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Élections municipales en Italie : basculement ou continuité politique ? 

Trois questions à Marc Lazar

INTERVIEW - 20 Octobre 2021

Le centre gauche italien s'est imposé en ce mois d’octobre aux élections municipales italiennes. La droite apparaît quant à elle comme la grande perdante du scrutin. Quelles conclusions peut-on tirer de ce résultat, notamment pour l'alliance de centre gauche, pour la coalition de droite mais aussi pour le gouvernement Draghi ? Doit-on voir dans ce scrutin un regain global de la social-démocratie en Europe, après le résultat des élections allemandes ? Pour y répondre, nous avons interrogé Marc Lazar, spécialiste de la politique italienne. 

Milan, Bologne, Naples, puis Rome et Turin. Après des années d’enlisement, le centre gauche italien prend sa revanche à l’occasion des municipales qui se sont tenues le 17 et 18 octobre dernier en remportant les villes-clés. Que signifie ce retour du centre-gauche ?

Il est vrai que le centre gauche a remporté une victoire assez éclatante à ces élections municipales partielles. Il prend la tête de 52 communes sur les 118 de plus de 15 000 habitants où l’on votait, soit 15 de plus qu’au précédent scrutin. Il a repris les villes de Rome et de Turin conquises en 2016 par deux représentantes du Mouvement 5 étoiles, une formation en pleine crise depuis son accès au pouvoir en 2018 et qui semble se désagréger un peu plus à chaque élection. Sur les 30 situations de ballotage entre un candidat du centre gauche et du centre droit, le Parti démocrate (PD), principal parti du centre gauche, qui guidait ou soutenait une coalition, en a gagné 26. Il semble même que le centre gauche a parfois reconquis des suffrages dans certaines zones périphériques où il avait perdu pied il y a 5 ans, comme à Turin. 

La stratégie d’alliance du Parti démocrate est donc couronnée de succès. En effet, il a cherché à construire des coalitions, en particulier avec le Mouvement 5 étoiles, soit dès le premier tour (il y en avait 34 sur les 118 communes de plus de 15 000 habitants), soit au second tour dans les 58 villes où le Mouvement avait un candidat ou une candidate. Il est difficile de déterminer si la victoire des candidats du PD est due à des circonstances locales (qualité du candidat et de sa campagne, volonté d’alternance par rapport à la municipalité sortante), au fait que ce parti est le principal soutien du gouvernement de Mario Draghi qui bénéficie d’une forte côte de popularité, ou encore à la conjonction de ces deux motifs. 

Le Parti démocrate se doit d’élaborer un programme attractif pour les futures échéances électorales et confirmer sa stratégie de rassemblement unitaire. 

Attention, cependant, à ne pas en tirer des leçons générales de ce scrutin, comme cela commence à se faire ici et là en agrégeant les résultats du SPD aux dernières élections en Allemagne et ceux des travaillistes norvégiens en septembre dernier, pour proclamer haut et fort que la social-démocratie est de retour en Europe. Il s’agit-là d’élections municipales qui se déroulaient surtout dans des villes grandes et moyennes, selon un mode de scrutin bien particulier et qui ont été marquées par un taux de participation de 43,9 %, soit un record d’abstention.

Ainsi, à Turin, seuls 42,1 % des électeurs se sont déplacés au second tour (6 points de moins qu’au premier tour), et à Rome la participation n’a été que de 40,6 %, 8,5 points de moins que lors du premier tour. Par ailleurs, le centre gauche consolide ses positions dans le centre de la péninsule, sa zone de force traditionnelle, et progresse dans le Sud (27 communes conquises, soit 10 de plus qu’en 2016) mais il stagne dans le Nord. Le Parti démocrate se doit d’élaborer un programme attractif pour les futures échéances électorales et confirmer sa stratégie de rassemblement unitaire. 

En effet, ces élections démontrent que se reconstitue une forme de bipolarisme, centre gauche contre centre droit, avec un écrasement du Mouvement 5 étoiles qui, depuis 2013, avait perturbé le système des partis politiques. Mouvement 5 étoiles qui ne manque pas de se diviser sur la stratégie à adopter maintenant. Faut-il continuer l’alliance avec le PD au risque d’être vampirisé par lui, ou reprendre une autonomie complète au risque d’être marginalisé ? 

Mais une autre question se pose. Une partie des électeurs ne se reconnaît pas dans cette offre politique bipolaire et préfère ne pas voter : que fera-t-elle lors des élections générales prévues en 2023 ? Le PD souhaite rassembler largement, du Mouvement 5 étoiles donc, à des petits rassemblements centristes. Or, un certain nombre de représentants de ceux-ci, à l’instar de l’ancien Président du Conseil, Matteo Renzi, ou encore du député européen, Carlo Calenda, qui a pris la tête d’une liste "civique" à Rome, obtenant plus de 19 % des voix au premier tour, n’entendent pas céder aux sirènes du leader du PD, Enrico Letta, et chercheront à former un vrai pôle centriste. C’est dire à quel point l’issue des prochaines élections générales prévues normalement en 2023, à la fin de la législature de la Chambre des députés et du Sénat, reste indécise. Elles comporteront d’autres enjeux et la loi électorale ne sera pas la même. Par conséquent, elles peuvent réserver des surprises, d’autant que dans les petites villes et les provinces, le centre droit est plus fort. 

Justement, où en est le centre droit, Forza italia, la Lega de Matteo Salvini et Giorgio Meloni après ces élections ? 

Incontestablement, il a connu une lourde défaite même s’il faut être prudent dans l’interprétation de ses résultats. Ainsi, dans le nord du pays, le centre droit a emporté 26 communes de plus 15 000 habitants (3 de plus qu’au précédent scrutin), contre 12 au centre gauche. Il peut aussi se vanter d’avoir gagné à Trieste. Mais l’échec cinglant du candidat choisi par le centre droit, et surtout par Giorgia Meloni, la leader de Fratelli d’Italia, qui, au second tour, a eu moins de 40 % des voix, revêt une dimension emblématique. Le centre droit souffre en effet d’un déficit de candidats pour ce type d’élections. Ils sont souvent faibles et moins préparés à la charge qu’ils briguent. Mais le centre droit est confronté à d’autres difficultés. Il apparaît profondément divisé sur beaucoup de sujets. 

La Lega de Matteo Salvini participe au gouvernement de Mario Draghi mais a une attitude ambivalente. D’un côté, une partie de ses dirigeants veut apparaître comme une force responsable de centre droit, participant à la mise en œuvre du plan de relance tel qu’il a été élaboré surtout par Mario Draghi et à l’écriture de la prochaine loi de finances. De l’autre, une composante de la Ligue entend rester sur des positions protestataires, contestant certaines mesures prises par l’exécutif.

 Le centre droit souffre en effet d’un déficit de candidats pour ce type d’élections. 

Être "parti de gouvernement et parti de luttes" comme on dit en Italie peut être payant : mais actuellement, cela pénalise la Ligue. Matteo Salvini, lui-même, a perdu une partie de sa popularité. Fratelli d’Italia déploie une toute autre stratégie puisque ce parti est à l’opposition. À l’occasion de ce scrutin, il a montré ses limites. Toutefois, dans les intentions de vote pour les prochaines élections, il apparaît comme le premier parti italien. Mais il a toujours un problème de crédibilité qui a été aussi attesté lorsque Giorgia Meloni a eu des propos plus qu’ambigus après une manifestation violente à Rome où un groupuscule fasciste a attaqué le siège de la CGIL, la principale confédération syndicale italienne. Elle, qui a commencé sa carrière politique dans un mouvement fascisant avant de devenir une réactionnaire, déclare n’avoir aucune nostalgie du fascisme mais ne rompt pas clairement avec ceux qui s’en réclament encore et qui, parfois, sont membres de son propre parti. 

Enfin, Forza Italia de Silvio Berlusconi est réduit à la portion congrue malgré la victoire de son candidat à Trieste et à la tête de la région de la Calabre où, là aussi, les électeurs étaient appelés aux urnes. Il Cavaliere se veut l’élément modéré de la coalition de centre droit. Mais celle-ci apparaît très hétérogène, puisqu’elle regroupe deux partis, la Lega d’une part et Fratelli d’Italia d’autre part, clairement populistes. Reste que selon les enquêtes d’opinion avant cette tournée électorale, le centre droit était crédité de 44 à 47 % d’intentions de vote. Tout reste ouvert en Italie. 

Au lendemain de ces élections, quel est l’avenir tant pour le gouvernement Mario Draghi que pour lui personnellement ?  

Je crois que la position du gouvernement est confortée. Le centre gauche peut continuer à soutenir son action qui n’a pas été sanctionnée dans les urnes. Au contraire, la bonne image dont il bénéficie parmi les Italiens pour qui, tous les sondages le démontrent, les priorités sont la santé et l’emploi et qui recherchent la protection de l’État, l’a peut-être aidé à gagner ses villes. Davantage, ces maires à peine élus pourront être des relais dans la gestion du plan de relance italien au niveau local. Le centre droit, qui, avant ce scrutin, rêvait d’élections anticipées en cas d’accession de Mario Draghi à la présidence de la République en début d’année prochaine, sera peut-être un peu plus prudent. Il a sans doute besoin d’un peu de temps pour s’accorder sur sa stratégie et son programme. Le Mouvement 5 étoiles ne veut surtout pas d’élections anticipées car une grande partie des députés et des sénateurs risquent d’être renvoyés chez eux. Aussi, Mario Draghi peut élaborer sa loi de finances avec une certaine sérénité, continuer de renforcer sa position en Europe et, cela nous concerne, signer le Traité du Quirinal avec Emmanuel Macron qui scellera l’amitié entre la France et l’Italie. 

Reste la grande inconnue. Qui sera le futur président de la République ? Plusieurs scénarios existent. Sergio Mattarella, en dépit de toutes ses dénégations, prolonge son mandat d’un an à titre exceptionnel, ce qui permettrait à Mario Draghi de lui succéder juste avant les élections des Chambres. Ou alors Mario Draghi devient président de la République dès le début de l’année prochaine, et le Parlement réussit à trouver un président du Conseil qui assure la direction du gouvernement pour un an. Ou encore, c’est impossible, et dans ce cas, le nouveau Président de la République dissout les chambres. Mais, dans les deux cas, quel que soit le résultat des élections, et surtout si c’est le centre droit qui les gagne alors que l’on peut se poser de légitimes questions sur son pro-européisme et plus généralement sur les mesures qu’il pourrait prendre sur divers sujets dont celui de l’immigration, la présidence de la République apparaît plus que jamais comme garantissant les engagements européens de l’Italie et surtout la réussite du plan de relance. Or, l’histoire récente montre que le président de la République peut exercer un vrai pouvoir. Enfin, dernière hypothèse, Mario Draghi renonce à briguer la présidence de la République, alors qu’il fait consensus pour exercer cette fonction, et un autre candidat ou une autre candidate surgit et est trouvé, et la législature va à son terme. La mission de Super Mario s’arrêterait en 2023. Provisoirement. 

 

Copyright : ANDREAS SOLARO / AFP

 

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