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Egypte – des élections présidentielles jouées d’avance

BLOG - 22 March 2018

Cela pourrait être une variante politique de l’histoire des Dix petits nègres : à mesure que l’on s’approchait du 29 janvier, date limite du dépôt des candidatures à l’élection présidentielle égyptienne (du 26 au 28 mars), les candidats disparaissaient les uns après les autres.

Ainsi, le colonel Ahmed Konsowa était condamné à la prison en décembre 2017, le général Ahmed Chafik, brièvement Premier ministre à la fin du règne d’Hosni Moubarak et candidat malheureux aux élections de 2012, était contraint de se retirer le 7 janvier, Mohamed Anouar al-Sadate et Khaled Ali (ce dernier avocat défenseur des droits de l’Homme) préféraient renoncer à leurs candidatures, et surtout le général Sami Anan, ancien chef d’Etat-major du Conseil suprême des forces armées égyptiennes (CSFA), perçu comme le challenger le plus crédible du président Sissi, était arrêté le 23 janvier, trois jours après l’annonce de son intention de se présenter.

"Les résultats seront proclamés le 2 avril, avec toutes chances bien sûr qu’il n’y ait pas de deuxième tour."

Face aux pressions du pouvoir, des hommes politiques chevronnés tels que Abdel Moneim Aboul Foutouh et différents intellectuels se repliaient sur un appel au boycott. Cela a valu à Aboul Foutouh, ancien candidat lors des élections précédentes et ancien Frère musulman, d’être lui aussi jeté en prison. Finalement, pour éviter une candidature unique, le pouvoir a dû convaincre le dirigeant du parti al-Ghad, Moussa Moustapha Moussa, qui la veille encore soutenait Sissi, de se déclarer candidat. On est loin de la dizaine de candidatures vraiment représentatives qu’avaient permises les élections de 2012, dont celles de Amr Moussa et de Abdel Moneim Aboul Foutouh, l’un et l’autre offrant des options clairement identifiées, face déjà à la candidature du général al-Sissi.

La campagne du premier tour des élections présidentielles se déroule du 24 février au 23 mars, le vote du 26 au 28 mars. Les résultats seront proclamés le 2 avril, avec toutes chances bien sûr qu’il n’y ait pas de deuxième tour.

Il va de soi que l’élimination, avant les élections, de tous les candidats pouvant vaguement gêner une réélection du général al-Sissi constitue une marque de faiblesse. Le pouvoir a-t-il peur de l’opinion ? C’est probable en effet dans la mesure où le programme d’assainissement de l’économie selon les consignes du FMI a encore appauvri la population sans alléger le chômage de masse et où, de surcroît, l’élimination des Frères musulmans se traduit par un retour à la répression la plus féroce. Le soulagement d’être sorti d‘une période de troubles et même de terreur (le passage de Morsi au pouvoir, de juin 2013 à juillet 2013 puis le coup d’État militaire) persiste, au moins dans certaines classes de la population, mais est atténué par le bilan "sécuritaire" du régime militaire. Ce bilan n’est guère convaincant compte tenu de l’enkystement d’une menace djihadiste dans le Sinaï et des attentats sanglants qui ont eu lieu dans certaines grandes villes dont Alexandrie et le Caire (mars 2015, décembre 2016, avril 2017…).

"Différents aspects de la posture internationale de l’Egypte de Sissi peuvent sans doute aussi susciter des désaccords au sein de l’armée"

Mais surtout, les candidatures de plusieurs hauts militaires et l’élimination brutale de celles-ci reflètent un malaise certain au sein de l’institution militaire. Personne ne pense en effet que le général Ahmed Chafik et plus encore le général Sami Anan se seraient lancés dans l’aventure sans l’aval ou les encouragements d’une partie au moins du CSFA. D’autres signes tels que les mutations impromptues ou les tensions visibles entre services de renseignement confirment une atmosphère qui n’est pas à la sérénité. D’où viendraient ces éventuelles dissensions ? Portent-elles sur la personnalité même du président Sissi, sur ses méthodes, ou sur le défi que constitue la montée du djihadisme notamment dans le Sinaï ? On peut penser que le relatif échec de l’armée égyptienne face à cette menace est en effet source de tensions entre certains responsables militaires. Différents aspects de la posture internationale de l’Egypte de Sissi peuvent sans doute aussi susciter des désaccords au sein de l’armée : l’éloignement de l’Amérique, la relation avec Israël, un certain isolement du pays du fait par exemple des mauvaises relations avec le Soudan et l’Ethiopie à cause des affaires du Nil, enfin la relation complexe avec l’Arabie saoudite, bailleur de fonds indispensable, sur laquelle l’Egypte s’est alignée s’agissant de la crise dans le Golfe mais avec laquelle elle diffère sur la Syrie. Une affaire particulière – la rétrocession à l’Arabie saoudite des deux îlots de Tiran et Sanafir, à l’entrée du Golfe d’Aqaba, en dépit d’un jugement de la Haute Cour administrative – concourt à l’impopularité du régime Sissi.

Vu de l’extérieur, l’affaiblissement continu de l’Egypte depuis des années – commencé avant la fin du règne de Moubarak – est l’un des facteurs qui a contribué à déséquilibrer le Moyen-Orient. L’Egypte était traditionnellement l’un des piliers du système proche-oriental. L’affrontement entre l’Arabie saoudite et l’Iran n’aurait sans doute pas pris l’acuité qu’on lui connaît si l’Egypte avait été en mesure de jouer son rôle. Malheureusement, la manière dont les Frères musulmans ont gouverné le pays après la chute de Moubarak et les premières élections libres ont lancé l’Egypte dans une spirale de déstabilisation : les Frères musulmans ont disparu de la scène mais les militaires sont alliés à un parti salafiste qui légitime leur pouvoir et surtout les prisons, pleines à ras-bord, sont redevenues une fabrique d’extrémistes, cette fois djihadistes et non plus Frères musulmans - voir à ce sujet le témoignage publié par Orient XXI. Les disparitions de dizaines de personnes chaque semaine, selon les organisations humanitaires, ont sans doute le même effet.

"On peut douter que l’économie égyptienne puisse se redresser réellement sans investissement de l’Occident et notamment de l’Europe"

Comment sortir de cet engrenage ? L’administration Sissi a obtenu au cours des derniers mois des résultats sur le plan macroéconomique, après une dévaluation et des phases de fluctuation de la livre. Les déficits budgétaires commencent à être réduits. L’inflation est mieux maîtrisée. La croissance est de l’ordre de 5 %, ce qui est le meilleur taux de la région. Le tourisme reste sinistré mais les investissements étrangers reviennent, en provenance de la Chine par exemple. L’ampleur du marché intérieur égyptien (95 millions d’habitants) continue à attirer. Cependant, on peut douter que l’économie égyptienne puisse se redresser réellement sans investissement de l’Occident et notamment de l’Europe. Or, de tels investissements ne se concrétiseront vraiment que si la situation politique interne prend une autre orientation, offrant la perspective d’une stabilisation réelle.

L’élection présidentielle égyptienne sera-t-elle l’occasion pour le régime militaire de prendre conscience de la nécessité certes de profondes réformes économiques mais aussi d’une ouverture politique pour tenir compte des aspirations d’une population, d’une jeunesse notamment, qui se souviennent des promesses de la place Tahrir ?

 

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