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Daesh, et après ? Trois questions à Hugo Micheron

BLOG - 21 novembre 2017

En marge de l’inauguration du Louvre Abou Dhabi aux Emirats Arabes Unis le 9 novembre dernier, Emmanuel Macron a déclaré que la bataille contre Daesh serait remportée "dans les prochains mois", tout en rappelant que la menace jihadiste resterait présente. Que peut-on espérer pour cet "après-Daesh" et quels sont les risques qui émergent à présent, notamment via le phénomène des "revenants" ? Nos questions à Hugo Micheron, arabisant, Doctorant à la Chaire d'Excellence Moyen-Orient Méditerranée de l'ENS.

Le président Macron a annoncé, lors de son allocution à Abou Dhabi, que la lutte contre l'EI sur le territoire irako-syrien allait s'achever dans "les prochains mois". Quelle est la situation de Daech en tant qu’organisation au Moyen-Orient ?  

Daesh s’est effondré militairement au Levant. Avec la perte de Raqqa, l’organisation terroriste se voit non seulement privée de sa "capitale" symbolique en Syrie mais également de ce qui était sa plateforme logistique et administrative. En tant qu’entité territoriale, Daesh n’existe plus. La chute de Raqqa a sonné le glas de sa défaite sur le front moyen-oriental. Cela correspond à la fin d’un mouvement enclenché avec le recul des jihadistes à Kobané, en janvier 2016, face aux forces kurdes. Le reflux territorial de Daesh s’en était suivi. 

On ne peut pas dire pour autant que l’on assiste à la fin du jihadisme… La défaite de Daesh jette un discrédit sur l’organisation ainsi que le projet "califal" qu’elle a porté au cœur de la crise syrienne, mais pas forcément sur l’utopie jihadiste qui perdure. Cela vaut pour l’autre front du jihadisme : l’Europe et notamment la France.  

En France, près de 690 personnes sont incarcérées à l’heure actuelle pour leurs liens avec Daesh. Parmi elles, on dénombre plus de 250 "revenants" de Syrie. Les autres sont des individus arrêtés en France pour leur implication dans la logistique, le recrutement ou des tentatives d’attentat sur le sol français, en lien avec Daesh ou Al-Qaïda. 

Que pouvons-nous dire de la suite des événements ? Il faut se rappeler que Daesh avait profité du chaos syrien pour émerger et s’imposer comme un acteur important dans la dynamique du conflit. Il est donc nécessaire d’observer avec attention les développements en cours en Irak et en nord-Syrie et d’œuvrer à la stabilisation de cette zone qui fait l’objet à l’heure actuelle de très fortes tensions entre l’Iran et ses alliés chiites d’une part et les pays sunnites du Golfe, Arabie saoudite en tête, d’autre part. Les jihadistes irakiens en déroute pour l’heure considèrent qu’ils ont perdu une bataille mais non la guerre. A la fin des années 2000, déjà, les jihadistes irakiens étaient présentés comme "vaincus" suite à la reconquête du Nord du pays par les forces tribales irakiennes (mouvement dit des "sahawat") mais les jihadistes avaient démontré avec la prise de Mossoul à l’été 2014 qu’ils étaient capables de revenir plus forts après plusieurs années de clandestinité. Rappelons également que d’autres groupes jihadistes sont à l’œuvre dans cette zone, tel Hayat Tharir El Cham, filiale d’al-Qaeda, qui reste active dans le Nord de la Syrie, notamment à Idlib.

Daesh, en tant qu’organisation, ne survivra peut être pas à la perte de son emprise territoriale, mais le jihadisme demeure une problématique centrale dans la recomposition politique, géographique et idéologique actuelle du Moyen-Orient. Tout comme elle le reste pour la France, qui doit désormais gérer un nombre sans précédent de jihadistes dans ses centres de détentions et autant de jihadistes sur zone (près de 700 dont une majorité de femmes et d’enfants) qui posent des questions juridiques, sécuritaires et politiques qui ne sont pas toutes résolues. 

S’agissant du retour des Français partis rejoindre Daesh, M. Macron a indiqué que les femmes et les enfants seraient étudiés au "cas par cas" : qu’en est-il exactement ? Quant aux combattants capturés sur place, quel sera leur avenir ?

En principe, tous les jihadistes présents en Syrie font l’objet d’une enquête judiciaire. Les attentats du 13 novembre 2015 ont marqué un tournant dans la gestion des “revenants”. Jusqu’alors, la majorité des individus concernés était jugée en correctionnel, se voyant la plupart du temps condamnés à des peines autour de huit à dix ans de prison maximum. C’était peu à l’égard du profil de certains jihadistes de retour, beaucoup si l’on s’en tenait aux explications de certains avocats qui s’en tenaient d’un point de vue légal au manque de pièces probantes documentant leurs activités et leurs séjours sur place. Suite aux attentats de 2015, la décision a été prise de pouvoir juger les retours de Syrie devant les assises, leur faisant encourir des peines plus lourdes et ouvrant donc davantage l’éventail de l’échelle des peines (jusqu’à 20 ans). S’agissant des mineurs, ils sont systématiquement pris en charge par les services de l’Etat, souvent placés en familles d’accueil avec un suivi spécifique de la DDASS et des acteurs sociaux. La possibilité de réintégrer dans la société des jeunes mineurs, souvent très endoctrinés, dont la boussole morale est parfois complétement cassée, est inconnue. 

Concernant les jihadistes restés sur place malgré les défaites successives de Daesh en 2016-2017, la politique jusqu’ici tacitement formulée a été de préférer qu’ils ne "rentrent pas". Les propos de la ministre de la Défense Florence Parly, le 15 octobre, marquant sa préférence pour que les jihadistes français trouvent la mort à Raqqa allaient dans ce sens. Mais la débâcle territoriale totale de Daesh change la donne, car émerge désormais le problème de la traçabilité des retours. 

Laisser les jihadistes aux mains de la justice vengeresse des milices irakiennes ou kurdes, comme l’avancent certains, n’est sans doute pas dénué de fondement. Mais outre que c’est une nouvelle fois se défausser d’une responsabilité morale et judiciaire qui incombe à la France, c’est aussi courir un risque que beaucoup ne semblent pas envisager dans le débat public. 

D’une part, la possibilité que certains de ces individus soient remis en liberté ne peut être exclue. Le mois dernier par exemple, le Hezbollah a relâché plusieurs dizaines de jihadistes de Daesh à la frontière irako-syrienne (sous protection russe !) en échange de la libération d’une poignée d’officiers chiites. D’autre part, s’en remettre à l’Irak ou au régime syrien, des Etats très affaiblis, pour "gérer" les jihadistes français revient à poser une hypothèque hasardeuse sur l’avenir et accepter de les voir potentiellement "réapparaître" là où on s’y attend le moins. Que faire par exemple si dans dix ou 15 ans, le régime syrien menaçait le gouvernement français de relâcher "dans la nature" une quinzaine de jihadistes français qu’ils conservaient précieusement comme moyen de chantage diplomatique ?

C’est une question épineuse car le rapatriement est très loin d’être idéal ! La prise en charge dans les prisons françaises, déjà largement surpeuplées, de centaines de jihadistes endurcis est extrêmement sensible. C’est un public adapté à la détention, ils cherchent à "prosélytiser" partout autour d’eux. Les quartiers où ils sont regroupés manquent d’étanchéité, qui est difficile à garantir dans l’état actuel des prisons françaises. La situation est donc complexe avec moins de 700 jihadistes derrière les verrous même si la France n’en est véritablement qu’à l’an "trois" de sa politique de lutte contre le terrorisme jihadiste (le premier plan en la matière a été annoncé en avril 2014 par le gouvernement). Si l’on tient compte du fait que ceux qui sont restés en Syrie jusqu’en 2017 sont pour la plupart les "jusqu’au boutistes", les plus idéologisés et les plus impliqués dans la mouvance cela pourrait avoir d’importantes conséquences en France. 

Alors que la mainmise de l'EI sur la zone irako-syrienne diminue, qu'en est-il des forces jihadistes en Afrique du Nord ? Sont-elles également en déclin ou bénéficient-elles de l'attention portée sur la zone de l'ex "califat" ?

La capacité de Daesh à reprendre pied dans d’autres zones géographiques est apparue dans le débat public peu de temps après le 13 novembre 2015. On observait alors des combattants libyens qui entamaient le chemin du retour vers l’Afrique du Nord pour structurer Daesh en Libye. La crainte fut donc de voir un dédoublement de l’entité territoriale du Levant au cœur de l’Afrique du Nord et s’appuyant sur des ramifications dans le Sahara et le Sud tunisien.

Cette crainte peut être minorée, pour trois raisons : 

  • En Syrie et en Irak, Daesh disposait de moyens logistiques, de communication et de diffusion de sa propagande efficaces qui ont été perdus, détruits et rendus inopérants par l’action de la coalition ; 
  • Le "Califat" de Daesh, situé le long de la frontière avec la Turquie était par ailleurs facile d’accès pour les combattants étrangers. Il suffisait jusqu’en 2016 d’un billet d’avion à moins de 80 euros et de trois numéros de téléphone pour organiser le passage vers les territoires contrôlés par Daesh en Syrie. Cette situation n’a bien évidemment rien à voir avec la difficulté rencontrée pour se rendre dans les zones tribales afghano-pakistanaise, ou même en Libye ; 
  • Enfin, la zone couverte par la Syrie et l’Irak, le "Cham", détient une importance centrale dans l’eschatologie musulmane puisque c’est la terre ou se déroulèrent, selon la tradition islamique, les dernières grandes batailles annonciatrices de la fin des temps. Daesh a utilisé cette symbolique comme un puissant levier mobilisateur, placé au cœur de sa propagande, avec une certaine efficacité, notamment quand ce récit de l’organisation était accompagné par les premiers gains territoriaux des jihadistes au Levant. La symbolique religieuse du "Cham" n’a pas d’égal en Libye ou en Afghanistan. De plus, la perte du "Califat" est un démenti cinglant qui expose frontalement le bricolage que Daech a fait avec l’eschatologie musulmane à des fins de propagande. 

La défaite de Daesh au Levant est une démonstration assez claire de l’incapacité de créer un modèle jihadiste pérenne. Les Français passés par le djihad au Cham avec lesquels j’ai eu l’occasion de m’entretenir en prison au cours de mes recherches reviennent d’ailleurs facilement sur ce point qu’ils commentent spontanément.  

Derrière celle-ci, c’est toute la question de l’avenir du jihadisme qui est posée. De ce point de vue, des idéologues jihadistes français cherchent à faire l’exégèse des erreurs qu’a commises l’organisation, dans le but de reprendre pieds à la prochaine déflagration au Moyen-Orient qui, pensent-ils, ne manquera pas de se produire. En auront-ils les moyens ? Rien n’est moins sûr. Ce qu’il l’est en revanche, est que des efforts importants doivent encore être accomplis par la recherche pour produire des connaissances empiriques, fondées sur le travail de terrain. Il faut notamment documenter et analyser la façon dont le jihadisme cherche à se structurer en France dans un certain nombre de quartiers en relation ou en rivalité avec d’autres formes d’islamisme. 
 

 

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