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Les leaders politiques révélés par le Covid-19 : Ursula von der Leyen ou l’affirmation d’une ambition européenne

ARTICLES - 18 Août 2020

Réservée, élégante, de petite taille, appliquée plus que brillante, polyglotte mais sans charisme particulier, Ursula von der Leyen ne correspond pas à l’image classique en politique d’une "dame de fer" à la Margaret Thatcher ni même à celle d’une femme de pouvoir dissimulée derrière une figure maternelle comme Angela Merkel.

Dans sa carrière déjà longue, les atouts de la présidente de la Commission européenne ont souvent constitué aussi des handicaps : fille d’un baron de la politique allemande, éduquée en partie à Bruxelles et au Royaume-Uni, médecin de formation, adoubée à la CDU par Angela Merkel elle-même, Mme von der Leyen a suivi le parcours d’une privilégiée. C’est peut-être cette facilité dans l’accès aux postes importants qui explique l’échec - relatif bien sûr - de sa carrière politique en Allemagne : un temps considérée comme dauphine de la Chancelière, elle s’efface de la course à la succession en échouant dans ses fonctions de ministre de la Défense, portefeuille il est vrai très risqué pour tout politicien en République Fédérale.

Elle est catapultée à Bruxelles un peu par hasard, contre le gré de son propre parti, parce que le président Macron refuse d’entériner la nomination de Manfred Weber – le "SpitzenKandidat" - du PPE (Parti Populaire Européen). Il fallait un Allemand ou une Allemande, de droite mais compatible avec les orientations de la France ; le compromis franco-allemand s’est fait sur le nom d’Ursula von der Leyen, qui, dans ses fonctions de ministre de la Défense se montrait ouverte aux vues de Paris. Dans ces conditions, ses débuts à Bruxelles ont été difficiles : elle n’obtient l’investiture du Parlement européen que de justesse après avoir dû beaucoup louvoyer pour constituer le collège des commissaires. Son autorité est immédiatement mise en cause dans la bulle bruxelloise.

C’est un fait cependant qu’Ursula von der Leyen a su incarner le "sursaut européen" que pourrait avoir provoqué la crise du coronavirus. Devant l’obstacle, elle est apparue consciente des erreurs de l’UE, puis déterminée à tracer avec le plan de relance un nouveau chemin pour l’Europe. Sa personnalité va-t-elle s’affirmer ? La question n’est pas sans importance à un moment où la Commission – après il faut bien le dire des années d’éclipse – retrouve un rôle stratégique dans l’aventure européenne. D’où l’intérêt de ce portrait politique fouillé de la présidente de la Commission à l’épreuve du Covid-19 que dresse pour nous le responsable de notre programme Europe, Alexandre Robinet-Borgomano.

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été


 
 
"Pendant un temps, nous avons regardé au bord de l’abîme…". Interrogée par l’Agence de presse allemande le 28 mars 2020, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a reconnu combien l’épidémie du coronavirus avait placé l’Union européenne dans une situation dramatique. Alors que l’Europe devenait l’épicentre de la pandémie, la fermeture des frontières nationales et les stratégies non coordonnées des États européens pour contenir la propagation du virus ont confiné les institutions européennes au rang d’observateur impuissant.
 
Pendant un temps et pour la première fois de son histoire récente, l’Union européenne a semblé sur le point de sombrer dans l’insignifiance. Un contraste cruel avec le slogan adopté par la Commission quelques mois auparavant, plaidant pour "Une Union plus ambitieuse". Un révélateur, également, des fragilités de la construction européenne et de l’impossibilité des décideurs européens de trancher et d’agir en situations d’exception.
 
Consciente de ses faiblesses et des erreurs commises dans sa gestion de la crise, attentive également au moment particulier que traversait l’Europe, Ursula von der Leyen a su transformer cette crise pour donner au projet européen une dimension nouvelle à travers l’élaboration d’un plan de relance inédit et l’affirmation d’une nouvelle puissance européenne. Comme elle l’affirmait dans son entretien à l’agence de presse allemande : "La crise représente une chance unique pour l’Europe de se réinventer".

Une femme allemande

Dans un sondage publié en France au début du mois de mars, 67 % des Français déclaraient ne pas connaître — même de nom — Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, pourtant considérée par le magazine Forbes comme la quatrième femme la plus puissante du monde. Première femme à diriger l’Union et première Allemande à la tête de la Commission depuis Walter Hallstein en 1958, Ursula von der Leyen est l’incarnation la plus parfaite de la puissance invisible de l’Europe.
 
Avant de pénétrer la scène européenne, elle fut en Allemagne une personnalité politique de premier plan. Ministre dans tous les gouvernements successifs dirigés par Angela Merkel, Ursula von der Leyen fut longtemps considérée comme la candidate le plus sérieuse pour lui succéder à la Chancellerie. La biographie que lui consacrent les journalistes Ulrike Demmer et Daniel Goffart s’intitule ainsi "La Chancelière de réserve" et révèle le parcours atypique d’une femme venue tardivement à la politique et parvenue à insuffler un vent de modernité à son parti, l’Union des Chrétiens démocrates (CDU). 

Première femme à diriger l’Union et première Allemande à la tête de la Commission depuis 1958, Ursula von der Leyen est l’incarnation la plus parfaite de la puissance invisible de l’Europe.

Fille d’un ancien Ministre-Président de Basse Saxe, Ursula von der Leyen fut envoyée à Londres à la fin des années 1970 par son père Ernst Albrecht, lequel craignait qu’elle ne devint la cible de la Rote Armee Fraktion (RAF), une organisation d’extrême gauche responsable de plusieurs attentats terroristes au cours des "années de plomb". Revenue à Hanovre, elle étudie la médecine et part vivre avec son mari en Californie pendant quatre ans, se consacrant à l’éducation de ses sept enfants avant d’exercer ses premières responsabilités politiques au niveau local à la fin des années 1990.

En 2005, lorsqu’Angela Merkel devient Chancelière fédérale, Ursula von der Leyen est nommée ministre des Femmes et de la Famille et contribue à faire évoluer le rôle de la femme en Allemagne, en multipliant significativement le nombre de crèches pour permettre aux Allemandes de travailler tout en ayant des enfants. Une révolution pour les conservateurs allemands. Nommée ministre du Travail en 2009, elle plaide pour l’instauration d’un salaire minimum et la mise en place de quotas pour les femmes dans les conseils d’administration — s’opposant pour la seule et unique fois de sa carrière politique à son mentor, Angela Merkel, dont elle reste la plus fidèle alliée. Ursula von der Leyen s’est imposée comme la conscience sociale de la CDU, accompagnant la modernisation du parti et sa réorientation vers le centre voulue par Merkel.

"L’Europe doit apprendre à parler le langage de la puissance"

La nomination d’Ursula von der Leyen comme ministre de la Défense en 2013 marque la dernière étape de son ascension politique sur la scène allemande. Confrontée à une opinion publique profondément antimilitariste et aux carences dramatiques des équipements de l’armée, Ursula von der Leyen doit gérer durant cette période plusieurs scandales qui, sans la remettre directement en cause, ternissent durablement sa réputation.

C’est pourtant au poste de ministre de la Défense qu’elle esquisse pour la première fois les contours de son ambition européenne. Dans un discours prononcé en 2015 en ouverture de la Conférence de sécurité de Munich, Ursula von der Leyen développe le concept de "Leading from the Center" appelant l’Allemagne à exercer davantage de responsabilités sur la scène internationale, notamment dans la résolution des conflits armés. Cette nouvelle orientation de la politique extérieure de l’Allemagne se réfère directement à l’ouvrage publié la même année par l’un de ses conseillers, l’influent politologue Herfried Münkler, qui, dans La Puissance du centre, les nouvelles responsabilités de l’Allemagne en Europe, plaide pour une élévation au niveau européen des intérêts de l’Allemagne à travers l’affirmation d’un véritable leadership allemand, permettant à l’Europe préserver son unité et de peser davantage sur la scène internationale. Ce n’est pas un hasard s’il revient à Ursula von der Leyen, cinq ans plus tard, d’incarner ce nouveau leadership sur le continent.

Ursula von der Leyen s’est attachée à faire de la nouvelle Commission qu’elle préside la première "Commission géopolitique" et elle ne cesse de répéter depuis son entrée en fonction que "l’Europe doit apprendre à parler le langage de la puissance"

Déterminée à faire de l’Europe une véritable puissance, Ursula von der Leyen s’est attachée à faire de la nouvelle Commission qu’elle préside la première "Commission géopolitique" et elle ne cesse de répéter depuis son entrée en fonction que "l’Europe doit apprendre à parler le langage de la puissance". Deux événements intervenus durant la crise ont montré que cette orientation dépassait le simple slogan.

  • Le 3 mars 2020, alors que le Président turc Recep Tayyip Erdogan fait pression sur la Grèce en menaçant de conduire vers l’Europe un nouveau flux de réfugiés, Ursula von der Leyen se rend à la frontière gréco-turque avec le Président du Conseil, Charles Michel et le Président du Parlement européen, David Sassoli, pour affirmer la détermination et l’unité de l’Union européenne face à Ankara.
     
  • Le 22 juin 2020, le sommet UE-Chine qui s’est tenu par visio-conférence permet à Ursula von der Leyen et à Charles Michel de réaffirmer les valeurs sur lesquelles l’Europe était fondée, en opposant ouvertement aux dirigeants chinois des critiques d’une rare intensité. Attendu comme un non-événement, ce sommet représente un tournant inédit et l'affirmation d’une attitude de l’Europe vis-à-vis de la Chine, moins naïve et plus souveraine. 

L’indispensable relance européenne 

Cette affirmation de "l’Europe puissance" contraste avec l’effacement d’Ursula von der Leyen dans la gestion de la crise sanitaire. Dépourvue de compétences en matière sanitaire et dépassée par les réflexes nationaux des États, la Commission européenne est apparue, dans un premier temps, comme la grande absente de la gestion de la crise. Une faiblesse structurelle, qui se joint à une prise de conscience tardive de la gravité de la situation. Lors d’une conférence de presse organisée le 9 mars 2020 à l’occasion des 100 jours de l’entrée en fonction de la Commission, Ursula von der Leyen n’évoque à aucun moment la crise sanitaire qui bouleverse déjà le continent. Reconnaissant ouvertement son erreur de départ, Ursula von der Leyen adressera, début avril, une lettre ouverte au peuple italien dans laquelle elle présente les excuses de l’Union européenne à l’Italie pour n’avoir pas été à ses côtés au début de l’épidémie. 
 
Ursula von der Leyen a également fait l’objet de nombreuses critiques de la part de la bulle bruxelloise, qui ne lui a jamais pardonné d’avoir été nommée au mépris du système du Spitzenkandidat, ni d’avoir évincé l’un des éléments les plus influents de la technostructure européenne (l’ancien secrétaire général de la Commission M. Selmayr). Considérée par certains observateurs comme "la Présidente la plus faible de l’histoire", comme "totalement isolée" ou "incapable de prendre des initiatives", Ursula von der Leyen a cependant eu le mérite, dès le début de la pandémie, de lever les contraintes qui pesaient sur les États pour leur redonner toute leur capacité d’action. Une suspension temporaire des règles budgétaires ou d’aides d’État qui apparaît aujourd’hui comme une condition de la survie du projet européen. 

Il revient désormais à Ursula von der Leyen d’utiliser ce pouvoir pour projeter l’Europe vers l’avenir et affirmer une ambition européenne nouvelle, en évitant de réduire l’action européenne à la gestion des crises du passé.

C’est néanmoins sur le plan de la relance qu’Ursula von der Leyen a su imposer son leadership discret. Après une séquence politiques désastreuse consacrée aux "coronabonds", qu’elle-même qualifie dans la presse allemande de "simple slogan", la proposition du Président français Emmanuel Macron et de la Chancelière allemande Angela Merkel de créer un fonds de relance de 500 milliards d’euros de subventions à destination des régions et des secteurs les plus touchés par la crise permet à Ursula von der Leyen de démontrer la force de son sens politique. Alors que les quatre pays dits "frugaux" (Autriche, Danemark, Pays-Bas, Suède) s’opposent à ce projet et présentent une contre-proposition composée exclusivement de prêts, Ursula von der Leyen élabore un plan de relance baptisé "#NextGenerationEU", composé de 500 milliards d’euros de subventions et 250 milliards de prêts, directement adossé au budget pluriannuel de l’Union européenne et reposant sur une capacité d’endettement inédite de l’Union. Elle s’appuie sur l’accord franco-allemand et le dépasse.

Le cœur de ce plan de relance — le Green deal, la transformation numérique de l’économie européenne et une volonté de conditionnalité des aides au respect de l’État de droit— reflètent parfaitement les priorités définies par Ursula von der Leyen lors de son élection. Grâce à une efficace répartition des rôles entre elle et le président du Conseil européen Charles Michel, une version amendée de ce plan de relance #NextGenerationEU a finalement été adoptée lors d’un Conseil européen historique en juillet dernier. Ce "moment européen" représente en Europe un tournant majeur, qui confère à la Commission européenne et à sa Présidente des capacités d’action inédites. Lorsque Angela Merkel aura quitté la scène politique, il est probable qu’Ursula von der Leyen lui succède au rang de femme la plus puissante du monde. 
 
Il revient désormais à Ursula von der Leyen d’utiliser ce pouvoir pour projeter l’Europe vers l’avenir et affirmer une ambition européenne nouvelle, en évitant de réduire l’action européenne à la gestion des crises du passé. Comme elle l’avait envisagé au début de l’épidémie, et elle y a contribué, l’Europe a aujourd’hui cette chance unique de se réinventer.
 

Illustration : David MARTIN pour l'Institut Montaigne

 

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