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Europe / Monde

De la meilleure façon de parler à Donald Trump

BLOG - 30 avril 2018

Brillante dans son déroulé mais ambiguë dans son résultat, la récente visite d'Etat d'Emmanuel Macron aux Etats-Unis laisse planer un doute sur l'efficacité de la démarche du président français. Faut-il surjouer l'amitié avec Donald Trump dans l'espoir d'obtenir de lui d'hypothétiques concessions ou, comme Angela Merkel, adopter face à lui une attitude plus rigide pour faire avancer sa cause ?

Depuis la fin du XVIIIe siècle et la naissance de la jeune république américaine, la France et les Etats-Unis ont été des amis, des alliés et des compétiteurs. Révolution américaine contre Révolution française. Cycles de pouvoir qui se croisent : quand la France est la Grande Nation, l'Amérique n'est qu'une puissance émergente. Lorsque les Etats-Unis atteignent le statut de superpuissance, la France n'est plus qu'une "puissance moyenne à vocation mondiale" pour reprendre la formule contestée de Jean-François Poncet.

Une Amérique méconnaissable

En inscrivant sa visite d'Etat à Washington dans le grand cycle de l'Histoire, Emmanuel Macron entend souligner les continuités, et appeler le passé au secours du présent. Il met aussi l'accent sur les ruptures en cours. Il peut bien placer ses pas dans ceux du général de Gaulle, et ses mots dans le droit-fil de ceux de Barack Obama, il demeure difficile de voir en Donald Trump l'héritier de George Washington et d'Abraham Lincoln.

Le général de Gaulle voulait faire de la France un pont entre l'Ouest et l'Est, un allié fidèle de l'Amérique par "mauvais temps", une passerelle possible vers l'Est par beau temps. Aujourd'hui Emmanuel Macron se trouve confronté à une tâche plus difficile encore : faire de la France un pont entre l'Ouest Américain et l'Ouest européen, entre une Amérique méconnaissable et une Europe plus divisée que jamais. L'exercice se révèle difficile.

Désaccord affectueux

Flatter le président de la nation qui demeure - en dépit de son déclin relatif - la première puissance mondiale est une chose. Obtenir d'elle des concessions significatives sur le fond en est une autre, même si jamais, sans doute, désaccord n'a été plus affectueux.

A la veille d'un mondial de football - qui va s'ouvrir en Russie dans quelques semaines -, on serait tenté d'utiliser une métaphore sportive pour résumer les résultats d'une visite d'Etat aussi brillante dans son déroulé qu'ambiguë dans ses résultats : "un partout". Macron le pédagogue a marqué des points dans son discours au Congrès. L'Amérique lui a fourni une tribune. Il a su l'utiliser avec profondeur et brio. Mais la veille, Trump le "dealer " avait réaffirmé avec force ses positions, en particulier sur la question iranienne, avec une vigueur particulière.

En 2018, la démocratie libérale "classique" a un nouveau champion, la France. Et un mauvais élève particulièrement turbulent et transgressif, l'Amérique. A Washington, Macron s'est fait le chantre de l'universalisme démocratique, tenant le cap contre les vents et marées du populisme et de l'autoritarisme. Ironie de l'histoire, tout se passe comme si Paris et Washington avaient - pour partie au moins - échangé leurs rôles au sein de l'Alliance Atlantique.

En 2007 lorsque l'on parlait de "Sarkozy l'Américain", on évoquait le goût du candidat devenu président pour se raconter et se mettre en scène dans un processus de "storytelling". En 2018, Emmanuel Macron est aussi à sa manière "un Américain". Dans son discours au Congrès, il utilise contre le président des Etats-Unis - et ce sans jamais le citer - un style et des propositions que l'on aurait décrits hier comme "américaines". Volontarisme, optimisme, universalisme, libéralisme, internationalisme, tout y est ou presque, sans oublier bien sûr le multilatéralisme si cher à Barack Obama.

Arrière-goût amer

Pourtant, ce voyage, en dépit d'un grand moment, le discours de Macron au Congrès, laisse dans la bouche comme un arrière-goût amer, comme une sensation d'inachevé, qui tient tout à la fois au fond qu'à la forme. Pour être juste, la faute en incombe principalement au Président des Etats-Unis.

Les démonstrations d'affection entre "Jupiter" et "Don Corleone" pour plagier James Comey, l'ancien directeur du FBI qui vient de publier une charge au vitriol contre l'actuel occupant de la Maison-Blanche, n'étaient-elles pas exagérées ? Pourraient-elles devenir un jour gênantes pour Emmanuel Macron si le président des Etats-Unis était rattrapé par la justice, ou dérapait sérieusement dans ses orientations, ou simplement ses tweets ? "L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux", écrivait Voltaire dans "Oedipe", un vers déclamé par Talma à la demande de Napoléon lors de sa rencontre avec le tsar Alexandre Ier à Erfurt en 1808. Quatre ans plus tard, les troupes françaises envahissaient l'Empire russe.

Macron n'a rien obtenu de Trump

L'amitié d'un homme totalement imprévisible peut constituer sinon une malédiction, tout du moins une source de vulnérabilité. Sur le fond, il y a plus grave. L'idée d'un nouvel accord élargi sur le nucléaire iranien a du mal à cacher l'essentiel : la France de Macron n'a rien obtenu sur ce dossier de l'Amérique de Trump.

En conclusion, on ne peut que soutenir le président français dans ses louables efforts en exploitant la carte de la proximité affectueuse avec Donald Trump inutilisée par d'autres. Mais on peut également se poser une question. La chancelière d'Allemagne, qui succède à Emmanuel Macron à Washington, dans un voyage beaucoup moins médiatisé, obtiendra-t-elle beaucoup "moins encore" du président américain, en termes de concessions diplomatiques ?

Eviter le pire ou faire progresser sa cause ?

Flatter la vanité d'un homme pour éviter le pire ou obtenir des concessions à la marge est une chose, faire véritablement progresser la cause que l'on défend en est une autre.

Emmanuel Macron prend date, en se présentant comme la voix de la raison, de la modération, de la responsabilité - il n'y a pas de planète B. Mais lorsque la maison brûle, est-ce suffisant ? Il ne faudrait pas qu'Emmanuel Macron reste dans l'Histoire comme un "Obama français": un homme qui, comme le président américain, risque de demeurer plus pour la grandeur de ses discours que pour l'efficacité de ses politiques.

 

Avec l'aimable autorisation des Echos (publié le 27/04/2018).

 

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