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Emmanuel Macron au Proche-Orient – premiers éléments d’évaluation

BLOG - 21 décembre 2017

En quelques mois à l’Elysée, Emmanuel Macron s’est déjà fortement impliqué dans les affaires du Proche et du Moyen-Orient. Il ne s’agira pas ici d’évoquer notre action au Maghreb ou au Sahel, incontestablement marquée par un regain d’énergie dans l’approche française et une indéniable habileté du président dans ses rapports avec ses interlocuteurs (visites à Rabat et à Alger notamment).

S’agissant du Golfe et du Levant, le président a multiplié les contacts. Il est souvent au téléphone avec un grand nombre de dirigeants de la région, M. Erdogan par exemple. Il a reçu à Paris plusieurs d’entre eux et s’est rendu lui-même à Abou Dhabi, Riyad et Doha. Il a su éviter de prendre parti dans la querelle entre l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis d’un côté et le Qatar de l’autre. Il a fait sur certains sujets – on va y revenir - des déclarations fortes, qui sans doute contribuent à maintenir la visibilité de la France.

"Avec un président plein d’ardeur et sans tabou, la France serait de retour au Proche-Orient."

C’est sur le Liban que l’activisme macronien a donné ses premiers résultats tangibles. En allant voir Mohammed ben Salman - MBS - à Riyad (le 9 novembre) et en invitant Saad Hariri à Paris, le président de la République a offert une porte de sortie au prince héritier saoudien, qui s’était piégé lui-même en paraissant "retenir" le Premier ministre libanais. Il a permis à ce dernier de se repositionner dans le jeu politique de son pays. Le Liban, qui paraissait bien proche d’une crise très grave, porteur de risques d’escalade régionale, a retrouvé un minimum de calme. Bien entendu, on peut se demander pour combien de temps, mais la stabilisation du Liban est un exercice qui demande à être perpétuellement renouvelé.

Dans une région particulièrement inflammable, la France d’Emmanuel Macron a bien servi la paix en éteignant ce qui aurait pu être un départ d’incendie

Certains commentateurs de la presse internationale –  Alissa J.Rubin par exemple, dans le New York Times du 9 décembre – ont élaboré à propos de cet épisode toute une théorie : avec un président plein d’ardeur et sans tabou, la France serait de retour au Proche-Orient. Emmanuel Macron exploiterait avec méthode, secondé par un ministre des affaires étrangères chevronné et une pléiade de diplomates compétents, le désinvestissement américain et l’éclipse des diplomaties britannique et allemande. D’autres observent que les Français ne cherchent pas à se démarquer des Américains mais sont bien en effet, dans les circonstances actuelles, "la voix de l’Occident" du fait de leur capacité à "parler à tout le monde" là où la Maison Blanche paraît se borner à appuyer sans nuance ses alliés de prédilection, l’Arabie saoudite et Israël.

"Sur beaucoup de sujets la politique du président de la République s’inscrit pour l’essentiel dans la tradition classique de notre diplomatie."

Sans doute ces analyses méritent elles d’être nuancées. L’élément novateur de la politique macronienne – ce n’est pas là une critique – n'apparaît pas pour l’instant évident. "Parler à tout le monde" est une règle de conduite pratiquée par tous les prédécesseurs d’Emmanuel Macron. Les thuriféraires de celui-ci ne lui rendent pas service en prétendant le contraire. Si l’on compare ses actions avec certaines de ses déclarations comme candidat, on peut constater que la redéfinition des relations avec certains pays du Golfe n’est pas allée extrêmement loin. Le président signe toujours des contrats quand il va à Doha (le 7 décembre), selon les habitudes les mieux établies.

Quand le président reçoit le maréchal Sissi (le 24 octobre), il prononce cette phrase terrible - "pas de leçons à donner" - qui renforce (au détriment de notre image auprès de la jeunesse arabe) la tonalité "realpolitik" de notre relation avec l’Egypte, déjà caractéristique de ses prédécesseurs. Sur le conflit israélo-palestinien, Emmanuel Macron s’en tient à une position pour l’instant attentiste, ce qui est sans doute raisonnable compte tenu de la volonté de M. Trump d’imposer sa vision d’un règlement de paix. Quand toutefois le président américain reconnaît Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, le président réaffirme les fondamentaux que la France a toujours défendus.

On serait tenté, si cela ne paraissait pas impertinent, de constater que sur beaucoup de sujets la politique du président de la République s’inscrit pour l’essentiel dans la tradition classique de notre diplomatie

"S’agissant de la Syrie, le président a voulu marquer une inflexion, voire une rupture, par rapport à la ligne de son prédécesseur."

Sur deux dossiers clefs en revanche, l’analyse de l’action de M. Macron en termes de continuité n’aurait pas de sens : s’agissant de la Syrie, le président a voulu marquer une inflexion, voire une rupture, par rapport à la ligne de son prédécesseur ; en ce qui concerne l’Iran, il se trouve devant une situation nouvelle : une polarisation régionale encore plus forte qu’avant l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015, et aggravée par la politique de M. Trump. Cette situation nouvelle appelle, M. Macron l’a évidemment compris, des réponses imaginatives.

Les responsables politiques français ne pouvaient pas être satisfaits du bilan de l’action de notre pays sur la Syrie depuis le début de la guerre en 2011. Beaucoup d’entre eux adhéraient au diagnostic selon lequel François Hollande et ses ministres des affaires étrangères successifs, notamment M. Fabius, avaient trop mis l’accent sur la nécessité d’un départ de Bachar al-Assad. Ils se seraient notamment privés d’un dialogue avec la Russie réputé constituer le meilleur canal pour avancer vers un règlement de la crise syrienne.

On croit comprendre qu’Emmanuel Macron partage ce diagnostic. Il en a tiré les conséquences en mettant en avant que l’éviction d’Assad ne devait pas constituer une précondition. La priorité donnée à la lutte contre Daesh a été à de multiples reprises rappelée, illustrée par cette formule pourtant historiquement difficile à soutenir : "l’ennemi de la France c’est Daesh, Assad est l’ennemi de son peuple" (en détruisant son pays, Assad n’a-t-il pas favorisé l’émergence de Daesh ?). Cette évolution rhétorique, six ou sept mois plus tard, n’a pas entraîné une réévaluation du rôle de la France par la Russie ou l’Iran, les vrais maîtres de la Syrie. Moscou traite par le dédain la proposition macronienne de création d’un "groupe de contact". La Russie franchit allégrement, par exemple en laissant faire les bombardements et le siège de la Ghouta orientale, la "ligne rouge humanitaire" que le président français avait signifiée à Versailles à M. Poutine.

Dans ces conditions, il peut sembler étrange que M. Macron, dans son interview du 17 décembre, paraisse préparer la voie d’une normalisation avec le régime syrien. On ne voit pas en quoi le contexte évoqué par le président – "Assad sera toujours là quand nous aurons vaincu Daesh" -  justifie une telle perspective. En quoi les intérêts et les valeurs de la France seraient-ils mieux défendus ? Plusieurs précédents – sous M. Chirac, puis sous M. Sarkozy – ont montré que nous risquons dans cet exercice de perdre beaucoup sur le plan symbolique sans gains réels en échange. Le président a annoncé dans cette interview que la France avancerait des initiatives sur la question syrienne au début de l’année prochaine : formulons le vœu que celles-ci visent à renforcer la pression internationale en faveur d’une transition politique à Damas et ne constituent pas une distraction par rapport à cet objectif central si l’on veut rétablir en Syrie un minimum de paix civile. 

On peut craindre que, sur la Syrie, le président Macron se trompe de diagnostic et qu’il ait donc du mal à définir une stratégie pertinente. Il en va différemment sur le dossier iranien, où le chef de l’Etat a arrêté une stratégie cohérente, même s’il tâtonne encore pour trouver la diplomatie qui puisse l’accompagner.

"Téhéran, ou en tout cas l’aile pragmatique du régime, perçoit le président français comme celui qui peut trouver une voie de sortie."

Le président de la République se trouvait en septembre à New-York, pour l’assemblée générale des Nations-Unies, lorsque M. Trump a laissé entendre qu’il allait remettre en cause l’accord de Vienne du 14 juillet 2015. Emmanuel Macron, qui par ailleurs avait annoncé son intention de se rendre à Téhéran, sans engagement de date toutefois, a d’emblée réaffirmé l’intention de la France de respecter les termes de l’accord. Sa position ne diffère pas sur ce point de celle des autres Européens. Il a en même temps précisé qu’il serait souhaitable de compléter l’accord par des discussions portant sur le programme balistique iranien et l’action "déstabilisatrice" de l’Iran dans la région. Cette approche s’efforçait donc de trouver un moyen terme entre l’intérêt iranien pour la mise en œuvre de Vienne et les préoccupations de Washington sur les volets balistique et régionaux de la politique iranienne, entre l’intérêt européen pour le développement de la relation avec l’Iran et la prise en compte de ce que la politique iranienne a d’inacceptable pour ses voisins.

Les prises de position de M. Macron, relayées par des propos du même ordre de M. Le Drian, ont conduit les acteurs régionaux à des réactions parfois vives. Les Iraniens ont dès New-York fait connaître leur mécontentement. Mais les Saoudiens de leur côté ont reproché à la France de trop pencher du côté de l’Iran en voulant sauver l’accord à tout prix et en évoquant une visite du président à Téhéran. La dénonciation par les autorités françaises d’une volonté ou d’une tentation hégémonique de l’Iran a provoqué une vive réaction de la part des Iraniens. Peut-être eût-il été préférable de ne pas multiplier les déclarations : une formule du président à Abidjan le 29 novembre  - marquant que l’Iran n’était pas pour la France un "partenaire" - a fait figure de chiffon rouge à Téhéran.

Toutefois, force est de reconnaître que la diplomatie consiste aussi à marteler des positions, quitte ensuite à laisser les négociateurs faire leur travail dans de longues nuits de discussions derrière des portes closes. Par ailleurs, si le président a clairement indiqué ses attentes vis-à-vis de l’Iran, il a su aussi noter qu’il ne partageait pas les "positions très dures de l’Arabie saoudite" à l’égard de ce pays lors d’une conférence de presse à Dubaï le 9 novembre.

Au moment où ce texte est écrit, le dossier iranien est plus ou moins enlisé à Washington, ce qui laisse présager un réveil brutal lorsque Donald Trump se ressaisira du sujet. Les Iraniens restent attentifs et en réalité demandeurs vis-à-vis de Macron. Téhéran, ou en tout cas l’aile pragmatique du régime, perçoit le président français comme celui qui peut trouver une voie de sortie, et cela pour deux raisons : en premier lieu, son rôle peut être décisif pour obtenir de l’Europe, selon ses propres termes "une capacité à rouvrir les relations économiques avec l’Iran et ne subir aucune pression d’extraterritorialité américaine, si le choix américain n’était pas in fine favorable à un maintien de l’accord de 2015" comme il l’a annoncé le 20 octobre à Bruxelles ; en second lieu, Emmanuel Macron a la réputation de "pouvoir parler à Donald Trump". 

Peut-être le moment est-il venu de mettre une sourdine aux déclarations publiques et d’engager dans la discrétion des discussions de fond. La visite prochaine à Téhéran de Jean-Yves Le Drian peut être interprétée dans ce sens. Il est indéniable cependant, compte tenu de la gravité des enjeux, que le président Macron continuera à avoir un rôle personnel très important à jouer. Il aura besoin de tout le capital politique qu’il a su rapidement constituer au plan international et notamment au Proche-Orient.

 

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Commentaires
jeu 21/12/2017 - 15:11 Par JEAN-JACQUES BAUER

Sans succes à plusieurs reprises j'ai suggeré la création de la république de Gaza. On ne fera pas disparaitre les 1,5 M Gazaouis autant leur permettre d être prospères en créant des industries du tourisme avec les plages et de la pêche c'est l'endroit le plus poissonneux de Méditérranée .
Rien ne resiste à la prospérité


jeu 21/12/2017 - 15:51 Par Clement GAVI

La crise syrienne rappelle celle qu'a connue le voisin Liban et ce, durant quatorze ans. Les Syriens à cette époque pouvaient entrevoir, même par bribes, leur propre souffrance qui était en devenir. Cette triste réalité pose la nécessité que les leaders doivent être attentifs aux situations qui se présentent pour mieux poser la donnée de leurs problèmes.


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