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Lettre de Téhéran – La nouvelle donne internationale vue d’Iran

BLOG - 5 octobre 2017
Michel Duclos, ancien ambassadeur à Damas, conseiller de l’Institut Montaigne et auteur de la note Syrie : en finir avec une guerre sans fin, a eu il y a quelques jours une série d’entretiens à Téhéran avec des officiels d’un rang élevé et avec différents think tanks, et cela à un moment où la politique régionale de l’Iran suscite des interrogations tandis que le président Trump s’apprête selon toutes les apparences à remettre en cause l’accord nucléaire du 14 juillet 2015.

L’élection de Donald Trump a été analysée dans un premier temps par les dirigeants iraniens, non sans paradoxe, comme un moindre mal : Hillary Clinton était perçue comme plus expérimentée, potentiellement plus interventionniste au Proche-Orient que son concurrent, plus capable en tout cas de développer une vraie stratégie et de constituer des alliances de nature à gêner l’Iran.

La République islamique a d’ailleurs réagi avec une relative modération aux premières pressions venant de Washington après l’arrivée de la nouvelle administration, telles que l’aggravation des sanctions existantes, l’imposition de nouvelles sanctions par le Congrès, le décret anti-immigration incluant l’Iran ou les déclarations va-t-en-guerre de différents responsables de l’administration. Puis, elle a progressivement durci son attitude, en relançant son programme d’essais balistiques ou, à la suite d’engagements sur le terrain entre forces américaines et milices affidées aux Gardiens de la révolution, en procédant à des tirs de missiles sur Deir ez-Zor.

Les menaces que fait peser désormais Donald Trump sur l’accord nucléaire de Vienne du 14 juillet 2015 changent évidemment la donne. Le président américain, depuis la tribune des Nations-Unies, a mis en cause le régime iranien de manière spectaculaire. Il laisse entendre qu’il ne prononcera pas, à la mi-octobre, la "certification" du respect de l’accord par l’Iran. Cela ouvrirait la porte au rétablissement des sanctions par les Etats-Unis, soit par le Congrès soit par le Président lui-même. Les experts scrutent les dispositions de l’accord et envisagent plusieurs scénarios. Toute une gradation de situations apparaît théoriquement possible entre une sortie de l’accord par les Américains sans entraîner le départ des autres signataires et un retrait américain déclenchant la mort de l’accord en vertu de la clause de "snap-back" (rétablissement automatique des sanctions à la demande d’une seule des parties).

Comment l’Iran peut-il réagir ? Les hauts responsables rencontrés à Téhéran les 24 et 25 septembre – dont le conseiller diplomatique du Guide, M. Velayati, et un proche conseiller du président Rohani – ont tenu le langage le plus dur, du moins en apparence. En substance : les autorités iraniennes n’avaient consenti à l’accord qu’en contrepartie de concessions américaines. Elles reprendraient donc leur liberté en cas de retrait américain. Au demeurant, un tel retrait viderait l’accord de facto de tout contenu, puisque les entreprises occidentales ne prendront pas le risque de continuer d’investir en Iran. Par ailleurs, Téhéran n’acceptera jamais de modifier les termes de l’accord, comme M. Macron et les Européens paraissent le suggérer : il est hors de question pour l’Iran de compléter l’accord de Vienne par des dispositions sur le balistique ou sur un régime couvrant la période au-delà du terme de l’accord (2025).

Reste toutefois une question non négligeable : dans l’hypothèse où une formule serait trouvée, dans laquelle le régime institué par l’accord nucléaire serait maintenu sans les Américains, que ferait l’Iran ? Nos interlocuteurs n’ont pas répondu à cette question, mais l’insistance avec laquelle ils cherchent à savoir si la France est prête à braver les foudres américaines et à rester dans l’accord sans Washington laisse penser qu’ils n’écartent pas eux-mêmes une solution de ce type. D’ailleurs, le Ministre des Affaires étrangères, M. Zarif, interrogé par le Financial Times et le Guardian le 29 septembre dernier, appelle les Européens à "résister" et à continuer de respecter l’accord, avec ou sans les Américains.

On peut donc conclure de tout cela que, pour l’instant, les dirigeants iraniens cherchent à enrôler les Européens pour que ceux-ci  fassent obstacle au révisionnisme du président Trump et que leur objectif sera dans un second temps, une fois la décision américaine adoptée, de diviser l’Amérique et ses alliés. Au-delà, si nos interlocuteurs iraniens répètent, qu’"ils sont préparés à tous les scénarios", il faut sans doute comprendre qu’ils n’ont en réalité  pas encore fixé leur stratégie.

Le jeu paraît donc encore ouvert, s’agissant de la question nucléaire, sur laquelle les Européens se retrouvent en première ligne.

Nos interlocuteurs indiquent avec la plus grande clarté que, selon eux, le jeu est par contre complétement fermé sur la Syrie. La version officielle qui nous est présentée est la suivante : la République islamique est intervenue pour défendre un gouvernement légitime contre des groupes terroristes actionnés de l’étranger. Ce sont les Gardiens de la Révolution et leurs alliés sur place qui sont en train de vaincre Daech. L’action de la coalition internationale contre l’EI est minimisée, et même décriée. Un processus de pacification du pays, dit d’Astana, est en cours sous l’égide de la Russie, de la Turquie et de l’Iran. D’autres formats qu’Astana ne paraissent pas très utiles (pierre jetée dans le jardin de M. Macron qui préconise un nouveau "groupe de contact"). L’étape suivante sera de mettre en place une nouvelle constitution et de procéder à des élections permettant au peuple syrien de choisir lui-même un "gouvernement démocratique".

La version officieuse, avancée notamment dans les think tanks, est que l’Iran tire en Syrie le bénéfice de trente ans d’investissement et de sept ans d’intervention massive. La République islamique défend au Levant sa "zone de sécurité et d’influence naturelle", ou selon un autre interlocuteur, sa "profondeur stratégique". Il n’y a aucune raison, compte tenu de ce que sont les "réalités de la région", que Bachar al-Assad ne soit pas reconduit à son poste par les élections à venir. La présence américaine en Irak et sur les rives de l’Euphrate inquiète certes, mais finalement assez peu. L’alliance avec la Russie ne va pas totalement de soi, mais l’influence iranienne en Syrie est désormais telle qu’un "retournement" russe serait "contrôlable".

Il y a bien entendu de puissants ressorts de politique intérieure derrière les actions de la République islamique dans la région, comme c’est le cas aussi pour sa diplomatie nucléaire. Les funérailles nationales le 27 de Mohsen Hodjadji, jeune Gardien de la Révolution, tué dans des conditions horribles par Daesh à Deir ez-Zor, en ont fourni une illustration. En ces jours de deuil qui précédent l’Ashura, des photos des "martyrs" tués au combat, de même que de Qassem Suleimani ( chef de la force al-Qod, fer de lance des interventions extérieures des Gardiens)  et d’autres commandants des Gardiens, sont mêlées aux cérémonies religieuses. Il s’agit bien pour la République Islamique d’associer les sacrifices consentis sur les théâtres extérieurs par la garde prétorienne du régime à la défense du chiisme et donc de mobiliser le "nationalisme chiite" des Iraniens – face à une opinion majoritairement peu encline à soutenir ce qui lui apparait a priori comme un aventurisme extérieur inutile.

Il convient de relever à cet égard que la justification de l’envoi en Syrie de "conseillers" iraniens et de miliciens chiites (afghans, pakistanais etc.) n’est plus tant la "défense des sanctuaires", comme au début, que "la protection de la patrie contre le terrorisme". Et par terrorisme, il faut entendre bien entendu Daech, c’est-à-dire, pour la plupart des Iraniens, l’hydre odieuse du sunnisme extrémiste, derrière lequel se trouve la main de l’Arabie saoudite et de quelques autres. Il est vraisemblable que ce message porte davantage, surtout après les attentats du 7 juin à Téhéran. Ce changement de narratif révèle aussi une posture stratégique à long terme.

C’est dans ce contexte qu’est intervenu le référendum au Kurdistan irakien. Tous nos interlocuteurs ont insisté sur la gravité de ce développement. Les officiels appellent à des réactions de l’Occident plus fermes que ce à quoi on a assisté. La République Islamique a pris des mesures fortes, comme la suspension des vols en direction d’Erbil. Une riposte commune ou coordonnée avec Bagdad et Ankara s’organise. A Téhéran, on envisage de faire donner les milices contre Kirkouk et d’autres "territoires disputés" sur lesquels les Kurdes irakiens avaient mis la main en profitant de l’affaiblissement de Bagdad. Comme il se doit, on insinue que l’explication du référendum est à trouver dans une manœuvre conjointe d’Israël et de l’Arabie Saoudite, qui voient là une façon de compenser leurs reculs devant les avancées de l’Iran en Syrie et en Irak. Nos interlocuteurs plus généralement perçoivent un réalignement des alliances régionales, Israël, Arabie Saoudite et Etats-Unis d’un côté, Turquie, Iran et Russie de l’autre. Nul doute qu'ils vont suivre avec la plus grande attention les retombées de la visite du roi Salman à Moscou.

Les autorités affirment que l’Iran n’a rien à craindre d’un éventuel effet de contagion sur le Kurdistan iranien – où cependant des manifestations de joies sur les résultats du référendum se sont multipliées.  En fait, l’évolution du Kurdistan irakien représente pour Téhéran un défi sérieux : au mieux, les velléités d’indépendance de M. Barzani vont fragiliser les gains obtenus par l’Iran en Irak. Au pire, le chaos dans la région, qui jusqu’ici a si bien bénéficié à la République Islamique, risque cette fois de provoquer des ondes de chocs sur sa propre sécurité intérieure et de l’obliger à intervenir encore plus en Irak.

En faisant la synthèse de tous ces facteurs – succès de l’Iran au Levant, menaces sur l’accord de Vienne, nouveaux risques venant du Kurdistan irakien – un interlocuteur extérieur au système mais bon connaisseur de ses arcanes, mettait en relief les vulnérabilités de la République Islamique : désaffection de la société à l’égard de l’aile cléricalo-militaire du régime, absence de vraies forces navales et aériennes, conduisant  à s’appuyer sur les milices et le programme balistique, besoin vital de coopération avec en particulier les entreprises européennes pour moderniser et développer l’économie. Au lieu de jouer intelligemment sur ces vulnérabilités, l’attitude menaçante mais désordonnée adoptée par le président Trump risque de provoquer à Téhéran un alignement sur la ligne la plus fermée au monde extérieur. Le Président Rohani lui-même, espoir suprême des "réformateurs", a considérablement durci son discours.

Comment, pour les Européens, dans un tel contexte, faire prévaloir un agenda raisonnable ?
 

 

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