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Arménie-Azerbaïdjan, le feu sous les braises

ARTICLES - 2 Août 2021

Trois soldats arméniens ont été tués le 28 juillet lors de clashs frontaliers avec l’Azerbaïdjan, les deux pays s’accusant mutuellement d’avoir violé le cessez-le-feu de novembre 2020, qui avait mis un terme à la guerre de reconquête menée par Bakou. La Russie a joué son rôle de "gardienne de la paix" et a négocié un retour au calme. 

Ce nouvel incident, qui fait suite à plusieurs autres ces derniers mois, doit servir de rappel à la communauté internationale  : le conflit entre les deux pays est loin d’être réglé. 

En cause, d’abord, bien sûr, les séquelles immédiates de la guerre éclair de fin 2020 (prisonniers de guerre) et de vingt-cinq ans d’occupation par l’Arménie de territoires juridiquement azerbaidjanais (présence de mines), tandis que les deux parties s’accusent mutuellement de destructions de sites religieux et culturels. Ces dernières semaines, elles ont toutefois fait preuve de bonne volonté en procédant à des libérations de prisonniers (côté azerbaïdjanais) et à la délivrance des cartes de champs de mines (côté arménien), dans des régions dévastées qui évoquent ce que devait être le nord-est de la France à la fin des années 1910. 

Mais la question territoriale est plus brûlante. 

Le problème frontalier

D’abord, le "retour à la frontière internationale", que les pays occidentaux appellent à juste titre de leurs vœux, ne va pas de soi. Les frontières du Sud-Caucase avaient été fixées dès 1921 (traité de Kars). Mais celle qui sépare l’Arménie de l’Azerbaïdjan resta mal démarquée, car il ne s’agissait que d’une simple ligne séparant deux républiques soviétiques. 

Ensuite, le sort du Haut-Karabagh - petite république autoproclamée ("Artsakh") peuplée d’Arméniens et enjeu immédiat du conflit - reste incertain. Fin 2020, les forces azerbaïdjanaises ont dû s'arrêter avant que l’enclave soit entièrement sous leur contrôle : elles n'en maîtrisent qu’environ 25 %, au sud et à l’ouest. Or le statut exact de l'ancien oblast soviétique n'est pas décidé. Bakou ne parle que d'intégration et n'évoque plus l'autonomie culturelle autrefois promise. Tous les habitants arméniens du pays auront automatiquement la citoyenneté azerbaïdjanaise ; les quelques 20 000 "colons" arrivés depuis 1994 l'accepteront-ils ? 

Et la complexité frontalière de la région ne s’arrête pas là. On pense bien sûr au Nakhitchevan, grande exclave azerbaidjanaise établie en 1921, mitoyenne de l’Iran et, sur quelques kilomètres… de la Turquie. Sa position stratégique n’a pas échappé à Ankara, qui salive depuis fin 2020 à la perspective de l’ouverture d’un corridor routier et ferroviaire - contrôlé par le FSB - lui permettant d’accéder directement à l’Asie centrale (voire jusqu’à la Chine), en longeant la frontière irano-arménienne. Le président Ilham Aliyev menace déjà de l’établir par la force… À celle-ci s’ajoutent quelques petites enclaves arméniennes en territoire azerbaïdjanais et azerbaïdjanaises en Arménie, à propos desquelles des négociations discrètes semblent avoir lieu. 

Il est à espérer que l’accord de principe obtenu au printemps entre Bakou, Erevan et Moscou sur la création d’une commission de délimitation et de démarcation frontalière puisse porter ses fruits. Toutefois, comme c’est souvent le cas dans de nombreux conflits dits frontaliers, la frontière est davantage le symptôme du problème que le problème lui-même. 

Un conflit identitaire ? 

Car ce n’est même pas une guerre de trente ans, mais d’au moins cent  : il y a un siècle (1922), les deux États étaient incorporés dans l’Union soviétique après trois années d’affrontements meurtriers entre nations nouvellement indépendantes. Et la mémoire de la cohabitation au sein de l’URSS s’efface désormais au bénéfice de récits nationalistes, souvent ancrés dans un substrat religieux. Difficile de ne pas penser à l’ex-Yougoslavie et, peut-être encore plus, au Proche-Orient avec son cortège de guerres et de réfugiés, de colonisation ou de libération de "terres sacrées", de "martyrs"…

À se focaliser sur l’horreur du génocide arménien [...] on peut oublier que le 20ème siècle a vu des massacres perpétrés des deux côtés.

Ici aussi, les frontières restent mal définies ou non reconnues, les villages coupés par les lignes de cessez-le-feu, les corridors vulnérables aux tirs de snipers. Et la reprise inespérée par les forces azerbaïdjanaises de la ville de Choucha (Chouchi en arménien), parfois qualifiée de "Jérusalem du Haut-Karabagh", ne peut-elle évoquer la victoire éclair des forces israéliennes en 1967 ? 

À se focaliser sur l’horreur du génocide arménien (1915-1916), dont l’ampleur et le caractère systématique sont, il est vrai, inégalés dans la région (et qui faisait lui-même suite aux pogroms de 1894-1897), on peut oublier que le 20ème siècle a vu des massacres perpétrés des deux côtés, notamment lors de la première révolution russe ("Boucherie Dans le Caucase - État de Guerre Civile - 30 000 Combattants de Diverses Races", titrait le New York Times le 23 juin 1905), au cours de la guerre opposant les deux États naissants (1920), et lors de la première guerre du Haut-Karabagh (1992). Quant au conflit de l’an dernier, il a donné lieu à de graves exactions dont la partie azerbaïdjanaise n’a pas l'exclusivité.  

Faut-il pour autant, comme c’est souvent le cas à propos des deux régions citées plus haut - et d’autres parties du monde - parler de "conflits ethniques" et invoquer des "haines millénaires" ? Ce serait omettre le rôle des idéologies nationalistes (l’Azerbaïdjan est une création relativement récente, et les événements de 1905 opposaient les Arméniens aux Tatars). Ce serait oublier la responsabilité du tsarisme qui, comme les autres puissances impériales de l’époque, avait entretenu et nourri la division entre communautés. Et ce serait faire l’impasse sur celle des leaders politiques de part et d’autre, attisant volontiers les plus vils sentiments au sein des deux peuples. 

Une paix encore lointaine

Peut-on alors espérer que le choc de novembre 2020 mène - pour poursuivre l’analogie avec le Proche-Orient - à ce que l’on appelle, dans le cadre du processus de paix israélo-palestinien, la "fin des revendications" ? Ce n’est pas gagné. Du côté arménien, la reconduction du premier ministre Nikol Pachinian lors des élections de juin est plutôt une bonne nouvelle, car le vaincu de 2020 semble vouloir aller de l’avant - mais sans toutefois être prêt à accepter la souveraineté de Bakou sur le Karabakh.

Du côté azerbaïdjanais, le président Aliyev - qui pourtant appelle régulièrement de ses vœux un "Camp David" - ne paraît guère tenté par la mansuétude du vainqueur, ne manque pas de rappeler que la "reconquête" n’est pas achevée et fait même mine de réclamer des terres du sud de l’Arménie dont la possession permettrait de faire la jonction entre le Nakhitchevan et le reste de l’Azerbaïdjan. Malgré l'ouverture de procédures judiciaires, on ressent à Bakou quelques hésitations à condamner les auteurs de crimes de guerre en raison du besoin à maintenir la cohésion nationale.

Le pessimisme est d’autant plus de mise que la confessionnalisation du conflit est entretenue par certains responsables religieux arméniens, mais aussi par Bakou.

Les appels officiels à la réconciliation cadrent mal avec les références encore courantes au "fascisme arménien" et avec l’inauguration en grande pompe, sur les bords de la Caspienne, d’un "Parc des trophées de guerre" qui caricature, voire déshumanise, l’adversaire. Le pessimisme est d’autant plus de mise que la confessionnalisation du conflit est entretenue par certains responsables religieux arméniens, mais aussi par Bakou qui a compris que le récit de la "défense du monde musulman contre l'envahisseur arménien" était populaire auprès des pays de l'Organisation de la conférence islamique  : la Turquie certes mais aussi l’Iran, l’Arabie saoudite et le Pakistan, qui cherchent à placer leurs pions dans la région. 

Le jeu des grandes puissances

La Russie peut-elle, au moins temporairement, calmer les ardeurs revanchistes ? Elle est en position de force et sa présence sécuritaire dépasse déjà largement les 2 000 soldats prévus par l'accord de novembre 2020. Tout indique qu'elle sera durable : elle peut être renouvelée après 2025. Moscou distribue des passeports russes dans les zones sous son contrôle. Quelle meilleure justification pour une présence indéfinie? Et le russe est déjà devenu deuxième langue officielle au Karabakh… 

Mais le retrait des forces arméniennes et artsakhiotes, qui n’est pas achevé, conditionne son déploiement complet - ce qui explique sans doute en partie la pression militaire azerbaïdjanaise actuelle. De plus, alors que la Russie est, depuis longtemps, garante de la sécurité du territoire reconnu de l’Arménie, elle doit désormais compter avec la Turquie - qui participe avec elle à l’observation (drones) du cessez-le-feu. 

Certes, Bakou se méfie de l’appétit turc. Galvanisées par la victoire, les élites azerbaïdjanaises se prennent à rêver d'une renaissance du soft power national. On y est reconnaissant envers Ankara - fin 2020, le défilé de la victoire, en présence du président Recep Tayyip Erdoğan, avait été placé sous le slogan "Deux pays, un seul peuple"- mais on ne se laissera pas considérer comme un petit frère par le géant voisin.

Tout indique ainsi que le Sud-Caucase est voué à devenir un terrain de compétition géostratégique majeur entre Moscou et Ankara.

Toutefois, pour équilibrer la présence russe, le pays cherche à consolider ses liens militaires avec Ankara et a signé avec l’Azerbaïdjan le 15 juin à Choucha - lors d’une visite historique du président Erdoğan - un accord de coopération comprenant une garantie mutuelle de sécurité qui s’ajoute à celle qui avait été donnée en 2010. Et la question d'une présence turque permanente en Azerbaïdjan est d’ores et déjà posée. Tout indique ainsi que le Sud-Caucase est voué à devenir un terrain de compétition géostratégique majeur entre Moscou et Ankara

Et la communauté internationale ? Le "Groupe de Minsk", établi en 1992 pour chercher une solution au conflit, ne pèse guère. Sa légitimité est réelle (il est placé sous l’égide de l’Organisation pour la Coopération et la Sécurité en Europe) mais son rôle difficile à trouver dès lors qu’il réunit une Russie dominatrice, une Amérique absente (sous Trump) ou désormais vue comme pro-Arménie (sous Biden) et une France perçue de la même manière. L’Europe ne se désintéresse pas de la question. Moins riche et plus démocratique que l’Azerbaïdjan, l’Arménie a vu son choix politique de juin récompensé par l’UE, qui a décidé d’accorder à Erevan une aide de 2,6 milliards d’euros sur cinq ans. Et Charles Michel a fait une visite appréciée à Bakou fin juillet, ce qui pourrait lui donner un rôle de médiation. Mais pèsera-t-elle si le conflit reprend, comme le craignent nombre d’observateurs ? Difficile pour elle en tout cas de fermer les yeux sur cet abcès stratégique aux portes du continent. Au-delà de sa dimension humanitaire (et de la protection du patrimoine culturel et religieux), il cristallise en effet bon nombre d’enjeux géopolitiques du moment. 

Chronologie

  • 1806 : conquête de Bakou par la Russie. 
  • 1894-1895 : pogroms visant les communautés arméniennes de l’empire ottoman.
  • 1905-1906 : massacres entre communautés tatar et arménienne sur le territoire de l’actuel Azerbaïdjan.
  • 1915-1916 : génocide arménien. 
  • 1918 : proclamations d’indépendance de la République démocratique arménienne et de la République démocratique azerbaïdjanaise. 
  • 1920 : massacres de Choucha (Haut-Karabagh). Guerres turco-arménienne et arméno-azerbaïdjanaise. Traités de Moscou et de Kars. Invasion soviétique. Établissement de la République socialiste arménienne et de la République socialiste azerbaïdjanaise. 
  • 1922 : incorporation des deux États dans l’Union soviétique. 
  • 1923 : création de l’oblast autonome du Haut-Karabagh. 
  • 1988 : demande de rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie. Pogroms anti-arméniens en Azerbaïdjan. 
  • 1991 : proclamations d’indépendance de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan. Proclamation d’indépendance du Haut-Karabagh. Début de la guerre. 
  • 1992 : massacres de Khodjaly (Haut-Karabagh). Établissement du "Groupe de Minsk" (États-Unis, France, Russie).
  • 1994 : cessez-le-feu. L’Arménie occupe sept districts azerbaïdjanais et contrôle la quasi-totalité du Haut-Karabagh, soit 15 % du territoire de l’Azerbaïdjan.
  • 2016 : violents affrontements sur la ligne de contact. 
  • 2020 : reconquête par l’Azerbaïdjan de ses districts occupés et d’une partie du Haut-Karabagh. Cessez-le-feu. 
  • 2021 : accord tripartite de Moscou. Accord sur la création d’une commission frontalière. Incidents meurtriers. 

 

Copyright : Hicran BABAYEV / AFP

 

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