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Coupe du monde de football : et à la fin c’est Poutine qui gagne ? Trois questions à Dominique Moïsi

BLOG - 14 juin 2018

En accueillant le Mondial de football dont le coup d’envoi sera donné par Vladimir Poutine cet après-midi, la Russie s’apprête à attirer pendant plus d’un mois les regards du monde entier. Outil de soft power sans équivalent, la Coupe du monde ne peut se réduire à sa seule dimension sportive. Véritable miroir des tensions géopolitiques qui se jouent sur la scène internationale, le Mondial sera scruté avec autant d’attention par les commentateurs sportifs que par les analystes politiques et économiques. Dominique Moïsi, conseiller spécial de l’Institut Montaigne, nous explique les enjeux de cette rencontre sportive très attendue. 

Dans quel contexte s’ouvre aujourd’hui le Mondial de Football en Russie ?

La grand-messe des émotions mondiales que représente cet événement sportif populaire n’est pas exempte d’une dimension géopolitique qu’il serait regrettable de mettre de côté. 

Le premier constat est celui de l’absence : absence des deux premières puissances mondiales - Etats-Unis et Chine - ; absence de la seconde population de la planète, l’Inde. Ce sont, à l’inverse, deux continents sujets à des crises internes multiformes qui se retrouvent surreprésentés dans la compétition : l’Europe et l’Amérique Latine. 

Quel point commun peut réunir une Allemagne au leadership contesté, une Espagne divisée par la crise catalane, une France nostalgique de son succès en 1998 ou encore un Brésil pansant les blessures du scandale Petrobras ? La ferme intention de se distinguer au cours de la compétition et pourquoi pas, de la remporter.

Le Mondial provoque donc cet effet de compensation et de rééquilibrage entre les nations. Qui peut oublier la frénésie islandaise de 2016 et le changement de regard que portait ce pays de 330 000 habitants sur lui-même une fois qualifié en quart de finale ? Comment ne pas être jaloux de l’Egypte, qui, bien que déprimé économiquement et politiquement faible, s’est trouvé avec Mohamed Salah un héros faisant rêver le monde musulman.

Après les Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi en 2014 - parmi les plus controversés de l’histoire - quelles sont les ambitions russes avec l’accueil de ce Mondial ? 

Le Mondial de football permettra assurément à la Russie de balayer les sujets de tensions géopolitiques et de faire oublier - momentanément - les sanctions dont elle fait l’objet.

Si la Russie n’a pas la puissance militaire américaine ni la puissance économique chinoise, le pays des tsars entend être, le temps d’un Mondial, le centre du monde. Ce pays cherche à s’approprier un soft power que les Etats-Unis ont perdu depuis l’élection de Donald Trump. Dans le même temps, quand les Américains se désengagent du Moyen-Orient, la Russie se révèle, elle, incontournable dans le règlement à moyen-terme de toutes ses crises actuelles (sur le traité nucléaire iranien, la résolution du conflit israélo-palestinien ou encore le conflit en Syrie par exemple).  

Les positions russes au Moyen-Orient sont en cela relativement proches des positions européennes et si l’heure n’est pas encore à la levée des sanctions qui touchent le pays, le voile des émotions que suscitera la compétition sportive adoucira à coup sûr les esprits européens.

La Russie ne serait dès lors plus ce pays déstabilisateur, cherchant à influencer les processus démocratiques via des guerres d’internet, mais un pays pourvoyeur de sécurité et prenant à bras le corps la question hooligan lors de ce Mondial si scruté (des policiers de plus de 30 pays sont réunis au sein d’un centre de coopération international (CCPI) visant à éviter tout débordement).

Politique et sport sont-ils irrémédiablement liés ?

En acceptant de se rendre en Russie si leurs équipes atteignent les demi-finales, Angela Merkel et Emmanuel Macron adoptent une attitude politique signifiante. Celle-ci, si elle ne traduit pas de soutien inconditionnel, est loin des appels au boycott de 2014. Ce déplacement entérine la dimension nouvelle qu’occupe la Russie auprès de nombreux pays européens. La crise de l’alliance atlantique inquiète désormais davantage les Européens que la menace russe, le pays étant incontournable dans les résolutions de conflits au Moyen-Orient. La Russie tire ainsi les bénéfices de ces gains géopolitiques récents. C’est enfin le triomphe d’une Russie et la défaite d’une Ukraine désormais oubliée, faute d’avoir su défendre sa cause et soumise à de multiples défis politiques internes. 

Le match d’ouverture de ce Mondial, opposant la Russie à l’Arabie saoudite, n’a en réalité que peu d’intérêt sur le plan sportif et représente un moment davantage symbolique. Plus largement, la Russie de 2018 n’est pas le pays compétiteur de 2014 qui se donnait les moyens de ses ambitions, organisant un système étatique de dopage et dépensant près de 36 milliards d’euros pour l’organisation des Jeux Olympiques d’hiver. Le résultat en fut contradictoire : victorieuse sur le plan sportif avec 13 médailles d’or, onze d’argent et neuf de bronze, le pays en est sorti moralement discrédité. 

En 2018, la Russie a peu d’espoir de qualification de son équipe mais son image s’est nettement améliorée pour devenir celle d’un pays qui se réintègre progressivement dans le système international. Le cas de la Crimée est significatif. Si son annexion en mars 2014 provoque l’annulation de la tenue du G8 en juin de la même année, cette région semble désormais totalement ancrée dans la Russie, sans contestation étrangère sérieuse. 

Le sport a ce mérite, celui d’opérer un rééquilibrage avec le fait géopolitique, les sportifs devenant de véritables ambassadeurs répondant indirectement aux doutes identitaires de certaines populations. Cela expliquerait le traumatisme de la non-qualification italienne au Mondial en pleine secousse politique interne. Dans une moindre mesure et en dépit de la non qualification de son équipe nationale, la Chine sera bel et bien présente sur les terrains de foot, les entreprises chinoises ayant décidé de sponsoriser un événement sportif délaissé par les marques occidentales.

Nous apprenions récemment que l’organisation du Mondial de 2026 revenait à la candidature commune entre le Mexique, les Etats-Unis et le Canada. Cette décision (sportive) soulève de nombreuses questions (politiques) à l’heure où Donald Trump parle de résiliation de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), celui-ci réunissant les trois pays de la candidature commune. Sport et politique : un partout, la balle au centre ? Une chose est sûre, l’issue du match géopolitique qui est en train de se jouer est loin d’être facile à anticiper.

 

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