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Le Venezuela, de la prospérité à la faillite : entretien avec Kevin Parthenay

BLOG - 29 novembre 2017

Au bord du gouffre. Alors qu’il dispose des réserves de pétrole les plus importantes au monde, et qu’il était dans les années 1970 l’un des pays les plus prospères d’Amérique Latine, le Venezuela est désormais "en défaut partiel" sur sa dette et tous les indicateurs sont dans le rouge.

Comment expliquer une telle catastrophe économique ? Quelles sont les perspectives de court et long terme pour ce pays ? Sa situation est-elle comparable à celle qu’a connu la Grèce suite à la crise de 2008 ? Eclairage de Kevin Parthenay, docteur en sciences politique à Sciences Po et spécialiste de la région.

Comment le pays disposant des réserves de pétrole les plus importantes au monde (devant l’Arabie saoudite et l’Iran) peut-il se retrouver dans une telle détresse financière?

Le PIB vénézuélien a connu en quatre ans seulement un recul de son PIB plus important que celui des États-Unis lors de la Grande Dépression (35 % contre 28 %). La dette extérieure est aujourd’hui estimée à 150 milliards de dollars, et le pays ne dispose plus que de 9,7 milliards de réserve (dont 8 milliards de remboursement prévu pour 2018). Cette détresse financière s’explique par la conjonction d’une diplomatie pétrolière mal maîtrisée et de la chute des prix du pétrole.

Dépendant à 96 % du pétrole pour l’obtention de devises, le gouvernement d’Hugo Chávez (1999-2013) a largement profité de cours élevés pour signer, dès 2005, des accords de coopération énergétique avec les Etats de la région (Alba, Petrocaribe). Ces accords instituent des livraisons de pétrole à tarifs préférentiels. Suite à la forte hausse des cours à l’été 2008, Hugo Chávez a décidé d’assouplir les modes de tarification, en proposant que seuls 40 % de la facture pétrolière soient payés dans les 90 jours suivant la livraison, et les 60 % restants dans un délai de 25 ans. Cette politique aventureuse a contribué à tarir la source de devises. Dans ce contexte, la chute des prix du pétrole à compter de janvier 2012 a entraîné une diminution drastique des exportations, limitant d’autant l’apport en devises. Le cercle vicieux de l’accumulation de la dette extérieure était dès lors enclenché.
 
Face aux critiques américaines et européennes à l’encontre de l’actuel gouvernement de Nicolás Maduro, le Venezuela a fait appel à la Chine et à la Russie, qui sont devenus progressivement les principaux créanciers du pays. La banque chinoise CITIC a récupéré, en août 2014, la gestion des comptes de PdVSA (Petróleos de Venezuela, S.A.) pour ses transactions pétrolières, les protégeant d’éventuelles poursuites judiciaires en cas de défaut de paiement. La Russie, quant à elle, a su tirer profit des sanctions américaines, qui ont fait perdre à PdVSA toute capacité d’emprunt aux États-Unis et dans les banques européennes pour ses remboursements ou le refinancement de sa dette. En avril 2017, Rosneft (entreprise d’État russe) a prêté pour un milliard de dollars supplémentaire à PdVSA (total de 5 milliards de dollars) en échange de livraison de pétrole. Aujourd’hui, deux des cinq plus grands projets pétroliers vénézuéliens sont détenus par Rosneft, et le défaut de paiement de PdVSA annoncé par les agences de notation pourrait encore davantage mettre les actifs du pays entre ses mains.

Comment interpréter la décision, le 14 novembre dernier, des agences de notation de dégrader à nouveau la note du Venezuela ? Celle-ci précipite-t-elle le naufrage du pays ?

Le 14 novembre, l’agence de notation américaine Standards and Poors (S&P) a décidé de déclasser les cotes de crédits du Venezuela de CC à D, et d’abaisser la note de crédit à long terme de la dette souveraine du pays de CC à un défaut partiel (SD). Cette décision intervient après que le pays ait manqué deux paiements d’intérêt sur les crédits à long-terme (des emprunts obligataires à échéance 2025 et 2026, soit 237 millions de dollars). Le 20 novembre, l’International Swaps and Derivatives Association (ISDA) a déclaré également le Venezuela et PdVSA en défaut.  
 
Cette décision s’inscrit dans un contexte de dégradation également manifeste des relations avec les États-Unis. A la suite des premières sanctions prises par l’administration Obama, l’élection du Président D.Trump n’a fait qu’intensifier la dureté des positions américaines et l’affrontement (rhétorique) entre les deux leaders. De nouvelles sanctions ont été appliquées contre le régime et la menace d’une intervention militaire a même réintégré le discours du Président américain.
 
L’intervention des agences de notation dans cette crise n’a fait ainsi qu’amplifier une dynamique progressive de mise au ban de la communauté internationale.

La situation du Venezuela peut-elle être comparée à celle de la Grèce suite à la crise économique de 2008 ? 

Si la Grèce et le Venezuela ont fait face à une profonde crise de la dette, leurs origines et conséquences diffèrent grandement. La Grèce est entrée dans une spirale d’endettement due fait à une falsification initiale des comptes publics, destinée à favoriser l’entrée du pays dans la zone euro. Les emprunts postérieurs réalisés sur les marchés financiers européens se sont ainsi surajoutés à une dette publique massive – également alimentée par l’économie souterraine et la fraude fiscale –, situation qui a mené au défaut de paiement annoncé dès 2010. Au Venezuela, la crise provient, quant à elle, de la conjonction d’une mauvaise gestion par l’État de la rente pétrolière et d’un facteur exogène, l’effondrement des prix du pétrole.
 
Les populations ont été immédiatement frappées par l’augmentation du chômage, respectivement de 12 à 26,5 % (Grèce) et de 8,5 % à 25,3 % (Venezuela) entre 2010 et 2015. De la même façon, le taux de pauvreté a augmenté respectivement de 27 % à 35,7 % et de 26,8 % à 33,1 % sur la même période. Au plus fort de la crise, les salaires réels avaient baissé d’environ 30 % dans les deux pays, le Venezuela devant également faire face à une hyperinflation de 720 % en 2016. On notera par ailleurs une dégradation plus forte des conditions de vie de la population. Voulant honorer les échéances de la dette extérieure, le gouvernement de Nicolás Maduro a décidé de limiter les importations, notamment de biens (alimentation et médicaments) et services, dont le volume a baissé de 75 % entre 2012 et 2016. La détresse sociale est aujourd’hui croissante : la mortalité infantile a augmenté de 100 % en 2016, et les cas de dénutrition progressent dans le pays (11,4 % en avril 2017 selon l’OMS).
 
En Grèce, l’affaiblissement de l’État et les plans de rigueur successifs n’ont pas fondamentalement mené à une remise en question de l’État de droit et des principes démocratiques. A l’inverse, la présidence de Maduro au Venezuela s’installe dans une spirale autoritaire, comme le suggèrent les nombreuses arrestations arbitraires (notamment d’opposants politiques), les répressions violentes des manifestations qui ont causé plus de 120 morts depuis mars 2017, et les accusations de violations répétées des droits de l’Homme.
 
Enfin, si la crise grecque a indéniablement mis en lumière une "carence" des institutions européennes, le Venezuela a, lui, engendré une paralysie des organisations régionales en fragmentant le multilatéralisme latino-américain. Au-delà de la région, la crise vénézuélienne a également impulsé une restructuration de l’ordre géopolitique du continent, notamment en favorisant une extension de la présence russe et chinoise.  
 

 

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