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Lettre de Washington – quelles nouvelles du trumpisme ?

BLOG - 2 novembre 2017

À Washington la semaine dernière pour sonder quelques think tanks de la capitale fédérale sur l’avenir du dossier iranien, on pouvait avoir l’impression que le "trumpisme" était en voie d’institutionnalisation : "Trump is the new normal", nous disait un journaliste fataliste.

"Trump is the new normal"

Comment expliquer ce changement d’atmosphère ? La première raison pourrait tenir à la réorganisation de la Maison Blanche, dont le staff est maintenant dirigé par la main de fer du Général Kelly. Toutefois, ce dernier est lui-même de plus en plus contesté au fur et à mesure qu’il fait connaître ses propres vues - souvent réactionnaires (comme son éloge récent du Général Lee). Au-delà d’une certaine mise en ordre de la "maison Trump", c’est peut-être la capacité d’absorption des institutions américaines qui pourrait générer une certaine impression de relative "normalisation". Le second facteur va d’ailleurs dans le même sens : les "décideurs" de tous ordres n’ont d’autre choix que de s’adapter aux caractéristiques de l’administration actuelle telle qu’elle fonctionne. Chacun sait maintenant que le "processus de décision" au plus haut niveau comporte des ingrédients singuliers par rapport à la culture américaine : le caractère personnalisé du pouvoir, l’imprévisibilité d’un homme qui paraît dominé par ses pulsions et son égocentrisme, le poids d’un entourage où domine la famille du Président et quelques conseillers, dont ceux, en matière de sécurité nationale, qui sont réputés constituer le clan des "adultes" (les généraux Mattis, McMaster, Kelly et le Secrétaire d’État Tillerson).

On nous dit ouvertement, dans des milieux de la droite conservatrice, fortement liés au parti Républicain, que, pour faire avancer nos idées, "il ne faut pas parler grande stratégie mais miser sur la vanité du Président, sur son besoin de gains visibles à court terme".

Car la politique étrangère n’échappe pas au "new normal". Une visite "secrète" du gendre de M. Trump, Jared Kushner, à Riyadh suscite plus de commentaires que les déplacements du Secrétaire d’État, dont le propre voyage quelques jours plus tôt en Arabie saoudite était interprété par certains comme un signe de disgrâce. Sur l’affaire iranienne, l’élément personnel a compté indiscutablement : le Président s’est enfermé dans un discours violemment critique à l’égard de l’accord nucléaire du 14 juillet 2015. Ses conseillers sont toutefois parvenus à le convaincre de confirmer au moins à deux reprises la validité de l’accord, en maintenant la levée des sanctions, puis en "certifiant" une première fois comme la loi le lui en fait l’obligation à intervalles réguliers, la bonne application de l’accord par Téhéran. Cela ne pouvait plus durer. La décision de M. Trump du 13 octobre de refuser la "certification", longuement mise au point par ses collaborateurs, évite au Président d’avoir à se renier plus longtemps sans l’obliger à sortir de l’accord, jugé de l’intérêt de la sécurité nationale (ils l’ont déclaré publiquement) par le général Mattis, Secrétaire à la défense, et par Rex Tillerson,  Secrétaire d’État. Il reste maintenant à d’autres, au Congrès mais aussi aux autres signataires de l’accord de Vienne (les membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, l’Allemagne et l’Iran), à gérer la suite.

Notons à cet égard, dans le "new normal" en politique étrangère, que les dirigeants étrangers réussissent plus ou moins bien dans l’art de capter l’attention de M. Trump. Vladimir Poutine est pour l’instant hors-jeu en raison de "l’affaire russe" (allégations d’interférences de la Russie dans la campagne électorale américaine). Mme Merkel n’a pas pu remonter le handicap de l’antipathie viscérale du Président pour l’Allemagne. Mme May n’a pas réussi à capitaliser sur l’enthousiasme de M. Trump pour le Brexit. De l’avis des experts, les deux hommes d’État qui ont le mieux réussi à se faire entendre du Président Trump – sinon à être écoutés bien sûr - sont pour l’instant le premier ministre japonais, M. Abe, et le président de la République française, M. Macron.

Une stratégie de tension

Il faut prendre en compte un troisième facteur, plus ambigu et sans doute plus décisif. Cette administration, quelle que soit l’équation personnelle de son chef, a jusqu’ici bien dominé le jeu politique dans le pays.

Certes l’establishment libéral, et notamment les grands journaux de la côte Est, ne laissent rien passer à une administration dont ils jugent qu’elle met en danger les libertés et les valeurs de la Grande République. Mais le parti Démocrate ne paraît pas pour l’instant capable de surmonter sa défaite, écartelé entre son aile gauche dopée par l’audience de M. Sanders et une aile modérée largement discréditée par l’échec d’Hillary Clinton. Cela conduit beaucoup d’interlocuteurs à penser qu’à circonstances inchangées, Donald Trump a de bonnes chances d’obtenir sa réélection dans trois ans. Certes, ce qui est plus gênant pour l’administration, un début de révolte du parti Républicain se dessine : les propos de M. Trump au moment de l’affaire de Charlottesville ont cristallisé le mécontentement des Républicains classiques ; ses ouvertures aux Démocrates sur l’Obamacare ou la fiscalité ont choqué les caciques du parti au Congrès ; enfin, l’animosité personnelle entre le Président et certains leaders républicains a atteint des niveaux étonnants, comme en témoignent les propos injurieux échangés avec le Sénateur Bob Corker (un des principaux soutiens de M. Trump pendant la campagne, qui traite maintenant la Maison Blanche de "garderie d’enfants") ou le Sénateur Jeff Flake, ou encore les discours de mise en garde du sénateur McCain, voire de Georges W. Bush. M. Trump est ouvertement qualifié d’ "unfit" pour ses fonctions actuelles par des "gloires" du parti.

Mais la politique trumpienne ne se résume pas à une affaire personnelle. Le trumpisme est en quelque sorte une "stratégie de la tension" : beaucoup d’observateurs pensent que les initiatives les plus choquantes du Président du point de vue de l’establishment – y compris en politique étrangère (sortie de l’accord de Paris, dénonciation de l’accord commercial avec le Pacifique, menaces sur l’accord avec l’Iran) - sont destinées à entretenir la mobilisation de sa base. Le climat de division et de polémique permanentes sert  dans cette optique les desseins de Trump. La réaction du Président à l’attentat de New York vient de donner un nouvel exemple de la tactique politique trumpienne. Comment savoir si cette stratégie fonctionne ? Les sondages montrent une érosion continue des soutiens de M. Trump, y compris parmi sa base de "Blancs, mâles, non éduqués". Les mid-term elections de l’année prochaine constitueront bien entendu un test majeur. Steve Bannon, écarté de la Maison Blanche, s’est réincarné en maître chanteur des candidats républicains qui ne suivraient pas la ligne Trump. Il poursuit son œuvre de chef de guerre du "Kultur Kampf" contre l’establishment, au profit de Trump.

Dans ce contexte, la décision prise le 30 octobre par le Procureur spécial Mueller d’inculper dans l’affaire russe trois des collaborateurs de la campagne Trump relance le débat. Elle risque de tuer toute possibilité de "normalisation" du trumpisme si tant est que cette formule ait un sens pour un mouvement qui précisément s’identifie à la contestation de l’ordre établi. M. Trump paraît avoir renoncé pour l’instant à chercher le renvoi de M. Mueller, ancien chef du FBI respecté dans tous les partis. La procédure peut encore durer longtemps et les alliés de M. Trump dénonceront une justice biaisée. Le Président en tout cas risque de se sentir à nouveau cerné, voire acculé. En politique intérieure, il y a peu de chances qu’il change d’approche et rompe avec la stratégie de la tension. En politique extérieure, il y a d’autant plus lieu de craindre des décisions abruptes, visant avant tout à donner des gages à sa base

 

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