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L’accord Israël – EAU : quelles conséquences pour le Proche-Orient ?

ARTICLES - 17 Août 2020

Les circonstances ont sans doute joué un rôle clef dans l’accord annoncé le 13 août entre les Émirats Arabes Unis (EAU) et Israël, auquel les États-Unis dont les États-Unis sont également parties prenantes. Rappelons quel est le contenu essentiel de cet accord : les deux pays vont établir des relations officielles et Israël suspend l’annexion programmée de 30 % de la Cisjordanie (que prévoyait le « plan de paix » de Trump).

Le rapprochement entre Israël et les pays du Golfe – pas uniquement les EAU – a commencé depuis des années. Le Premier Ministre Netanyahou a été reçu officiellement à Mascate. Une coopération en matière de sécurité, des liens commerciaux et autres se sont développés entre les capitales du Golfe et Jérusalem. L’évolution de la posture américaine a été un facteur déterminant dans cette évolution : dès lors que l’administration Obama, puis en fait l’administration Trump, paraissaient moins intéressées par la sécurité de leurs alliés arabes, que l’Amérique dépendait moins de la région pour son approvisionnement en énergie et que l’Iran au contraire apparaissait comme une menace grandissante, il était normal que les monarchies du Golfe et Israël commencent à se parler.

Un désintérêt de plus en plus net des nouvelles élites dirigeantes arabes, mais non des opinions, pour la cause palestinienne a fait le reste. Gérard Araud note à ce sujet que les ambassadeurs d’Arabie saoudite et des Émirats Arabes Unis à Washington étaient présents lorsque le gendre et conseiller en chef du président Trump, Jared Kushner, a dévoilé la « vision » du président pour la paix entre Israël et la Palestine. La vision en question – le plan de paix Trump, le « deal du siècle » - entérine pour l’essentiel la défaite des Palestiniens. 

Rien de surprenant donc a priori dans le fait que les EAU et Israël officialisent une relation désormais bien établie. Mais pourquoi maintenant ? Et pourquoi, de la part des emiratis, ce cadeau fait d’une part à un Donald Trump incertain de sa réélection et d’autre part à un Netanyahou lui-même en grande difficulté ? 

C’est sans doute là qu’interviennent les circonstances. Le Premier Ministre s’était engagé vis-à-vis des colons israéliens à annexer une partie de la Cisjordanie au 1er juillet, mais la mise en œuvre de cette promesse lui causait de plus en plus de problèmes compte tenu des réticences d’une partie de l’establishment israélien et des hésitations de Washington – de Jared Kushner lui-même - alertés par leurs contacts dans les capitales arabes. MBZ, le prince-régent des Émirats Arabes Unis, lui offre une porte de sortie : il suffit à Jérusalem de différer une annexion devenue encombrante pour encaisser le bénéfice d’un progrès décisif dans la normalisation avec un pays leader du Golfe. De son côté, MBZ envisageait depuis longtemps cette normalisation : la concession optique que fait Netanyahou de renoncer pour l’instant à l’annexion de la Cisjordanie lui permet de se draper dans l’habit du vrai défenseur des intérêts des Palestiniens. 

Cet accord marque un vrai changement de perspective dans le règlement du conflit israélo-palestinien.

L’un et l’autre offrent au passage à Donald Trump l’une des rares victoires diplomatiques qu’il aura à son actif après quatre ans de mandat. C’est peut-être de la part de MBZ et Netanyahou un investissement pour le cas où Trump serait réélu, sans prendre cependant un grand risque dans l’hypothèse où Biden l’emporterait : la renonciation, fût-elle provisoire, de Jérusalem à l’annexion de la Cisjordanie met de côté pour l’instant un sujet qui aurait compliqué la relation d’une nouvelle administration Démocrate avec l’État juif.

Un homme en particulier, l’ambassadeur très introduit des Émirats à Washington, Youssef al-Otaiba, a sans doute pesé dans cette affaire. En juin, il publiait en effet une lettre dans un journal israélien pour avertir les autorités de Jérusalem que l’annexion de la Cisjordanie représenterait un obstacle au rapprochement des deux pays. L’accord du 13 août constitue en quelque sorte un corolaire opérationnel de cette analyse, en la transformant en démarche positive. Youssef al-Otaiba est suffisamment averti du monde politique américain pour avoir assuré ses arrières dans l’entourage de Biden. 

Tout ne se ramène pas cependant à des considérations d’opportunité tactique. Si les Émirats Arabes Unis et Israël franchissent le pas de la normalisation, c’est aussi qu’ils jugent nécessaires de se préparer aux futures étapes du désengagement américain de la région et, en cas de victoire des Démocrates, au retour possible d’une détente entre Washington et Téhéran. Par ailleurs, cet accord marque un vrai changement de perspective dans le règlement du conflit israélo-palestinien : il dépouille l’Autorité palestinienne de la seule carte réelle qui lui restait, c’est-à-dire ce que l’on appelle l’initiative Abdallah ou l’initiative arabe, cette doctrine ancienne qui voulait que les Arabes reconnaîtraient Israël le jour où un accord de paix israélo-palestinien serait signé. 

Certes, pour l’instant, la normalisation avec Israël ne concerne que les Émirats. Elle n’est toutefois condamnée par aucun État arabe. Chacun s’attend à ce que d’autres suivent et l’on sait qu’en Arabie saoudite, c’est le roi et non son fils, MBS, le dirigeant effectif du pays, qui reste hostile à la normalisation. Autrement dit, il est probable que l’accord entre les EAU et Israël constitue un précurseur d’un réalignement général des positions des acteurs régionaux. 

Quel rôle pour les Européens ? 

La nouvelle coalition qui se dessine a un ennemi principal, qui est l’Iran (la Turquie venant d’ailleurs de plus en plus en deuxième rang). C’est là un des aspects les plus intrigants de l’annonce du 13 août : à l’été 2019, ce qui défrayait la chronique c’était un rapprochement entre les Émirats et l’Iran, marqué entre autres par la visite à Téhéran d’une délégation importante venue d’Abou Dhabi. En effet, en cas de conflit régional, la prospère Dubaï, la cité sœur d’Abou Dhabi, pourrait être la cible la plus facile d’une attaque iranienne. 

Depuis l’été dernier, les gouvernements émirati et iranien sont restés en contact. Avec l’accord du 13 août, MBZ a-t-il changé d’approche vis-à-vis de son dangereux voisin ? Ou les Émiratis font-ils simplement le calcul que les Iraniens ne peuvent se permettre de prendre des risques inconsidérés jusqu’aux élections américaines ? Estiment-ils au total qu’ils ont une occasion de renforcer leur main du côté israélien comme ils l’avaient fait il y a un an du côté iranien, en vue de vastes marchandages régionaux à venir ? 

En effet, en cas de conflit régional, la prospère Dubaï pourrait être la cible la plus facile d’une attaque iranienne.

Aux États-Unis, la plupart des commentateurs, même ceux qui ne sont pas favorables à Donald Trump, ont salué un développement jugé historique. Le Quai d’Orsay s’est plus prudemment félicité dans un communiqué du rapprochement entre deux pays amis de la France tout en appelant Israël à une renonciation définitive à l’annexion de la Cisjordanie. D’un point de vue européen, la nouvelle donne comporte en réalité des risques : elle peut durcir encore davantage les clivages internes à la région, radicaliser les oppositions entre l’axe Golfe-Égypte-Israël et l’Iran ainsi qu’entre le même axe et la Turquie et le Qatar. Un cran supplémentaire dans l’encerclement de l’Iran, notamment, est-il une si bonne chose en soi ?

L’accord EAU-Israël illustre cependant une nouvelle fluidité dans les rapports régionaux. Il peut donc aussi représenter une opportunité. Le rôle des Européens doit être d’exploiter les incertitudes actuelles pour travailler à une diminution des tensions, en commençant par une attitude ferme pour que la Cisjordanie soit reconnue comme le territoire palestinien qu’elle est en effet ; en rappelant aussi que l’objectif devrait être in fine une intégration de l’Iran dans la région. De ce point de vue, toutes les ressources diplomatiques des Européens seront sollicitées à brève échéance pour atténuer le choc de la crise majeure qui s’annonce autour du dossier nucléaire iranien. 

Après avoir été mis en minorité au Conseil de Sécurité sur leur projet de prolongation de l’embargo sur les armes conventionnelles à l’Iran (2 voix sur 15), les États-Unis vont maintenant tout faire pour enclencher un retour des sanctions onusiennes ("snapback") contre la République islamique, en invoquant une disposition de l’accord nucléaire (JCPOA) dont ils se sont pourtant eux-mêmes retirés.

 

Copyright: JACK GUEZ / AFP

 

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