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Israël-Palestiniens, encore soixante-dix ans de guerre ?

BLOG - 3 mai 2018

Alors qu’elle avait quasiment disparu de l’actualité internationale depuis quelques années, la question de la paix au Proche-Orient est revenue sur le devant de la scène diplomatique avec la décision de Donald Trump, le 6 décembre 2017, de transférer l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv à Jérusalem-Ouest, décision qui devait être concrétisée le 14 mai 2018, coïncidant ainsi avec le 70ème anniversaire de la création de l’Etat. 

Aussitôt après ce que le dirigeant palestinien Mahmoud Abbas a appelé "la claque du siècle", nombre de dirigeants et de commentateurs en avaient conclu que l’Amérique ne pouvait plus être l’intermédiaire de bonne volonté qu’elle a été depuis la fin des années 1970. D’autant plus que Washington avait ensuite enfoncé le clou en suspendant ses contributions à l’agence de l’ONU chargée des réfugiés palestiniens. 

La "solution à deux Etats" apparaît d’autant plus moribonde aux observateurs que quelques jours plus tard, en Israël, le Likoud s’était prononcé pour la première fois en faveur d’une annexion de la Cisjordanie. Tandis que, pendant ce temps, les efforts de "réconciliation" inter-palestinienne piétinent toujours. 

Dans ce contexte, le réveil des habitants de Gaza, encouragé par un Hamas affaibli qui a manipulé un désir de manifester spontanément et sans doute pacifiquement pour en faire une tentative de s’approcher au plus près de la frontière avec Israël, peut-être avec l’intention de franchir celle-ci – exposant ainsi les manifestants à une répression très dure – a plutôt conforté les positions maximalistes du gouvernement (1). 

"Dire que "la solution à deux Etats est désormais impossible" arrange bien, au fond, les extrémistes des deux bords"

Il y a pourtant des raisons de penser que la paix est encore possible.

Dire que "la solution à deux Etats est désormais impossible" arrange bien, au fond, les extrémistes des deux bords, mais l’opinion israélienne continue de la soutenir.

Certes, la colonisation se poursuit, mais essentiellement de manière "verticale" (nouveaux logements) et non "horizontale" (pas ou peu de nouvelles implantations). En dépit du maillage de plus en plus important de la Cisjordanie par les infrastructures israéliennes, la création d’un Etat palestinien reste une option réaliste dès lors que les deux parties accepteraient des rectifications de frontières (moins de 10 % si l’on en croit les négociateurs des 25 dernières années). L’immense majorité des colons est en effet installée dans quelques gros blocs d’implantations près de la ligne de cessez-le-feu de 1948, et bien souvent pour des raisons tenant davantage aux prix de l’immobilier qu’à une volonté d’occupation de la terre. Moins de 100 000 d’entre eux – il est vrai très déterminés – devraient être évacués ou, pour certaines implantations, bénéficier d’un statut spécial (enclaves ?). Avec quelques vrais points durs toutefois, notamment à Hébron, où les implantations sont en pleine ville, et où le visiteur ressent une tension dont l’intensité est sans doute inégalée dans le reste des territoires palestiniens. 

Le "droit au retour" des anciens habitants arabes du territoire israélien actuel ? Il n’en est pas question pour les Israéliens – toutes tendances politiques confondues – mais les responsables palestiniens le savent et se contenteraient presque certainement d’une mesure symbolique, consistant en la réinstallation d’un petit nombre de personnes parties en 1948.

Reste Jérusalem. Notons que M. Trump s’est sagement – si ce qualificatif peut lui être apposé – abstenu de se prononcer sur le statut futur de la ville. Il s’agit sans doute du problème le plus épineux. Nicosie, la seule capitale divisée au monde, ne peut guère être citée en exemple… Mais dès lors qu’il serait acquis que la Ville Sainte resterait la capitale d’Israël, la créativité des diplomates pourrait certainement – si l’on prend pour hypothèse une négociation de bonne volonté – aider à trouver une option acceptable pour les Palestiniens et surtout leurs soutiens arabes (2). La scène internationale nous offre de nombreux exemples de compromis qui, pour être boiteux, n’en sont pas moins durables. L’ancienne république yougoslave de Macédoine ne vit-elle pas depuis près de trente ans avec un nom provisoire ? (3)

"Tous les experts de la région savent que la création d’un Etat unique, même sous forme de fédération, poserait encore plus de problèmes, d’un côté comme de l’autre"

Au bout du compte, l’argument le plus fort en faveur d’une solution à deux Etats est qu’il n’existe aucune autre solution réaliste : tous les experts de la région savent que la création d’un Etat unique, même sous forme de fédération, poserait encore plus de problèmes, d’un côté comme de l’autre (4). Pas question pour Israël de renoncer à l’idée de "l’Etat juif", essence même du projet sioniste et au demeurant expression consacrée dans les résolutions initiales des Nations-Unies (5). La "solution à un Etat", si tant est qu’elle en soit une, irait à l’encontre même du projet sioniste sans pour autant satisfaire les revendications nationales palestiniennes. Et croit-on sérieusement, au moment même, selon les évaluations disponibles, où le nombre d’Arabes et de Juifs entre la Méditerranée et le Jourdain est devenu à peu près identique, qu’une cohabitation binationale serait pacifique et durable ? Ici, le souvenir des Balkans devrait inspirer non l’espoir, mais la crainte. 

Mais les blocages restent forts et empêchent toute avancée significative. La situation actuelle est enkystée non seulement sur les terres, mais aussi, et peut-être surtout, dans les têtes. L’idée même de mettre un terme définitif au conflit est difficile à accepter des deux côtés. La "culture de paix" que s’efforcent de développer des organisations de la société civile – on pense par exemple au Shimon Peres Center for Peace de Jaffa – reste défaillante. Et les dirigeants actuels – tant du côté israélien que palestinien – ne bénéficient pas de la légitimité politique nécessaire pour faire accepter à leurs populations les concessions douloureuses nécessaires à la fameuse "fin des revendications" (end of claims) qui doit impérativement, pour les Israéliens, accompagner tout plan de paix.

Une chose est certaine : ce serait mal connaître Israël que de penser qu’il suffirait d’une forte "pression internationale", notamment américaine, pour que le pays se retire des territoires occupés. Notamment parce que l’influence des colons et de leurs soutiens dans la vie politique israélienne s’est considérablement accrue – avec leur nombre, du fait d’un taux de fécondité unique dans le monde occidental – depuis les accords d’Oslo. En tout état de cause, une telle "pression" n’est pas d’actualité sous la mandature de Donald Trump, dont l’accession à la présidence a à la fois donné des ailes aux plus radicaux des Israéliens et découragé nombre de Palestiniens modérés.

"Trump est persuadé que seule une pression maximale sur les Palestiniens peut conduire ceux-ci à accepter des concessions douloureuses"

C’est dans ce paysage qu’est intervenue la décision américaine sur Jérusalem. Mais le comportement brutal de l’actuelle administration doit être suivi avec attention. Car il s’accompagne d’une tentative discrète de relancer le processus de paix sous une forme nouvelle. Trump est persuadé que seule une pression maximale sur les Palestiniens peut conduire ceux-ci à accepter des concessions douloureuses – comme par exemple le renoncement à l’établissement de leur capitale à Jérusalem-Est, voire à un véritable Etat totalement souverain. Il est ainsi question d’une "solution à un Etat et demi". 

Là où le jeu de Trump devient intéressant, c’est qu’il est basé sur une complicité nouvelle – elle-même fondée sur une détestation commune du régime iranien – entre Israël et l’Arabie saoudite, un pays dont les choix sont déterminants pour le monde musulman. Le cadre dans lequel sera poursuivie cette initiative dans les mois qui viennent reste à fixer : on peut imaginer qu’un format international, avec la participation non seulement des Etats-Unis mais aussi de quelques pays arabes et peut-être européens, pourrait être acceptable par les deux principaux protagonistes.  

Le pari américain n’a pas moins de chances d’aboutir qu’une énième série de navettes entre Jérusalem et Ramallah. Et après vingt-cinq ans de statu quo, il est difficile de reprocher à M. Trump de vouloir "essayer autre chose" et de "renverser la table". 

Il reste que l’on voit mal comment cette initiative, pour l’heure excessivement marquée en faveur des intérêts d’une seule des deux parties, pourrait parvenir à un règlement durable du conflit, à l’heure où Israël se préoccupe bien plus de la présence croissante de l’Iran au nord du pays que de la question palestinienne. En effet, largement oubliée d’une grande partie de la population du fait de la construction de la barrière de sécurité (le "Mur"), cette question n’affecte ouvertement ni l’activité économique du pays, ni même la vie sociale israélienne si l’on excepte quelques incidents ponctuels à Jérusalem ou dans les implantations.  

A moins, peut-être, que l’Arabie saoudite ne s’engage pleinement, et que Mohammed Ben Salman, lui aussi enclin à changer les règles du jeu régional, se sente suffisamment fort pour peser sur Washington…   

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(1) Il n’est pas inutile de rappeler que la frontière avec l’Egypte, ancienne puissance occupante, est totalement fermée, contrairement à celle qui sépare Gaza d’Israël. S’agissant de la répression des manifestations dites du "Jour de Colère", l’armée israélienne affirme que certains des manifestants étaient armés et que les règles d’engagement consistent à viser les membres inférieurs des manifestants s’approchant à moins de 300 mètres près de la clôture. Au 22 avril, ces manifestations hebdomadaires avaient causé 37 morts et plusieurs centaines de blessés (dont 38% touchés à la partie supérieure du corps si l’on en croit le ministère palestinien de la santé).  

(2) La "solution" déjà ancienne et pourtant peu satisfaisante, consistant à faire d’Abou Dis, un village palestinien proche de Jérusalem, la capitale du futur Etat palestinien n’a-t-elle pas été mentionnée avec approbation par Mohammed Ben Salman ?   

(3) Sa dénomination officielle est "Ancienne République Yougoslave de Macédoine" (ARYM), du fait de l’opposition d’Athènes à l’emploi du seul mot "Macédoine". 

(4) La création d’une forme de confédération aux compétences limitées (certaines questions économiques, par exemple), n’est en revanche pas hors de portée. Mais elle supposerait en tout état de cause la création préalable d’un Etat palestinien.  

(5) Comme toujours en Israël, on peut être d’accord sur l’essentiel et s’écharper sur le sens exact des concepts. Ainsi la notion "d’Etat juif", activement promue par le gouvernement actuel, ne fait-elle pas l’objet d’une interprétation consensuelle : Etat à majorité juive ? Etat de tradition culturelle juive ? Etat gouverné par la loi juive ?...  

 

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