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États-Unis : une campagne "émotionnelle" avant tout

ARTICLES - 21 Septembre 2020

Le candidat de la "compassion" d'un côté, celui de "l'humiliation" de l'autre. Chacun à sa manière, Joe Biden et Donald Trump se placent sur un registre émotionnel pour tenter de remporter le scrutin du 3 novembre dans une campagne, écrit Dominique Moisi, qui ne ressemble à aucune autre.

Sur le perron de la Maison-Blanche, Donald Trump brandit triomphalement le Traité de paix que viennent de signer Israël, les Émirats Arabes Unis et Bahreïn. Comment un homme qui mérite - au moins à ses yeux - le prix Nobel de la paix pourrait-il ne pas être réélu ? Bien sûr, il y a le précédent des élections de 1992. Georges H. Bush sorti victorieux de la première guerre en Irak, avait été défait par un jeune démocrate, Bill Clinton. "It's the economy, stupid", avait-on dit alors. Les Américains se souciaient plus de l'état de leur portefeuille, que de la gloire de leur pays. En 2020, ne devrait-on pas dire : "It's the epidemic, stupid" ? Ce n'est pas un "accord historique" au Moyen-Orient qui déterminera les électeurs, c'est la situation sanitaire aux États-Unis. L'incapacité de l'administration à gérer la crise de façon convaincante apparaît comme un révélateur des faiblesses personnelles de Donald Trump, de son caractère, de son essence même.

Émotion communicative

En 2008, Barack Obama l'avait emporté comme le candidat de l'espoir ; en 2016, Donald Trump comme celui de la peur. En 2020, ces émotions sont toujours présentes ; Biden se présente comme le candidat de la Lumière contre celui de l'Obscurité. Mais la force de Joe Biden réside avant tout dans l'adéquation qui existe entre le message, le messager et le contexte dominant. Lorsqu'il parle avec compassion et empathie des souffrances des Américains qui sont confrontés au Covid-19, à la misère économique, aux violences raciales - le péché originel de l'Amérique -, Joe Biden est crédible. C'est un homme qui a connu et surmonté de nombreuses tragédies dans sa vie familiale. Lorsqu'il défend avec vigueur - après les attaques indignes du commandant en chef des armées contre les "perdants" (ceux qui sont morts dans les combats ou ont été faits prisonniers) - l'honneur de son fils décédé d'un cancer au cerveau il y a quelques années, et qui a servi dans l'armée américaine, Joe Biden fait preuve d'une émotion communicative. Il laisse entrevoir les qualités qui seront les siennes, dans les débats qui vont bientôt l'opposer à Donald Trump.

Le 3 novembre, Donald Trump peut-il être, de manière ultime, victime de son manque de cœur et de son absolue incapacité à ressentir la douleur de l'autre ?

"Rodrigue, as-tu du cœur", fait dire Corneille à Don Diègue, dans Le Cid. Dans le cas de Donald Trump, la réponse semble claire, et négative. Il a fallu trois semaines d'incendies gigantesques et des dizaines de morts pour que Donald Trump commence à s'intéresser au sort des milliers de Californiens victimes des flammes. Et encore, il le fit tout en continuant à nier la cause primaire du sinistre, le réchauffement climatique. "Vous verrez, cela finira par se refroidir."

Le 3 novembre, Donald Trump peut-il être, de manière ultime, victime de son manque de cœur et de son absolue incapacité à ressentir la douleur de l'autre ? Dans l'histoire américaine depuis la création de la République, l'élection de 2020 est tout à fait exceptionnelle. Et pas seulement parce que les États-Unis sont confrontés simultanément à une triple crise : sanitaire, économique et raciale. Ce qui rend cette élection unique, c'est la personnalité du président candidat à sa réélection. Un "exceptionnalisme" qui pousse de nombreux observateurs à se demander s'il acceptera les résultats des urnes, si jamais - c'est ce que prévoit toujours la majorité des sondages - ils lui étaient défavorables ? George Washington, le premier président des États-Unis, conquit - selon l'un de ses biographes, Garry Wills - le respect de ses contemporains, puis le pouvoir, par le fait que, tel Cincinnatus, il était prêt à l'abandonner à tout moment. C'est peu de dire que Donald Trump n'a pas en lui l'once d'un George Washington, ou pour faire bonne mesure celle d'un Abraham Lincoln sur les questions raciales, ou celle d'un Franklin D. Roosevelt en matière économique et sociale.

"Parti de l'humiliation"

Le scrutin du 3 novembre sera-t-il un simple référendum anti-Trump, la mobilisation pour se "défaire" de lui étant plus forte que celle des partisans de sa réélection ? Les élections qui s'annoncent seront surtout les plus "émotionnelles" de l'histoire des États-Unis. Une dimension que renforce le décès de Ruth Bader Ginsburg (RBG), doyenne de la Cour Suprême... Elles opposeront le "parti de la compassion", incarné par les démocrates, au "parti de l'humiliation", c'est-à-dire, celui qui joue du sentiment d'humiliation de son électorat, les républicains.

[Les élections] opposeront le "parti de la compassion", incarné par les démocrates, au "parti de l'humiliation", c'est-à-dire, celui qui joue du sentiment d'humiliation de son électorat, les républicains.

C'est tout le paradoxe de la campagne menée par Donald Trump. Après quatre années à la Maison-Blanche, il se présente encore comme l'outsider. Il mobilise ses troupes - qui lui sont restées globalement fidèles - en jouant de leur réflexe de peur, mais plus encore de leur sentiment d'humiliation face aux élites : "Moi je parle votre langage, je ne vous méprise pas." Leur fidélité fait dire à certains analystes qu'il pourrait y avoir une continuation du trumpisme sans Trump, après l'éventuelle défaite du candidat républicain. Mais les populismes ont besoin d'incarnation à leur tête. Que serait la Hongrie d'Orbán sans Orbán ? La personnalité de ceux "qui commencent comme des démagogues et terminent comme des tyrans", pour reprendre la belle formule d'Alexander Hamilton dans les Federalist Papers, fait toute la différence. Or il n'y a pas deux Donald Trump. Son mélange de narcissisme et de cynisme, d'ignorance et d'aplomb, d'amoralité et de ruse fait de lui un contre-modèle unique dans toute l'histoire des États-Unis.

De fait, Donald Trump avait tout prévu, sauf l'épidémie. Et le fait qu'elle renforcerait l'opposant que le parti démocrate lui avait désigné, peut-être par défaut. Mais son âge, les cicatrices de son histoire personnelle font de Joe Biden l'homme de la situation. Il n'est plus "Sleepy Joe", le vieillard assoupi, mais "Uncle Joe", l'homme compatissant et digne, celui prêt à vous écouter, à vous entourer, et à vous protéger, parce qu'en matière de souffrance il s'y connaît.

On ne peut certes exclure des scénarios catastrophes, favorisés ou non par des puissances extérieures. Rien n'est joué encore. Mais les États-Unis ne sont pas une "république bananière". Les juges et l'armée y sont les garants de la démocratie. L'Amérique du Nord n'est pas l'Amérique du Sud.

 

Copyright : TASOS KATOPODIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 18/09/2020)

 

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