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Les leaders politiques révélés par le Covid-19 : quel duo pour remplacer Merkel ?

ARTICLES - 11 Août 2020

En Allemagne, l’effet du Covid-19 sur l’image des leaders politiques prend toute son importance en raison d’un contexte particulier, celui de la succession annoncée de la Chancelière Angela Merkel – qui se joue à la fois à la direction de la CDU et dans les élections générales prévues l’année prochaine.

Les candidats en piste ont vu leurs chances de succès diversement affectées par la crise : c’est ce qu’explique pour nous Luc de Barochez, éditorialiste au Point basé à Francfort, remarquable connaisseur des arcanes de la politique allemande, dans un passionnant portrait de groupe.

Michel Duclos, conseiller spécial géopolitique, rédacteur en chef de cette série de l'été

 

Irremplaçable Angela Merkel ! Patronne de la droite allemande de 2002 à 2018, chancelière fédérale depuis 2005, elle domine la vie politique en Allemagne de la tête et des épaules depuis tellement longtemps qu’il faudra peut-être deux personnes pour lui succéder : l’une pour diriger le gouvernement, l’autre pour présider l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Les rivalités des prétendants, les jeux d’appareils et les incertitudes électorales font qu’il est trop tôt pour savoir qui finira par s’imposer. Mais des scénarios probables se dégagent.

Le choix final, c’est sûr, ne sera pas celui d’Angela Merkel. Elle a beau être au faîte de son art et de sa popularité depuis la crise du coronavirus, elle a échoué à gérer sa succession. Sa tentative de mettre en orbite la sarroise Annegret Kramp-Karrenbauer, dite "AKK", a fait long feu. Portée en 2018 à la présidence de la CDU, nommée en 2019 au ministère de la Défense, AKK a été lâchée par les barons du parti qui lui ont mis sur le dos de piètres performances dans des scrutins régionaux. En février 2020, elle a annoncé qu’elle jetait l’éponge. Elle quittera la tête de la CDU lors du congrès du parti, qui était programmé en avril à Stuttgart mais a été reporté à décembre pour cause de pandémie. Son forfait ne laisse que des hommes sur le ring.

Au total, ils sont cinq à se positionner ; le futur candidat chancelier de la droite aux élections fédérales de septembre 2021 sera l’un d’eux. 

Deux sont d’anciens rivaux de Merkel, qui tentent de sortir de ce qu’on appelle au sein de la CDU le "cimetières des hommes", le "Männerfriedhof". Là se trouvent, symboliquement, tous les mâles Alpha ou prétendus tels que la chancelière a marginalisés au cours de sa longue carrière. Le premier à s’être déclaré est Norbert Röttgen, ancien ministre de l’Environnement, limogé en 2012 par la cheffe du gouvernement. Le second est Friedrich Merz, ancien leader de l’opposition parlementaire au chancelier social-démocrate Gerhard Schröder, écarté par Merkel qui a pris sa place en 2002. Pour ces deux-là, la course à la succession a un goût de réhabilitation, sinon de revanche.

Le troisième candidat déclaré est au contraire un fidèle héritier de la chancelière : Armin Laschet, chef de l’exécutif de Rhénanie du Nord-Westphalie, le Land le plus peuplé d’Allemagne (la région de la Ruhr et de Cologne). Restent deux outsiders : le ministre de la Santé, Jens Spahn, et le ministre-président de Bavière, Markus Söder. Au total, ils sont cinq à se positionner ; le futur candidat chancelier de la droite aux élections fédérales de septembre 2021 sera l’un d’eux. Angela Merkel, 66 ans, a exclu de briguer un cinquième mandat, bien que la Loi fondamentale allemande (Constitution) ne lui pose aucune limite. Avec 16 ans de chancellerie, elle égalera l’an prochain le record détenu par Helmut Kohl, le chancelier de la réunification. Elle entend quitter la politique, avec le sentiment du devoir accompli.

La succession marquera une rupture. Les cinq impétrants se distinguent de Merkel non seulement par leur genre, mais aussi parce qu’ils sont originaires de l’Ouest du pays. Les Allemands de l’ex-RDA, sous-représentés dans la vie politique nationale, avaient la satisfaction d’avoir l’une des leurs à la chancellerie. Ce ne sera plus le cas. Les prétendants de 2020 ont le profil type du politicien ouest-allemand, qui fut celui d’un Helmut Kohl ou d’un Gerhard Schröder à leur arrivée au pouvoir : un homme politique provincial, pur produit du système fédéral, attaché à ses racines locales, sans guère d’expérience internationale. Tous sont des atlantistes de raison et des pro-européens de cœur ; aucun n’est souverainiste. Tous sont convaincus que la France est le principal partenaire de l’Allemagne au sein de l’Union européenne et que l’intégration européenne doit être poursuivie. Tous partagent la doctrine allemande traditionnelle sur la nécessaire rigueur dans la gestion des finances publiques.

Seul Norbert Röttgen, 55 ans, a une expérience des relations internationales. Il préside depuis 2014 la commission parlementaire des Affaires étrangères. Ce juriste est le vice-président d’Atlantik-Brücke, une association berlinoise qui promeut les liens de l’Allemagne avec les États-Unis. Au Bundestag, il s’est élevé contre les menées du Président russe Vladimir Poutine en Europe et s’est opposé aux visées de l’électronicien chinois Huawei sur les réseaux 5G en Allemagne. Mais par manque de soutien dans l’appareil du parti, il a le moins de chances d’être élu. Le vrai match se joue entre les quatre autres.

Pour ceux-là, le Covid-19 a bouleversé la donne. En début d’année, les observateurs donnaient Armin Laschet gagnant. Ce catholique de 59 ans, incarnant la ligne centriste de Merkel, aurait pu être élu dans un fauteuil à la présidence de la CDU. Ensuite, ce n’aurait été qu’un jeu d’enfant de se faire désigner candidat de la droite, puis de s’installer à la chancellerie fédérale en 2021. Las ! Sa gestion hasardeuse de la crise sanitaire dans son Land de Rhénanie du Nord-Westphalie a plombé sa candidature. Lui se défend en disant qu’il a joué de malchance, sa région ayant été affectée plus que d’autres en Allemagne. C’est oublier qu’il a aussi multiplié les faux-pas. Il a tardé à confiner la population. Contraint par les autres Länder de s’aligner, il a derechef joué à contretemps lors du déconfinement en pressant d’accélérer le retour à la normale alors que les inquiétudes restaient vives.

La survenue dans son Land, quelques semaines plus tard, d’un important foyer de Covid au sein du plus grand abattoir d’Europe, l’a pris à contrepied. Sa communication maladroite, lorsqu’il s’est défaussé en mettant la reprise de l’épidémie sur le compte "des Roumains et des Bulgares" employés par l’entreprise, l’a exposé à la critique. Au total, sa piètre performance pendant la pandémie a été mal notée. Il n’a recueilli que 18 % d’avis favorables dans un sondage Kantar réalisé en juillet 2020, contre 67 % pour Angela Merkel ou 57 % pour l’autre baron régional en lice, Markus Söder.

Laschet incarnerait comme aucun autre la continuité, au moment où la ligne suivie par Merkel est plébiscitée par l’opinion.

Pourtant, Laschet incarnerait comme aucun autre la continuité, au moment où la ligne suivie par Merkel est plébiscitée par l’opinion. Nul n’a défendu plus que lui la chancelière pendant la crise des migrants de 2015. Sa vision chrétienne humaniste imprègne toute sa conception politique. Fils d’un porion d’une mine de charbon reconverti en directeur d’école primaire et d’une femme au foyer, Armin Laschet habite toujours dans la paroisse d’Aix-la-Chapelle où il a été baptisé, puis enfant de chœur. Il a commencé sa carrière comme journaliste pour un périodique de l’Eglise catholique. Promoteur du dialogue avec l’islam, artisan d’une Allemagne "libérale et ouverte au monde", attentif aux questions sociales, Laschet fut le Premier ministre de l’Intégration d’un Land allemand. "Nous devons dire clairement que la marque de fabrique de la CDU n’est pas le conservatisme mais le fait de mettre au-dessus de tout la conception chrétienne de l’être humain" disait-il en 2018 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung

Son rival Friedrich Merz a, lui aussi, souffert de la pandémie, non seulement parce qu’il a été infecté par le virus, mais aussi parce que sans fonction exécutive, il n’a pas pu mettre à l’épreuve ses qualités de gestionnaire. Représentant de l’aile ordo-libérale de la CDU, Merz, 64 ans, catholique, est le plus âgé des candidats mais aussi celui qui a le plus de compétences économiques. Pendant les neuf années où il s’est tenu à l’écart de la politique (2009-2018), il a été avocat d’affaires, banquier puis président de la filiale allemande de l’américain Blackrock, premier groupe mondial de gestion d’actifs. Millionnaire, il pilote lui-même son petit bimoteur. Partisan du libre-échange et de la dérégulation, auteur d’un livre intitulé Oser plus de capitalisme (Mehr Kapitalismus wagen, 2010, non traduit), Merz avait lancé un slogan populaire au début des années 2000 en proposant de simplifier la tentaculaire fiscalité allemande, afin qu’une déclaration de revenus soit assez courte pour "tenir sur un sous-verre à bière". Il fut l’un des premiers leaders politiques à défendre le concept de "Leitkultur", de "culture dirigeante", impliquant que les immigrés, selon son expression, "doivent accepter nos mœurs, nos pratiques et nos habitudes".

En 2028, Friedrich Merz a échoué face à AKK, avec un score très honorable de 48 % des voix des délégués au congrès. Aura-t-il plus de chances cette fois-ci ?

Son éviction de la présidence du groupe parlementaire en 2002 par Merkel fut "l’histoire exemplaire d’un homme talentueux mais vaniteux et arrogant, qui a sous-estimé une femme obstinée, intelligente et modeste", résume l’ancien stratège électoral de la CDU Michael Spreng. Sa tentative de revenir par la grande porte, en présentant sa candidature à la tête du parti en 2018, a échoué face à AKK, avec un score très honorable de 48 % des voix des délégués au congrès. Aura-t-il plus de chances cette fois-ci ? Il reste populaire auprès des militants chrétiens-démocrates âgés, surtout dans les milieux économiques.

Markus Söder, cependant, a bien l’intention de bousculer ses projets. À 53 ans, le Bavarois est devenu crédible depuis qu’il a brillé pendant la pandémie. Sa fermeté et sa détermination ont été saluées. La chance a joué en sa faveur puisqu’il occupait pendant la crise la présidence tournante de la conférence des Länder, ce qui lui a permis de se mettre en avant au niveau national en secondant efficacement Merkel. Le tabloïd populaire Bild Zeitung l’a rebaptisé le "Kronprinz" (le prince héritier). Lui jure que "(son) avenir est en Bavière" mais personne ne le croit. En juillet, le baromètre mensuel de la télévision publique ZDF a fait l’effet d’un coup de tonnerre : 64 % des Allemands interrogés lui reconnaissaient les qualités d’un chancelier (+34 points depuis mars), contre de maigres scores pour Merz (31 %), Laschet (19 %) et Röttgen (14 %).

La messe n’est pas dite pour autant car Söder cumule deux handicaps. D’abord, il vient d’une région si attachée à ses particularismes que les autres Allemands imaginent mal être gouvernés par un Bavarois – même si Söder, un protestant de Nuremberg, n’est pas originaire du cœur historique et catholique de la Bavière. Ensuite, il n’est pas membre de la CDU et ne peut donc pas être élu à la présidence du parti. Il préside depuis 2019 l’Union chrétienne-sociale (CSU), le parti frère de la CDU, exclusivement bavarois, dont les députés au Bundestag forment un groupe parlementaire commun avec ceux de la CDU. Les deux partis présentent toujours un candidat unique à la chancellerie. Söder devrait donc s’entendre avec le président de la CDU qui sera élu en décembre pour que ce dernier accepte de lui céder la place de candidat chancelier. Ce n’est pas gagné. Les deux précédents ne sont guère encourageants. En 2002, Angela Merkel accepta de s’effacer devant le bavarois Edmund Stoiber mais celui-ci mordit la poussière face à Gerhard Schröder. En 1980, Helmut Kohl laissa Franz-Josef Strauss aller au casse-pipe face à Helmut Schmidt.

Söder peut-il surmonter ces obstacles ? Avec son 1m94 et sa carrure d’athlète, il incarne la force autant que Merkel personnifie la sérénité. Jamais en repos, suractif, Söder s’épanouit dans la confrontation. "Il peut faire de la politique de manière très brutale" observe le journaliste Nikolaus Neumaier, qui le suit depuis longtemps pour la radio publique bavaroise. La persévérance est aussi une qualité qu’il met en avant. Joueur de tennis depuis sa jeunesse, Söder a raconté l’an dernier au périodique Tennismagazin que ce sport lui avait appris "qu’on ne doit jamais céder car on peut toujours gagner à la fin, même quand sur l’instant, on ne voit pas comment".

S’il veut réussir son coup, Söder devra peser pour que le congrès de la CDU choisisse en décembre un chef du parti disposé à lui laisser le fauteuil de chancelier.

Libéral en économie, Söder s’est prononcé pour faciliter les licenciements et a critiqué l’instauration d’un salaire minimum. En 2018, il a fait accrocher un crucifix dans chaque établissement public bavarois, y voyant non pas un signe religieux mais "l’expression de notre identité bavaroise et de notre mode de vie". L’Eglise catholique s’est étranglée de voir la croix du Christ ramenée au niveau de la culotte de peau et de la chope de bière, mais lui a persévéré. En dehors de la Bavière, on le connaissait surtout pour ses déguisements de carnaval spectaculaires – on l’a vu en drag queen, en Gandalf, en Shrek, en Homer Simpson – mais il est devenu une figure nationale lorsqu’en 2015, il s’est élevé contre le refus d’Angela Merkel de fermer la frontière face aux migrants. Usant d’un vocabulaire populiste, il a dénoncé "l’asile touristique" - une expression qu’il récuse aujourd’hui – et refusé d’inviter la chancelière à ses meetings de campagne lors des élections bavaroises de 2018, préférant s’afficher avec le chancelier autrichien, Sebastian Kurz. Mais il s’est depuis réconcilié avec la cheffe du gouvernement qu’il a conviée en juillet à une réunion de son cabinet bavarois dans la grandiose galerie des glaces du château de Herrenchiemsee, le Versailles bavarois.

S’il veut réussir son coup, Söder devra peser pour que le congrès de la CDU choisisse en décembre un chef du parti disposé à lui laisser le fauteuil de chancelier. Pourrait-il s’agir de Jens Spahn ? Le jeune et populaire ministre de la Santé, âgé de 40 ans, a encore l’avenir devant lui. Cet outsider n’a pour l’instant (juillet 2020) pas présenté sa candidature à la présidence du parti. Avant la pandémie, il avait annoncé qu’il soutiendrait Laschet. Mais son mentor, le Président du Bundestag Wolfgang Schäuble, l’une des voix les plus influentes au sein de la CDU, l’a encouragé à sortir du bois en vantant ses qualités de leadership et son "talent extraordinaire" dans une interview publiée le 14 juillet par l’hebdomadaire Die Zeit. "Spahn a la volonté de pouvoir" a observé Schäuble.

Jens Spahn, qui se définit comme un "libéral-conservateur" et un "patriote ouvert au monde" est un cas à part dans la CDU.

Jens Spahn, qui se définit comme un "libéral-conservateur" et un "patriote ouvert au monde" est un cas à part dans la CDU. Elu député à seulement 22 ans en 2002, constamment réélu depuis, il revendique son homosexualité tout en affichant sa foi catholique. Il fut l’un des premiers en Allemagne à profiter de la légalisation du mariage gay en 2017 pour épouser son compagnon, un journaliste. "Pour moi l’essentiel est d’être au clair avec moi-même, avec ma foi et avec mon Dieu", a-t-il dit en 2018 à la radio chrétienne Domradio. "Le bon Dieu a sans doute eu un dessein pour je sois comme je suis".

Provocateur, le ministre de la Santé dit des choses dont la gauche libérale s’indigne mais qui passent bien dans l’électorat conservateur. Il doit parfois ramer pour revenir en arrière, comme lorsqu’il a expliqué que l’Allemagne devrait limiter les dépenses sociales pour augmenter le budget militaire, ou qu’il fallait retarder l’âge de départ à la retraite à 69 ans. Mais il rencontre l’approbation des militants quand il dit qu’on doit parler allemand en Allemagne, que l’Allemagne doit se montrer "exigeante" avec ses immigrés, que l’islam doit s’adapter à l’Allemagne et pas l’inverse. Et il monte au front sans état d’âme. Merkel évoque rarement ses adversaires politiques, préférant se concentrer sur le fond des dossiers. Lui n’hésite pas à manier la sulfateuse. Ancien adjoint de Schäuble au ministère des Finances, Spahn a épousé sa ligne conservatrice sur les questions budgétaires. "Nous n’avons pas besoin d’un ministre des Finances de l’euro, ni d’une assurance chômage européenne, et encore moins d’une mutualisation des dettes", disait-il en 2018.

Si Spahn acceptait de s’allier avec Söder, leur duo serait bien positionné pour résoudre le problème stratégique de la démocratie-chrétienne allemande qui est d’endiguer, sur sa droite, les nationaux-populistes de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). Mais le couple ne serait pas forcément le mieux à même de constituer une coalition gouvernementale centriste avec les Verts, à laquelle l’arithmétique électorale pourrait contraindre la CDU/CSU à l’issue des élections de l’an prochain. D’ici là, la CDU aura fait son choix, au terme d’un combat interne qui va clore, pour de bon, l’ère Merkel. 
 


Illustration : David MARTIN pour l'Institut Montaigne

 

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