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Facebook et les défis de l’information en ligne : entretien avec Gilles Babinet

BLOG - 30 mai 2018

La semaine dernière fut riche en émotions pour les acteurs du monde de la technologie. Mardi 22 mai, Mark Zuckerberg, CEO de Facebook, s'exprimait devant le Parlement européen. Un mois après un exercice similaire devant le Sénat américain, la relation entre le régulateur et l’entreprise californienne reste tendue. Vendredi 25 mai, le Règlement général sur la protection des données personnelles (RGPD) est entré en vigueur alors que se déroulait, Porte de Versailles, le deuxième jour (sur trois) du salon de la technologie Vivatech. Interview de Gilles Babinet, notre expert sur les sujets numériques, sur ces événements qui marquent un tournant de l’ère digitale.

Suite aux nombreux défis auxquels Facebook a récemment fait face (ingérence, utilisation de données privées, désinformation), les députés européens ont menacé de démanteler Facebook. Est-ce là une solution optimale ?

Démanteler Facebook serait d’une très forte agressivité à l’égard de notre partenaire américain dans un contexte de guerre commerciale larvée. Il est plus envisageable de voir progressivement apparaître des contraintes d’usages de plus en plus restrictives pour prévenir les phénomènes d’addiction, de harcèlement et de désinformation. La portabilité et l’accès en continu et en temps réel aux données privées pourraient aussi constituer des conditions non négociables et jeter les bases d’un antitrust à l’ère des données. Rappelons en effet que si le RGPD impose un principe de portabilité, il n’en définit pas les conditions. Or la vraie barrière à l’entrée sur les marchés massifs de la donnée pour des acteurs tiers se trouve largement liée aux conditions d’accès à cette donnée, en possession de Facebook. 

Au-delà de l’avantage financier dont dispose Facebook, le géant de la Silicon Valley bénéficie également d’une quantité de données astronomique, assurant la supériorité de ses produits sur ceux de ses concurrents directs. Aujourd’hui, la compétition se fait également par la donnée. On pourrait donc imaginer une interface de programmation applicative obligatoire (ou Application Programming Interface en anglais - API -, qui pourrait être visualisée comme une petite porte par laquelle Facebook créerait un accès aux données qu’il récolte), rendant les données de Facebook accessibles pour l’innovation. Sur le modèle d’Image.net, un site offrant des milliers d’images aux développeurs d’outils de machine learning, cet accès permettrait aux start-up de bénéficier d’un “lac” de données pour perfectionner leurs algorithmes.

Sur le même thème, on pourrait très bien envisager que la régulation se fasse également par des API. La possibilité de mesurer en temps réel la propagation de fake news, de s’assurer que des fuites de données ne sont pas effectuées dans un contexte anormal pourrait à terme reposer sur des acteurs tiers, qui seraient en interface entre les pouvoirs publics et Facebook. Cela peut sembler être de la science-fiction, mais la légitimité future des États pourrait bien provenir de leurs capacités à mettre en place des régulations algorithmiques, au-delà de la loi.

Comment Facebook appréhende-t-il le Règlement général sur la protection des données (RGPD) ? Le RGPD va-t-il permettre d'amoindrir certains des effets contingents (ingérence, etc.) causés par Facebook ?

Facebook est probablement déjà compatible avec le RGPD et il faut bien comprendre que la visite de Mark Zuckerberg s’inscrit aussi dans ce contexte. Le futur de Facebook passe par une transparence accrue vis-à-vis de ses utilisateurs. L’objectif de Facebook est d’être le champion de la gouvernance individuelle des données personnelles et de devenir de ce fait la plateforme centrale d’administration de ces données, y compris à l’égard de plateformes tierces. Certains outils comme Facebook Connect, qui sont déjà en place, sont particulièrement adaptés à cette stratégie.

Il est intéressant de noter que Mark Zuckerberg a annoncé qu’il appliquerait les normes posées par le RGPD aux utilisateurs du monde entier. Il y a dans cette déclaration une certaine hypocrisie, dans la mesure où, en dehors de l’Europe, les utilisateurs ne bénéficient pas du système juridique lié au RGPD (possibilité de lancer des class actions, menaces de pénalités à hauteur de 4 % du chiffre d’affaires etc.). Ainsi, si ces données sont bien disponibles aux utilisateurs hors Europe, ceux-ci n’ont pas de levier en cas d’infraction concernant l’utilisation de leur données.

Cela démontre toutefois une volonté de faire preuve d’une plus grande transparence vis-à-vis de ses utilisateurs. Facebook ne peut maintenir son état de domination que si ses utilisateurs font confiance aux services offerts par la firme californienne. Les scandales récents font beaucoup de mal à l’entreprise, même si cela n’est pas visible immédiatement en termes de résultats financiers (Facebook a présenté de bons résultats en avril, avec une augmentation du chiffre d’affaires de 49 % sur l’année 2017). Aux États-Unis, le nombre d’utilisateurs quotidiens a chuté à la fin de l’année 2017. L’enjeu pour Facebook est que cela ne se produise pas ailleurs.

Tristan Harris, ancien employé de Google travaillant sur les problèmes d'addiction sur les réseaux sociaux, était également de passage à Paris les 22 et 23 mai. L'addiction aux réseaux sociaux est considérée comme l'une des causes de la désinformation en ligne. Ce sujet est-il pris en compte ?

L’une des critiques qui pourrait être faite à Facebook concerne son business model, qui repose largement sur l’addiction (caché derrière le terme “engagement”) et la viralité (qui rend plus visible des contenus faisant appel aux sentiments, y compris la haine et le rejet). Les enjeux en termes de santé publique sont largement sous-estimés, particulièrement en Europe ; nombreux sont les observateurs du corps médical qui n’hésitent plus à comparer l’impact probable de Facebook et de l’ensemble des médias sociaux à l’addiction qu'entraîne la consommation de tabac : les enfants et jeunes adultes ne bougent plus, accroissent fortement leur exposition à l’anxiété et à la dépression, etc. En toute hypothèse, à moins d’une inflexion majeure, cela pourrait fortement impacter l’espérance de vie de la population entière. Il y a là un sujet ignoré par le corps politique et des similitudes avec l’attitude que celui-ci a eue, des décennies durant, vis-à-vis de la cigarette. Des mesures comme la mise en place d'un système d'alerte d'utilisation trop intense sont à explorer.

Pour l’Europe, il y a là une opportunité de premier plan pour mener une politique forte. La question de la réglementation sur la conception même des plateformes qui encouragent ce comportement addictif mérite d’être posée dans le cadre d’un débat démocratique. Pour ce qui est des jeunes, au risque de passer pour réactionnaire, je salue la décision du ministre de l’Éducation nationale d’interdire l’utilisation des téléphones portables au collège, qui me semble aller dans le bon sens pour tenter de lutter contre l’addiction aux réseaux sociaux. Avant que l’on ne soit capable d’intégrer les smartphones au sein de protocoles pédagogiques nouveaux, c’est malheureusement ce qu’il convient de faire tant les problèmes liés aux troubles d’attention chroniques semblent en forte croissance.

Enfin, la dernière grande critique concerne les enjeux de fake news pour lesquels une loi est actuellement en débat. Il s’agit là d’un problème mondial, préoccupant, dans la mesure où il peut altérer le fonctionnement sain des démocraties et, sans entrer dans le détail de ces enjeux, il me semble qu’il faudra plus d’une loi pour en venir à bout.

 

 

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