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Questions sociales

Déradicalisation : "la lutte contre le terrorisme engage la société toute entière", entretien avec Naïma M’Faddel

BLOG - 5 octobre 2017

Naïma M’Faddel est déléguée du préfet des Yvelines en charge de Chanteloup les vignes, Carrières sous Poissy et Vernouillet. Titulaire d’un master de sociologie appliquée à l’intervention sociale, Naïma M’Faddel a occupé depuis plus de 25 ans divers postes dans les villes emblématiques que sont Dreux, Trappes, Mantes la Jolie et aujourd’hui Chanteloup les Vignes, Carrières sous Poissy et Vernouillet (78). Elle est également présidente de la Fédération ALMA, dont l’objectif est de faire vivre les valeurs de la République dans les quartiers populaires et de prévenir la radicalisation des comportements et des croyances. Elle est Chevalier dans l’Ordre National du Mérite. Elle a récemment publié le livre "Et tout ça devrait faire d’excellents Français" (2017, Le Seuil) co-écrit avec Olivier Roy.

 

Avec la récurrence des attentats en Europe depuis 2012, la question de la radicalisation est devenue essentielle pour les gouvernements et les populations. Estimez-vous que la France traite désormais cet enjeu avec tout le sérieux et les moyens nécessaires ?

La situation est complexe, inédite, et tellement dramatique ! Les pays européens et la France en viennent à se méfier de leurs "propres enfants ". Nos ennemis ne sont pas des "étrangers" : ils sont bien souvent des fils et des filles de France, dans d’autres mots, nos concitoyens, élevés dans l'école de la République, mais qui ont choisi de vivre selon des principes incompatibles avec ceux de notre société. Ils ne voient en elle que péché, mécréance, vice, un mode de vie et un Etat qu’ils honnissent. Bien souvent connus des services de renseignements, ils ont pourtant pu passer à l'acte. Cette connaissance de ceux qui passent à l’acte, et notre incapacité à les empêcher de commettre des attentats sont de plus en plus insupportables pour nos concitoyens. Bien souvent les réponses apportées ne font face qu’à l’urgence, en réaction immédiate aux attentats. C’est loin d’être suffisant.
En effet, la lutte contre le terrorisme engage la société toute entière. Or, cette lutte doit être pluridisciplinaire et elle ne se fera pas sans le concours de la population civile. C'est dans un mouvement ascendant et par l'association de tous les citoyens que nous pourrons lutter contre la radicalisation. Les cellules de veille doivent se déployer au plus près du terrain, dans les communes et dans les quartiers. Sans appui et sans soutien de la population, la détection des individus dangereux sera vaine. Nous devons promouvoir une vigilance citoyenne. C'est par l’association et la confiance renouvelée à l'ensemble de ses membres que la nation pourra combattre ce fléau.
Les "cellules de prévention de la radicalisation", mises en place dans les préfectures, sont censées étudier les signalements qui viennent des divers partenaires à partir de certains indices. Effectivement, ces indices de radicalisation peuvent signifier tout simplement une "salafisation" dans le comportement, qui peut aboutir ou non à une radicalisation. Toute la difficulté est là : est considérée comme "radicalisée" toute personne dont le mode d’expression religieuse s’oriente vers plus d’orthodoxie. Or, l’intensification de la pratique religieuse n’est pas en soi un signe de radicalisation djihadiste : on peut être "ultraorthodoxe" et pacifique. La vraie clé de lecture, c’est le takfirisme, c’est-à-dire lorsqu’une personne déclare qu’une autre autre est un infidèle (kafir), donc qu’il doit mourir comme apostat. Bien sûr, le takfiriste emprunte au salafisme son littéralisme religieux, qui donne le droit de "takfiriser", de se persuader du "droit de mort sur le mécréant".
 
Mais l’indice de "dangerosité" n’est ni la barbe, ni le voile, ni le nombre de prières effectuées. C’est d’abord le regard porté sur l’autre personne, musulmane ou non. C’est pourquoi le passage à la violence du takfiriste ne peut avoir pour seule explication la dimension religieuse. 
Cela peut paraître contre-intuitif, mais nous voyons bien que les signalements de radicalisation viennent surtout des familles de convertis ou des familles musulmanes sécularisées. Ces familles, souvent peu pratiquantes voire non musulmanes, connaissent relativement mal les rituels liés à la pratique de l’Islam et s’alarment des nouveaux comportements de leur enfant. A contrario, les familles maghrébines dont les enfants renouent avec l’islam ont, dans un premier temps du moins, une perception généralement positive de cette évolution. Elle est en effet perçue comme un signe d’apaisement, de sagesse, une forme de retour au "droit chemin" pour des jeunes en difficulté scolaire et sociale. C’est pourquoi ces familles sont souvent prises de court quand leurs enfants partent pour la Syrie sans prévenir. C’est à ce moment-là qu’elles appellent la police, mais c’est souvent trop tard. Il est donc  impératif d’associer les habitants à la vigilance via les centres sociaux, les associations de parents d’élèves ou les lieux de cultes.


 
Les pays européens ont des histoires et des rapports différents à la place de la religion dans l’espace public. La France, par exemple, par sa tradition laïque, refuse l’intégration par le communautarisme. Ces différences jouent-elles selon vous sur les formes de radicalisation présentes sur le continent européen ?  


 
Je ne pense pas que ces différences jouent sur les formes de radicalisation dans les pays européens. Force est de constater que le communautarisme ne protège pas des actes terroristes, et les pays qui favorisent le multiculturalisme et le communautarisme subissent autant que la France les attentats terroristes. Prenons l’exemple de la Belgique, qui concentre aujourd’hui le taux de citoyens djihadistes le plus important rapporté à sa population ou celui de la Grande Bretagne, connue pour son organisation en communautés ethniques, et loin d’être épargnée par le terrorisme pour autant ; tout comme l’Allemagne, malgré sa politique volontariste d’ouverture et d’accueil. Trois pays non laïques et qui financent l’enseignement religieux. 
Quant à la France, elle est en plein paradoxe depuis une trentaine d’année. Nous rejetons le communautarisme mais nous l’avons laissé s’installer de fait, par différentes politiques et plus particulièrement "la politique de la ville". Avec une politique basée sur le "zonage" qui sectorise, crée un séparatisme, une ghettoïsation et renforce in fine le communautarisme au lieu de le combattre. Les habitants des quartiers sont cantonnés, assignés à un territoire et à l'offre de services qui s'y déploie. Bien qu’animé de la volonté de bien faire et de réduire les injustices, on a créé de toutes pièces des exclusions nouvelles, par un mécanisme aussi insidieux que pervers.
En outre, le communautarisme, contrairement à ce que l'on pourrait penser, ne vient pas seulement d'en bas mais aussi d'en haut. Les responsables politiques locaux ont eu besoin d'interlocuteurs, de représentants. Ils se sont appuyés et s'appuient encore sur les grands frères ou les leaders religieux. 

Il parait impératif aujourd’hui de redéfinir et renforcer le contrat social. On ne définit pas "Le peuple de France" par ses appartenances ethniques ou religieuses mais par son attachement viscéral aux droits de l’homme, à l’égalité entre les hommes et les femmes, à la laïcité qui protège et assure le droit de chacun dans sa liberté de croyance ou de non croyance. La laïcité est notre socle et notre protection. Or elle souffre d’une forme de rejet car elle n’est pas comprise à sa juste valeur et mal utilisée par les politiques.
 
Il faut rappeler que la laïcité n’est pas l’exclusion du religieux de l’espace public (même si elle suppose bien sûr la neutralité de l’État). J’emprunte volontiers à Ghaleb Bencheikh cette définition de la laïcité : "Principe par lequel la loi permet le libre exercice de la foi aussi longtemps que la foi ne prétend pas dicter sa loi."La fausse réponse, c’est justement de vouloir exclure la religion de l’espace public. 
Par conséquent, Un positionnement laïc clair et sans équivoque n’empêche pas de rappeler les principes et de dénoncer les dérives des uns comme des autres. Il faut inviter le plus possible au discernement, à la raison et se prémunir des réactions passionnelles.


 
Pourquoi les jeunes sont-ils les plus susceptibles de se radicaliser ? Quelles sont les politiques les plus efficaces pour prévenir leur radicalisation ?

 
 
 
 
 
Les jeunes qui basculent vers le terrorisme partagent certaines caractéristiques communes : issus de la seconde ou troisième génération d’immigrés ; ils sont souvent délinquants, sans éducation religieuse ; leur pratique de la religion est souvent récente et leur comportement en contradiction avec les lois de l’islam (consommation d’alcool, de tabac, de drogues, etc. Leur adoption d’un comportement dit salafiste se fait en règle générale de manière radicale et soudaine. En quelques semaines ou mois, ils décident de porter la barbe, refusent de serrer les mains des femmes, souhaitent un mariage avec "une sœur en Islam" et agissent en rupture vis-à-vis de leurs parents ou de la société. Ils trouvent, enfin, dans l’islam radical une sorte de parcours, de rite initiatique, au travers d’une épopée des temps glorieux de l’islam.
Les déclics qui mènent le jeune au djihadisme relèvent également de dynamiques semblables : souvent isolée, la personne "radicalisée" n’appartient à aucune communauté et désire donc en créer une, elle ne se sent pas à sa place, faute de transmission de la culture d’origine ou d’adaptation et d’acceptation de son pays d’accueil. La prison est également un déterminant : elle crée des situations d’isolement, de fragilité, qui créent le terreau nécessaire pour les "prédicateurs en prison". 
Les prédicateurs autoproclamés, tout comme (malheureusement) bien des imams traditionalistes immigrés ne font que creuser le fossé identitaire dans lequel se trouvent un nombre trop important de jeunes. Il n’y aura de véritable progrès que lorsque de jeunes musulmans français diplômés accepteront d’être imams. Or c’est un statut peu désirable, car souvent mal payé, et surtout mal considéré. Les imams, même les plus jeunes, restent trop souvent des immigrés, formés au Pakistan ou en Arabie saoudite. Même s’ils sont politiquement modérés, ils n’offrent pas de perspective spirituelle qui puisse combler les attentes d’un jeune Français. La question ici n’est plus d’ordre sécuritaire, mais sociale et spirituelle.
On sent chez la majorité de leurs responsables et des imams une impuissance face à ce phénomène et une culpabilité refoulée. Pour autant, certains imams ne sont pas clairs : ils condamnent Daech, mais défendent le droit, voire le devoir de djihad, ils qualifient les chiites d’hérétiques, etc. Le silence ou la neutralité ne suffisent pas. Il faut que des religieux francophones, connaissant la société française (parce qu’ils en viennent), puissent dire quelque chose de pertinent sur ce que vivent les jeunes, puissent leur parler en les "touchant" au lieu de ressasser des slogans vides sur l’"islam, religion de paix " ou sur "les chemins du paradis". 
 
Il faudrait que les théologiens d’un "islam des Lumières" fassent leur travail, pour démonter l’idéologie qui amène à ces ruptures. Mais aujourd’hui les salafistes n’ont pas de concurrence dans les quartiers. La représentation du culte musulman ne s’est pas saisie de ce problème. Il suffit de voir, dans les librairies musulmanes, le nombre de livres qui donnent les recettes de la "bonne" pratique et du "bon comportement"! Ils sont majoritairement d’obédience salafiste.
 
Afin de lutter efficacement contre la radicalisation, nos politiques, nos institutions doivent se saisir urgemment de certaines pistes
contrer le "Dark web" ; favoriser et mobiliser un contre-discours, des arguments religieux pour déconstruire l’idéologie djihadiste ; favoriser les formes de financement interne donc français des mosquées (par la création d’une association et de taxes sur les produits halal) ; autoriser la construction de mosquées délivrées par le ministère des cultes et non plus par les maires afin d’éviter le chantage électoral et le clientélisme. Mais également former des imams aux valeurs de la République et renforcer la Fondation de l’islam de France en lui ouvrant de nouvelles sources de financement. La réappropriation de la définition de la laïcité doit également être engagée, de même que la formation de tous les citoyens à cette laïcité. La suppression des ELCO apparait également comme une priorité : la langue arabe doit être proposée à tous les enfants dans tous les collèges au même titre que n’importe quelle langue vivante. 
La lutte contre la radicalisation doit en outre passer par une acquisition dès le plus jeune âge, d’une culture de l’engagement désintéressé, pour le collectif, et d’une démarche patriote, avec une implication forte des parents dans cette valorisation. C’est aussi et avant tout penser en termes d’unité de la nation et non une juxtaposition des communautés.                        

 

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