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La nouvelle guerre froide a commencé

ARTICLES - 20 Septembre 2021

La rupture du "contrat du siècle" par l'Australie est avant tout une trahison des États-Unis, qui montre à quel point le centre de gravité du monde s'est déplacé en Chine. Au-delà de la France, les principales victimes de ce revirement stratégique sont l'Otan et l'Union européenne, écrit Dominique Moïsi.

La situation dans le monde, en 2021, évoque de plus en plus dangereusement celle de l'Europe dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale. Avec la Chine de Xi Jinping dans le rôle de l'Allemagne de Guillaume II et la France dans celui de la victime collatérale. La Chine de Deng Xiaoping faisait preuve de sagesse et de modération. Confiante en son destin, elle laissait le temps au temps. L'avenir lui appartenait. Le XXIème siècle serait celui de la Chine, tout comme le XXème (à partir de 1941) avait été celui de l'Amérique. L'impatience, l'imprudence de Xi, encouragées par le déclin accéléré des États-Unis, ont modifié les cartes de manière radicale. Tout comme l'Allemagne de Guillaume II en son temps, la Chine de Xi fait peur, et avant tout dans la région géographique la plus proche d'elle, la zone Indopacifique.

Un effet de dissuasion sur la Chine

En tissant avec patience et constance une relation de confiance avec l'Australie, la France avait sans doute sous-estimé le "facteur chinois". L'Australie n'a pas renié ses accords passés avec la France parce que l'Amérique lui proposait, elle, des sous-marins à propulsion nucléaire. Cette différence significative a certes joué un rôle, mais l'essentiel était ailleurs. Les sous-marins que faisaient miroiter Washington étaient avant tout, américains. Et, face à la menace grandissante de la Chine, les nations démocratiques ou non démocratiques d'Asie éprouvent le besoin d'une garantie supplémentaire. Et, à leurs yeux, seule l'Amérique peut leur fournir cette protection.

En tissant avec patience et constance une relation de confiance avec l'Australie, la France avait sans doute sous-estimé le "facteur chinois". 

Même dévalué, le dollar reste une monnaie de change incontournable. Même remise en question, la protection américaine apparaît comme la seule capable, de manière ultime, d'exercer un effet de dissuasion sur la Chine. Le traité trilatéral entre les États-Unis, l'Australie et la Grande-Bretagne, dit Aukus, répond à ce besoin croissant de protection. La Chine a beau jeu de dénoncer la stratégie d'encerclement de ses adversaires. Elle est la principale responsable de cet état de fait, psychologique autant que politique.

Radicalité nouvelle du présent

Les comparaisons historiques sont utiles. Elles mettent en perspective le présent. Elles peuvent aussi être dangereuses. Soit parce qu'elles créent une illusion rétrospective de fatalité, soit parce qu'elles masquent la radicalité nouvelle du présent. En 1914, le monde ne vivait pas à l'ombre de l'arme nucléaire et l'Europe ne dépendait pas économiquement de l'Allemagne, comme c'est le cas du monde aujourd'hui face à la Chine. Que faire lorsque la principale menace géopolitique vient de l'un de vos premiers fournisseurs et de l'un de vos premiers marchés, et que votre principal allié et protecteur, depuis plus de soixante-quinze ans, vous trahit et vous déconsidère ?

C'est une chose de constater que l'équilibre du monde se joue désormais en Asie : l'Europe, depuis la fin de l'URSS, n'est plus la première ligne de défense de l'Amérique. C'en est une autre de se faire humilier délibérément. À quoi bon avoir un secrétaire d'État (ministre des Affaires étrangères) francophone à Washington, si sa tâche principale est de "vous faire un enfant dans le dos" pour utiliser une expression un peu vulgaire, mais qui traduit bien aujourd'hui le sentiment dominant à Paris ?

Atmosphère de trahison

Un mois après la chute de Kaboul, un monde nouveau se dessine sous nos yeux. On peut le résumer en une formule simple : la nouvelle guerre froide a commencé. Loin d'être le sauveur attendu par l'Europe, Joe Biden apparaît au contraire comme un condensé de l'action de ses deux prédécesseurs. Il combine, de manière brutale, le virage vers l'Asie de Barack Obama, et "l'Amérique d'abord" sinon "seule" de Donald Trump. Au-delà de la France, les premières victimes de la diplomatie de Washington sont l'Otan et l'Union européenne. Après avoir connu sa première défaite en Afghanistan, l'Alliance atlantique aura du mal à survivre à l'atmosphère de trahison et de discorde qui règne désormais entre ses principaux membres. 

Le président des États-Unis annonçait la naissance du traité d'alliance trilatérale entre les États-Unis, l'Australie et la Grande-Bretagne, l'Aukus, au moment même où l'Union européenne dévoilait ses plans pour une stratégie plus ferme et cohérente face à la Chine. Mais qui se soucie de ce que pense et décide l'Europe ? Est-elle encore perçue comme un acteur qui compte, comme un acteur légitime, sur la scène Indopacifique ? 

Au-delà de la France, les premières victimes de la diplomatie de Washington sont l'Otan et l'Union européenne.

Au moment où cette partie du monde s'engage dans une dialectique de provocations et de surréactions, la question "L'Europe combien de divisions ?" est implicitement posée.

Il est des moments dans l'Histoire, où des événements, relativement mineurs en eux-mêmes - même s'ils sont financièrement coûteux et diplomatiquement humiliants - constituent des révélateurs de l'entrée dans un nouveau monde. La trahison australienne, le complot américain auquel il convient d'ajouter le ralliement opportuniste de la Grande-Bretagne, représentera peut-être demain, un de ces moments tournants.

La France ne fait pas le poids

La France doit en tirer des leçons, mais lesquelles ? Si une révision déchirante de notre diplomatie s'impose, dans quelle direction doit-elle nous mener ? Jouer la carte de "la France seule" n'a tout simplement pas de sens. Au temps de la guerre froide et à l'heure du général de Gaulle, la France pouvait apparaître comme une alternative idéale pour tous ces pays d'Amérique latine et d'Asie qui se refusaient à choisir entre les deux blocs. Mais, aujourd'hui, qui en Asie, face à la menace chinoise, ou qui en Europe de l'Est et du Centre face à la menace russe, ferait le choix de Paris plutôt que celui de Washington ? La France existe sur le plan géopolitique, mais ne fait pas le poids à elle seule. L'Europe ferait le poids, mais elle n'existe pas (ou si peu) géopolitiquement. Le rôle de la France doit être celui d'un lanceur d'alerte, face à la dangereuse dérive du monde. Certes, Emmanuel Macron n'est ni le pape, ni mère Teresa. Mais il a le devoir de crier son inquiétude légitime au moment où la rivalité entre la Chine et l'Amérique prend un tour nouveau. Au moment aussi où le tabou du nucléaire s'estompe. Les mots et les actes des "loups guerriers chinois" entraînent le monde vers le retour de la guerre.

Avec l'aimable autorisation des Échos (publié le 20/09/2021).
 

Copyright : WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

 

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