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Emmanuel Macron au Liban – noblesse oblige et realpolitik

ARTICLES - 13 Août 2020

Imagine-t-on le Premier ministre Boris Johnson, demande l’historien britannique James Barr, après un grave accident dans la capitale d’une ancienne colonie de la Couronne, se rendre aussitôt sur place, et sommer publiquement les autorités locales de procéder à des réformes de fond ? En indiquant que si cette condition n’était pas remplie dans un délai de trois semaines, l’aide internationale à la relance économique du pays, évoquée depuis des années, ne serait pas débloquée ?

C’est pourtant peu ou prou ce qu’a fait le président Macron à Beyrouth le 6 août, moins de quarante-huit heures après l’affreuse explosion dans le port de la ville, au quai numéro 9, qui a fait au moins 171 morts, des centaines de blessés et des milliers de personnes sans logement. Plus surprenant encore au regard des normes habituelles des relations internationales,en parcourant les rues du quartier de Gemmayzé qui jouxte le port, le chef de l’État a dialogué avec une foule exigeant un "changement de régime". Pour les habitants de Beyrouth, la négligence et la corruption de la classe politique sont sans aucun doute à l’origine de l’accident.

À vrai dire, l’auteur de A line in the Sand nuance lui-même sa comparaison en indiquant que dans aucune ancienne ex-colonie britannique on ne trouve de liens comparables à ceux qui unissent le Liban à La France. Ces liens, bien antérieurs au bref mandat français sur le pays du Cèdre de 1920 à 1943, ont été très bien évoqués par Alain Frachon dans son article dans Le Monde du 7 août. Citons les dernières lignes de ce papier : "Un Français n’est jamais tout à fait à l’étranger quand il déambule dans une rue du quartier d’Hamra à Beyrouth ; un Libanais est toujours un peu chez lui à Paris".

L’ancienne puissance mandataire peut-elle aller si loin dans la formulation de ses exigences sans s’exposer à la critique de lèse-souveraineté, et tout simplement d’ingérence néocoloniale ?

C’est donc un sentiment de "noblesse oblige" qui explique la démarche d’Emmanuel Macron à Beyrouth. L’image est très forte de ce Président français discutant en bras de chemise avec des familles des victimes de l’explosion, alors que les plus hautes autorités de l’État libanais n’avaient pas osé se montrer dans le rues adjacentes au lieu du "crime". Elle évoque d’autres images, telles celles de Jacques Chirac admonestant la police israélienne dans les rues de Jérusalem. Ce sont de telles scènes qui entretiennent la légende de la France au Proche-Orient.

Cependant, beaucoup de commentateurs ont posé la question : l’ancienne puissance mandataire peut-elle aller si loin dans la formulation de ses exigences sans s’exposer à la critique de lèse-souveraineté, et tout simplement d’ingérence néocoloniale ?

On ne peut apporter qu’une réponse nuancée à cette question. D’abord, en parlant de réformes qui conditionnent le déblocage d’une aide du FMI et des bailleurs de fonds internationaux à la reconstruction du pays, le président de la République se fait simplement le porte-parole de la communauté internationale. C’est le message qu’expriment depuis des années les pays intéressés au Liban réunis en conférences de donateurs sous l’impulsion de la France. De même, lorsqu’il indique que l’aide immédiate aux victimes passera le plus possible par des ONG en contournant le Liban officiel, il répond à une demande des Libanais eux-mêmes. Il sait aussi qu’il aura l’appui des autres pays donateurs. Par ailleurs, s’il y a une chose sur laquelle l’ensemble des Libanais s’accorde, malgré leurs dissensions de toutes sortes, c’est que parmi leurs "protecteurs" (Iran, Syrie, Arabie saoudite, Russie etc.), la France est la seule dont l’intérêt s’avère au fil des décennies à peu près désintéressée.

Quelle suite à la visite du Président ?

Plus risquée peut-être était la scénographie de la réunion avec les représentants des huit principaux partis à la résidence des Pins, résidence de notre ambassadeur à Beyrouth et au préalable du Haut-commissaire français, où fut proclamé il y a cent ans le "Grand Liban". Cependant les diplomates français ont une connaissance précise du jeu politique libanais. L’actuel conseiller diplomatique du président de la République a lui-même été ambassadeur au Liban. Force est de constater que les différents chefs des factions libanaises – les mêmes depuis des décennies – ont eux-mêmes trouvé naturel l’exercice de la rencontre "franche" à la résidence des Pins.

Le Hezbollah était représenté à cette table ronde par le président de son groupe parlementaire. C’est là qu’entre en scène la realpolitik. Le parti-milice chiite n’est plus seulement un État dans l’État au Liban, il est le vrai gouvernement du pays. Chaque Libanais sait que le Hezbollah contrôle le port et l’aéroport de Beyrouth, et ne pouvait ignorer la présence des tonnes de nitrate d’ammonium qui sont à l’origine du drame du 4 août. Lorsque M. Macron dénonce le "système" - à l’unisson de la rue beyrouthine, ou du moins d’une certaine "rue beyrouthine" – il n’ignore pas qu’il met ainsi en cause implicitement le parti de Dieu, lui-même inféodé à l’Iran. Il évite cependant de le faire trop ouvertement : son calcul est clairement d’exploiter un moment où le Hezbollah est vulnérable, et où le pays du Cèdre atteint le fond du gouffre (manifestations depuis des mois, défaut de paiement de l’État, crise du Covid-19, extension dramatique de la pauvreté), pour obtenir que la milice chiite laisse faire les réformes les plus indispensables à la reprise de l’activité économique du pays.

Il a lui même fait état de mesures d’urgence à prendre dans le domaine de la lutte contre le Covid, ou dans celui de l’énergie et de l’électricité, ou dans l’assainissement bancaire et la transparence des comptes (condition préalable à un prêt du FMI), enfin dans l’ouverture de nouvelles perspectives institutionnelles. Il s’est même engagé à promouvoir un "nouveau pacte politique" interlibanais. Avec quel gouvernement ? Être trop explicite sur ce point serait peut-être franchir la limite entre les pressions amicales permises venant de Paris et l’ingérence inacceptable dans les affaires intérieures. Le Président français a obtenu un premier résultat, quelques jours plus tard, avec la démission du gouvernement de M. Hassan Diab, qui ne se serait pas produite sans l’accord du Hezbollah. Il n’a pu empêcher le président Aoun – "allié" du Hezbollah, comme l’on dit pudiquement - de déclarer qu’il n’y aurait pas d’enquête internationale sur les causes de l’explosion.

Si le Président français nous paraît avoir raison de tenter sa chance, c’est parce que cela est conforme aux attentes de la majeure partie des Libanais, sans doute à celles de l’opinion française, mais aussi d’une partie importante de l’opinion dans le monde arabe.

Dans les semaines qui viennent, de multiples obstacles vont se dresser sur le chemin du Président français au Liban. L’un de ceux-ci réside dans les prétextes que va trouver la classe politique libanaise pour proroger le statu quo malgré l’exaspération de la population : faut-il un "gouvernement d’union nationale", une équipe de technocrates, des élections anticipées, des réformes avant les élections ou des élections pour provoquer des réformes etc. ? Une autre difficulté viendra de la propension des responsables libanais à reporter toute action en attendant un hypothétique "deal" entre puissances extérieures : en l’occurrence, le Hezbollah et d’autres invoqueront la nécessité d’attendre un éventuel arrangement global entre les États-Unis et l’Iran, à la suite de l’élection possible d’un Démocrate à la Maison-Blanche.

Le rôle de la France – noblesse oblige - sera de maintenir la pression pour que les choses ne s’enlisent pas à Beyrouth. Il incombe pour cela au Président Macron – ainsi le veut la realpolitik – de réunir des appuis extérieurs, dans les donateurs habituels (pays du Golfe, Europe, États-Unis, Égypte, Turquie), mais sans doute au-delà (Iran). À peine de retour à Brégançon, Emmanuel Macron a provoqué une vidéo-conférence des bailleurs de fonds, sous les auspices des Nations-Unies, pour disposer d’une "offre" consolidée vis-à-vis des responsables libanais. Il a appelé le Président Trump, qu’il semble vouloir convaincre que la politique de sanctions américaines vis-à-vis du Hezbollah est contre-productive. Il s’est entretenu aussi au téléphone avec le président Rouhani. Il revient à Beyrouth le 1er septembre, justement à l’occasion de l’anniversaire de la proclamation du Grand Liban.

Les chances de succès sont limitées, diront les sceptiques. D’autres estimeront que M. Macron se montre trop pressé, ou trop insistant. L’expérience prouve en fait que pour faire au moins bouger les lignes, dans ce type de situation, il faut agir dans un créneau de temps limité et en frappant fort. Si le Président français nous paraît avoir raison de tenter sa chance, c’est parce que cela est conforme aux attentes de la majeure partie des Libanais, sans doute à celles de l’opinion française, mais aussi d’une partie importante de l’opinion dans le monde arabe. De même qu’il y a une place spéciale pour le Liban dans le cœur des Français, le pays du Cèdre détient une place spéciale dans l’imaginaire des opinions arabes. Dans des pays de dictatures le plus souvent religieuses (ou anti religieuses), le modèle libanais fascine : même dégradé par la fossilisation du clanisme, il préserve encore une liberté d’opinions et une diversité des mœurs que l’on ne trouve plus ailleurs dans la région.

 

Copyright : AFP

 

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