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Les rêves de Poutine

ARTICLES - 17 Janvier 2022

Poutine n'a pas créé le désordre au Kazakhstan, mais il a saisi une opportunité favorable en pleine crise ukrainienne, nous dit notre chroniqueur Dominique Moïsi. Drapé dans son nationalisme, il se sent irrésistible. Mais dans l'épreuve de volonté politique en cours en Ukraine, les cartes de la Russie sont-elles à ce point meilleures que celles de l'Europe et des États-Unis ?

Il y a un peu plus de trente ans, tel un château de cartes, le bloc soviétique tombait, dans la joie et l'allégresse. Sans la moindre goutte de sang, à l'exception notable de la Roumanie. Michaïl Gorbatchev avait refusé d'utiliser la force contre des processus inéluctables. Le dernier dirigeant de l'URSS avait le cœur tendre.

On ne peut en dire autant des leaders de la Biélorussie et du Kazakhstan aujourd'hui. Pour se maintenir au pouvoir, ils n'hésitent pas à utiliser la force la plus brutale. Ils le font avec d'autant plus d'assurance qu'ils savent pouvoir compter sur le soutien actif de leur grand protecteur, Poutine.

Après avoir été prise au dépourvu par des révolutions de couleurs, comme en Ukraine en 2004, la Russie semble avoir développé une doctrine et une pratique contre-révolutionnaire. Tel Metternich au Congrès de Vienne, Poutine met en place l'équivalent moderne d'une Sainte Alliance au service d'une politique de sphères d'influence. Simple réflexe de défense ou forme de révisionnisme nettement plus ambitieuse ?

Au moins 164 morts et 8.000 arrestations

Car au moment où elle défend les pouvoirs en place en Biélorussie et au Kazakhstan contre la volonté de leurs peuples, la Russie conteste le droit de l'Ukraine à choisir librement son destin. Son ambition est-elle de réécrire l'histoire de l'après-guerre froide en Europe, en profitant d'un rapport de force nettement plus favorable qu'il y a trente ans ?

Avec son intervention au Kazakhstan, la Russie vient de s'arroger un droit de regard absolu sur le destin politique des ex-membres de son Empire. Pour ce faire, elle s'est servie d'un Traité de sécurité collective regroupant six anciennes républiques de l'ancienne URSS.

Avec son intervention au Kazakhstan, la Russie vient de s'arroger un droit de regard absolu sur le destin politique des ex-membres de son Empire. 

Il est trop tôt pour savoir ce qui s'est réellement passé au Kazakhstan : sinon qu'après la mort d'au moins 225 personnes et l'arrestation de 8.000 autres, l'ordre est revenu dans le pays. Y a-t-il eu, comme le dit le pouvoir en place, une tentative de coup d'État par des forces extérieures, greffé sur un mouvement de contestation populaire, dans un pays miné par la corruption et la profondeur des inégalités ?

"Mes tanks sont déjà positionnés"

Poutine n'a certes pas créé le désordre au Kazakhstan, mais il a saisi une opportunité en pleine crise ukrainienne. Avec un contingent de 2.000 hommes, le leader russe a fait la démonstration de la détermination de sa force militaire, envoyant ainsi un message fort aux Ukrainiens et aux Occidentaux. "Vous me menacez de sanctions économiques, vous cherchez des voies de sortie diplomatiques, mais mes tanks sont déjà positionnés."

Drapé dans un nationalisme qui, croit-il, conforte son pouvoir à l'intérieur et son influence à l'extérieur, Poutine se sent irrésistible. La marche sur le Capitole du 6 Janvier 2021 - véritable putsch raté - a affaibli le soft power de l'Amérique. Que peuvent faire les États-Unis, quand nombreux sont les républicains qui considèrent le parti démocrate comme une menace plus grave pour l'Amérique que la Russie ? Et dans un monde où la géopolitique devient toujours plus importante, l'Europe fait bien pâle figure.

"Dans ses rêves de grandeur patriotique et militaire, Poutine est peut-être plus seul qu'il ne le pense."
En 2000, le diplomate britannique Robert Cooper décrivait l'avènement d'un monde "postmoderne", dans lequel l'Europe - puissance essentiellement civile - pouvait encore prétendre jouer un rôle international clé. Dans un monde qui, c'était une évidence, allait de plus en plus être dominé par la géo-économie, l'Europe était à l'avant-garde du futur.

Amérique paralysée, Europe absente

Las, la géopolitique est de retour avec fracas, et ce sans doute depuis le 11 septembre 2001. Et dans cette nouvelle/ancienne configuration du monde, l'Union européenne brille par son absence. Un diplomate indien qui exerça de très importantes fonctions dans son pays, me confiait, il y a quelques jours, que quand il pensait à l'Europe, il avait spontanément en tête les relations bilatérales avec la France, l'Allemagne ou la Grande-Bretagne. Pour lui, le fait que le Royaume Uni ait choisi la voie du Brexit ne modifiait en rien l'importance de Londres pour New Delhi.

Une Amérique paralysée par ses divisions internes et une Europe très largement absente : pour autant, tout n'est pas rose pour la Russie de Poutine. Les raisons initiales qui ont poussé les citoyens du Kazakhstan à descendre dans la rue demeurent bien présentes, tout comme les frustrations des Biélorusses. Les problèmes, loin d'avoir été réglés, ont été exacerbés. Un régime peut tenir par la seule force des baïonnettes, mais combien de temps ?

Une Amérique paralysée par ses divisions internes et une Europe très largement absente : pour autant, tout n'est pas rose pour la Russie de Poutine. 

Les émotions ukrainiennes

En confortant des régimes toujours plus autoritaires et impopulaires, la Russie fait un pari risqué sur l'avenir. Montrer la force est une chose, devoir s'en servir en est une autre. On peut penser également que par ses provocations, Moscou pousse la majorité des Ukrainiens toujours plus vers l'Ouest. Ce ne sont pas les Occidentaux qui avancent leurs cartes de manière éhontée en Ukraine, et ce en dépit des accords "implicites" passés avec Moscou dès la chute de l'URSS, et qui impliquaient que jamais Kiev ne rejoindrait l'Otan. Ce sont les émotions ukrainiennes qui deviennent de plus en plus anti-Russes du fait du comportement agressif de Moscou.

Dans l'épreuve de volonté politique en cours en Ukraine, les cartes de la Russie sont-elles à ce point meilleures que celles de l'Europe et des États-Unis ? Moscou en est persuadé, même si sa course vers l'abîme a quelque chose de surréaliste dans le contexte actuel.

Imaginons un seul instant que les images de guerre ouverte en Ukraine se superposent à celles de la pandémie galopante, y compris chez la puissance envahissante ? Est-ce bon pour Poutine ? Selon de récents sondages de l'Institut Levada, seuls 32 % des Russes veulent, avant tout, voir la Russie "comme une grande puissance respectée et crainte dans le monde". Dans ses rêves de grandeur patriotique et militaire, Poutine est peut-être plus seul qu'il ne le pense.

 

Avec l’aimable autorisation des Echos, publié le 16/01/2022.
 

Copyright : Yuri KADOBNOV / AFP

 

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