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Le Yémen - malheur d’un peuple et enjeux géopolitiques

BLOG - 6 décembre 2017

La souffrance du peuple yéménite – sur cette terre qui fut jadis l’Arabie heureuse – est aujourd’hui terrible. Dans ce pays d’environ 28 millions d’habitants, les trois quart de la population auraient besoin, selon les Nations Unies, d’une assistance humanitaire.

On meurt au Yémen sous les bombes de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite – peut-être 15 000 victimes depuis le début de la campagne en mars 2015 - mais on meurt aussi de faim, de misère, ou parce que l’accès aux soins est devenu très difficile. De nombreux hôpitaux ont été détruits. Le manque de carburant rend inopérante une partie des équipements médicaux. La résurgence du choléra – épidémie facile à combattre dans des conditions normales – montre clairement la fragilité de la population. La famine menace des pans entiers du pays.

"Le Yémen a été pendant plus de trente ans (de 1978 à 2012) dirigé par un despote habile, le général Ali Abdullah Saleh"

Comment en est-on arrivé là ? Le Yémen a été pendant plus de trente ans (de 1978 à 2012) dirigé par un despote habile, le général Ali Abdullah Saleh, finalement assassiné le 4 décembre dernier. Il avait progressivement mis le pays en coupe réglée en répartissant les postes au sein de sa famille et avec quelques comparses. Au fil des années, il avait mené six guerres contre les houthistes, ce groupe armé des montagnes du nord, de religion zaïdite (proche du chiisme), qui a fini par représenter l’ensemble des zaïdites du pays, soit 40 % environ de la population.

On estime qu’environ 80 % des Yéménites sont analphabètes. La gestion déplorable du général Saleh et de son clan avait fini par pousser en dehors du pays une bonne partie des élites éduquées, notamment celles qui ont été formées à l’étranger. Comme ses autres collègues "hommes forts" de la région, il gardait cependant des appuis important dans les capitales occidentales. A côté du pétrole du Hadramaout, une autre "rente de situation" faisait les affaires du Général, à savoir une présence importante d’Al Qaïda. Washington avait donc besoin de ménager l’homme de Sanaa pour mener son combat contre le terrorisme djihadiste.

"Les solutions mises au point par les Nations Unies pour encadrer la transition se sont révélées particulièrement malheureuses"

Le général Saleh n’a cependant pas survécu au "printemps arabe". A-t-il été chassé par les émeutes populaires, lorsque Sanaa à son tour a été soulevée par le souffle de la liberté en 2011, ou a-t-il surtout dû céder aux intrigues et aux pressions de certains de ses acolytes ? Il se trouve que c’est son bras droit, Abd Rabbo Mansur Hadi, qui a été chargé par les Nations Unies en 2012, sous l’impulsion des pays du Golfe, d’assurer la direction d’un gouvernement transitoire et d’animer un dialogue national en vue d’adopter une nouvelle constitution. Les solutions mises au point par les Nations Unies pour encadrer la transition se sont révélées particulièrement malheureuses. Une amnistie générale a dispensé le général Saleh de rendre compte de ses crimes. L’ancien président a aussi été autorisé à rester dans son pays, où il n’a pas manqué de rétablir son autorité sur une partie de l’armée, de reprendre la tête de son parti et de réactiver ses réseaux clientélistes. Enfin, le projet de fédéralisation du pays dans le cadre de la nouvelle constitution conduisait à une nouvelle relance de la rébellion houthiste.

Notons au passage que des formules du même genre sont aujourd’hui évoquées par la médiation onusienne dans le cadre d’une éventuelle sortie de crise en Syrie. A l’automne 2014, les houthistes, alliés désormais au général Saleh, s’introduisent à Sanaa. Les rebelles ne tarderont pas à en prendre le contrôle, ainsi que d’autres villes du pays. Le président Hadi s’enfuit en février 2015. La situation est intolérable pour l’Arabie saoudite, qui voit s’installer à ses frontières une force foncièrement hostile, qu’elle avait d’ailleurs combattue à plusieurs reprises par le passé.

"Depuis plus d’un an, les fronts ne bougent plus vraiment et le président Hadi continue de se terrer à Riyad"

Les Saoudiens forment donc avec les Emirats Arabes Unis et plusieurs autres Etats sunnites (Maroc, Soudan, Bahreïn, Egypte, Jordanie, Sénégal, Koweït, le Qatar ayant été exclu) une coalition soutenue par les Etats-Unis, la France et le Royaume Uni, afin de rétablir le gouvernement légitime. La campagne commence en mars 2015. Elle permet quelques succès et notamment la libération d’Aden. Très vite cependant, les bombardements massifs apparaissent discriminés. Un contrôle rigoureux des accès terrestres et maritimes – pour faire respecter un embargo sur les transferts d’armes – aggrave le coût humanitaire des bombardements. Depuis plus d’un an, les fronts ne bougent plus vraiment et le président Hadi continue de se terrer à Riyad. La coalition internationale n’est pas en mesure de reprendre Sanaa. Elle se trouve dans une impasse.

Diverses tentatives de sortie de crise par la négociation ont bien entendu été esquissées. La plus significative a eu lieu au Koweït d’avril à août 2016. Pourquoi les discussions ont-elles échouées ? Elles étaient fortement soutenues par le Secrétaire d’Etat Kerry, auquel Riyad, dans l’atmosphère de l’époque, n’était sans doute pas encline à offrir un succès. Par ailleurs, il est difficile de ne pas voir la main de l’Iran dans l’évolution de la crise. Les houthistes ne peuvent certainement pas être assimilés à une "milice chiite", télécommandée depuis Téhéran. La guerre au Yémen ne peut d’ailleurs se résumer à un conflit chiites/ sunnites tant le pays est traversé depuis toujours par des divisions et des haines de toutes sortes, locales, tribales et politiques.

"L’intérêt de la Coalition serait de trouver une exit strategy"

Il est probable que l’investissement de l’Iran au Yémen reste marginal. On pense en général qu’il se limite à des transferts d’armes en contrebande, à une présence par conseillers interposés et notamment à une aide – significative - du Hezbollah. Les "missiles houthistes", capables d’atteindre l’Arabie, tels celui qui a visé l’aéroport de Riyad le 4 novembre, sont-ils d’origine iranienne ? Les experts en débattent. L’enquête menée par le panel des Nations Unies s’agissant du tir du 4 novembre semble le confirmer. Il paraît clair en tout cas que les missiles les plus sophistiqués n’ont pu être assemblés et tirés sans l’assistance de spécialistes. Autrement dit, une aide minimale suffit à l’Iran pour exercer une influence non négligeable sur un conflit qui affaiblit considérablement sa grande rivale régionale. Les Saoudiens de leur côté ont la hantise que les houthistes constituent dans leur "arrière-cour" l’équivalent de ce qu’est le Hezbollah au Liban pour Israël.

Il est maintenant clair que l’intérêt de la Coalition serait de trouver une "exit strategy" si possible rapide. C’est aussi l’intérêt bien compris des Occidentaux qui peuvent craindre une insécurité grandissante dans le détroit de Bab-el-Mandeb, par où transite une énorme partie des transports de pétrole dans le monde - 3,8 millions de barils de brut selon les dernières estimations - et qui pourraient de surcroît se trouver impliqués dans une éventuelle escalade entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Mais comment échapper à cet égard à la simple incantation ? En quelques jours, des événements dramatiques sont venus rebattre les cartes : le retournement du général Saleh contre les houthistes, des combats fratricides sanglants entre ses partisans et les autres forces rebelles, provoquant de nouveaux dégâts désastreux dans la population de Sanaa d’ailleurs, et conduisant finalement à la mort du général lui-même dans une embuscade. Celui-ci, avant de trouver la mort, avait eu le temps de prononcer des déclarations nettes en faveur d’une réconciliation avec la Coalition, dans l’intérêt supérieur du pays. Ces déclarations tendent à accréditer la thèse que Saleh avait négocié notamment avec les Émiratis (par l’intermédiaire entre autre de son fils) son ralliement.

Quelles conclusions doit en tirer la Coalition ? Intensifier les bombardements en ciblant les positions houthistes est une option, d’autant que les rebelles sont de plus en plus impopulaires auprès de la population, car ils sont considérés comme en partie responsables de la misère entraînée par les frappes. Soutenons cependant un autre scénario : un arrêt des combats, initié par une trêve unilatérale de la part de la Coalition. Les grandes puissances pourraient intervenir dans ce sens, en demandant un retour à des négociations de paix mais peut-être sur la base d’une approche différente de celle qui avait été retenue au Koweït. Le processus de sortie de crise ne devrait-il pas par exemple, comme le suggère The Economist, dans sa dernière livraison, commencer par un gel des combats plutôt que par la recherche d’emblée d’une solution politique ?
 

 

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