heurte à un obstacle majeur : la préférence des différents acteurs pour le statu quo. Au fond, les chefs des différentes factions sont installés dans une situation qui leur permet de distribuer des prébendes, de monnayer leur influence, d’exercer le pouvoir sur un périmètre plus ou moins grand, et ne sont pas incités à se rallier à un autre système dans lequel ils ne sont pas assurés de retrouver les mêmes avantages. La tâche difficile – surhumaine, diront certains - du médiateur des Nations Unies consiste donc à convaincre les figures en place les unes après les autres, tout en élargissant le cercle des acteurs pour trouver dans la société civile ou dans des forces actuellement marginalisées des soutiens au changement. Si quelqu’un a une chance de réussir, c’est Ghassan Salamé, grand intellectuel et grand politique, dont les talents ont déjà été éprouvés par les Nations Unies dans d’autres missions difficiles. L’autre obstacle auquel le Représentant Spécial pourrait avoir à faire face serait un coup du maréchal Haftar ou d’un autre "seigneur de guerre" décidé à forcer le destin.

Le contexte, selon les experts, est moins négatif que l’image couramment répandue de la Libye ne le laisse penser. Il y a bien, disent ceux qui connaissent intimement ce pays, une identité libyenne. On ne trouve pas en Libye les clivages confessionnels ou ethniques qui dans d’autres pays en crise aiguisent les passions. Le fossé entre islamistes et séculiers est plus surmontable qu’ailleurs, si toutefois les influences étrangères restent limitées (Qatar contre Egypte, etc.). Ce n’est pas, loin de là, un pays pauvre. Quelques institutions nationales clef – la Banque Centrale, la Compagnie Nationale du pétrole, l’Administration des Antiquités – sont toujours debout. Les combats qui relèvent d’une guerre civile larvée font relativement peu de morts, comparés aux massacres qui ont eu lieu ou se produisent toujours en Irak ou en Syrie. Enfin, la greffe de l’Etat Islamique n’a pas pris en Libye, et surtout l’organisation djihadiste en a été chassée largement pas les Libyens eux-mêmes. Les milices de Misrata, appuyées par l’aviation américaine, ont laissé plusieurs centaines de morts dans la bataille de Syrte.

"La Libye, c’est l’anarchie, mais pas le chaos"

Un haut diplomate français qui suit de très près le dossier libyen a cette formule : "La Libye, c’est l’anarchie, mais pas le chaos". Toutefois, là aussi l’avis des experts converge pour indiquer qu’indépendamment de la question migratoire, il serait dangereux de laisser la situation actuelle se prolonger. La plus grande menace pour la Libye est la généralisation et l’enracinement de l’économie de prédation. Le sort fait aux migrants n’est de ce point de vue qu’un symptôme parmi d’autres. Or l’économie de prédation est en passe de ronger progressivement les atouts dont dispose le pays. Déjà, celui-ci s’appauvrit et aujourd’hui environ 15% de la population ne subsiste que grâce à l’aide humanitaire internationale. La priorité pour Ghassan Salamé et ceux qui l’appuient dans la communauté internationale est donc de placer les dirigeants libyens de toutes catégories devant leurs responsabilités.

A plus long terme, et si l’on parvient à faire sortir la Libye de sa crise politique actuelle, le grand défi viendra de l’absence, pour des raisons historiques évidentes, de toute culture institutionnelle dans ce pays. C’est un défi qui ne pourra être relevé que dans la longue durée, et qui suppose en particulier un investissement majeur de l’Europe à long terme. 

 

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