07/06/2022 Les voix des territoires : quand les Français choisissent de soutenir le président de la République dans les urnes Share Lisa Darbois - contributeur externe Former Director of Studies, France at Institut Montaigne Ce second volet de l’étude des dynamiques électorales à l'œuvre en France s’attache à analyser les caractéristiques des régions qui ont accordé, pour la première ou la deuxième fois, leur soutien au président sortant dès le premier tour. Le 24 avril 2022, Emmanuel Macron sort une nouvelle fois vainqueur de l’élection présidentielle face à Marine Le Pen au second tour. Malgré la nette progression de la candidate d’extrême-droite qui passe de 33,9 % à 41,4 % des suffrages exprimés en 2022, Emmanuel Macron conserve une marge confortable de près de 17 points sur sa rivale. La base électorale du président-candidat demeure donc solide malgré les percées des extrêmes sur certains territoires. Cette élection a, en effet, dressé un portrait net de la carte électorale favorable au candidat En Marche, et des territoires piliers sur lesquels repose sa réélection. Les régions dont les habitants soutiennent Emmanuel Macron en 2022 se divisent en deux catégories principales : les conquêtes et les bastions.Emmanuel Macron a, d’une part, obtenu l’adhésion de certaines régions dès le premier tour de l’élection présidentielle d’avril 2022, alors qu’ils avaient apporté leur soutien à Marine Le Pen au premier tour de l’élection 2017 : c’est le cas de la Normandie et la région Centre-Val de Loire. D’autre part, il a confirmé son ancrage territorial malgré la propagation de la tentation extrémiste dans plusieurs des régions qui lui sont acquises depuis 2017, notamment au sein de la Nouvelle-Aquitaine, la Bretagne, la région Auvergne-Rhône-Alpes et les Pays de la Loire.Les conquêtes : Normandie et Centre-Val de LoireEmmanuel Macron, pourtant devancé par Marine le Pen en 2017 au premier tour, arrive en tête aux deux tours de l’élection présidentielle en 2022 en Normandie et dans le Centre-Val de Loire. En Normandie, il passe de 22,4 % en 2017 à 29,3 % en 2022, ce qui lui permet de devancer Marine Le Pen et ce malgré la nette progression de celle-ci, qui passe de 23,9 % à 27,1 % des suffrages exprimés. Jean-Luc Mélenchon y enregistre quant à lui un léger recul, de 19,2 % en 2017 à 18,8 % en 2022. Dans le Centre-Val de Loire, contrairement à l’élection présidentielle de 2017, la région a majoritairement voté, en 2022, pour Emmanuel Macron au premier tour : il s’impose avec 28,5 % des voix contre 23,1 % lors de la précédente élection.L’un des premiers éléments qui permettrait de comprendre le basculement électoral de ces régions est la progression très nette du sentiment d’être heureux.L’un des premiers éléments qui permettrait de comprendre le basculement électoral de ces régions est la progression très nette du sentiment d’être heureux, sentiment partagé largement par les Normands et les Centrais. En Centre-Val de Loire, le sentiment d’être heureux progresse de quatre points entre 2018 et 2021, ce qui peut expliquer également la progression importante du vote pour Emmanuel Macron au second tour.Quant à la Normandie, c’est avant tout la région où les habitants se déclarent les plus heureux, mais aussi de plus en plus heureux. Ce sentiment est partagé par près de 81 % de la population régionale et a progressé de 6 points depuis 2017. Parallèlement à cette satisfaction largement partagée, les habitants de la région Normandie ont de moins en moins l’impression d’évoluer dans une société injuste, 68 % en sont persuadés aujourd’hui, contre 79 % en 2017.Cette satisfaction repose sur des évolutions tangibles et notamment la hausse du pouvoir d’achat pour les Normands : le pourcentage de ménages en mesure de finir le mois sans se restreindre a augmenté de 15 points, passant de 47 % à 62 % des ménages. Ces progrès vécus, la part des Normands "sur le fil" diminue de 7 points, et largement ressentis par les habitants de la région Normandie peuvent expliquer le renforcement de l’électorat macroniste et le basculement électoral à la faveur du président-candidat.Mais la progression de Marine Le Pen en toile de fond n’en est pas moins marquée. Les habitants de ces deux régions partagent un fort pessimisme quant à l’état de la France : 70 % des Normands sont pessimistes sur l’avenir de la société française, et 75 % des Centrais partagent ce sentiment. 67 % des Normands estiment que ce qui divise les Français est plus fort que ce qui les rassemble. En Centre-Val de Loire, les habitants sont un peu plus nombreux que la moyenne nationale à avoir le sentiment de vivre dans une société injuste :71 %, contre 68 % à l’échelle nationale et ce sentiment recule entre 2018 et 2021. Cette dynamique explique la solidité du bloc d’extrême-droite et la tentation extrémiste pour l’électorat de ces deux régions.On comprend cependant que cette bascule du côté d'Emmanuel Macron a été favorisée par plusieurs leviers et notamment celui d’une amélioration très nette de la qualité de vie des Normands et des Centrais.Les bastions : Nouvelle-Aquitaine, Bretagne, Auvergne-Rhône-Alpes et les Pays de la LoireLes autres régions qui composent le socle électoral d’Emmanuel Macron ont confirmé une adhésion déjà actée en 2017. Cependant, cette adhésion se fait en parallèle d’une progression des candidats les plus radicaux que sont Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. En Auvergne-Rhône-Alpes, la tendance est à la hausse du côté de Marine Le Pen comme de Jean-Luc Mélenchon dont l’électorat s’est affermi au premier tour, avec respectivement 20,7 % et 19,2 % des voix en 2017 contre 22,3 % et 21,2 % des suffrages exprimés en 2022. De même en Bretagne où la tendance est nettement à la hausse du côté de Marine Le Pen dont l’électorat progresse, de 15,3 % des voix en 2017 contre 19,5 % des suffrages exprimés en 2022. On observe les mêmes dynamiques en Nouvelle Aquitaine, Marine Le Pen progresse de 18,9 % à 22,8 % des voix, et dans le Pays de la Loire, où elle avait l’un des scores les moins élevés en 2017, 16,6 %, et où elle passe à 20,8 % en 2022.Ces régions partagent en effet des caractéristiques qui expliquent leur attirance croissante pour les partis extrémistes et notamment le Rassemblement national. La principale de ces caractéristiques est le renforcement de certaines catégories sociologiques au sein de ces populations régionales. La plupart de ces régions ont vu la part des "enracinés" augmenter pendant le quinquennat : en Bretagne, ils passent de 32 % en 2018 à 36 % en 2021, en Auvergne-Rhône-Alpes, les Français "enracinés" représentent près d’un tiers (33 %) de la population régionale, soit le groupe sociologique le plus important de la région en 2021, en progression de 10 points par rapport à 2018. En Nouvelle-Aquitaine, la part de ces "enracinés" passe de 26 à 34 %, soit 3 points au-dessus de la moyenne nationale. Enfin, la région Pays de la Loire est une de celles qui voit la catégorie des "enracinés" le plus progresser, de 13 points entre 2018 et 2021. Ces Français particulièrement attachés à leur territoires sont la cible des arguments du Rassemblement national qui prône un retour au local et un entre-soi à tous les niveaux. De plus, dans la plupart de ces régions, les tensions liées au pouvoir d’achat sont plus fortes qu’ailleurs : en Bretagne, par exemple, le pouvoir d’achat progresse moins vite que la moyenne nationale et de même en Nouvelle-Aquitaine, seuls 61 % des habitants ont la possibilité de bien vivre jusqu’à la fin du mois sans se restreindre en 2021 et ces tensions sur le pouvoir d’achat semblent avoir été présentes tout au long du quinquennat. Cet élément essentiel pour la qualité de vie est donc moins présent dans certaines de ces régions et pourrait expliquer que Marine Le Pen puisse combler son retard.Jean-Luc Mélenchon a également enregistré une forte progression dans ces régions, notamment auprès des Auvergnats et des Bretons. En Auvergne-Rhône-Alpes, il passe de 19,2 % à 21,2 % et en Bretagne de 19,3 % à 20,7 %, les deux plus fortes progressions hors d’Île-de-France. Les habitants de ces régions partagent avec le candidat de La France insoumise une sensibilité plus importante que la moyenne nationale concernant les enjeux écologiques : 77 % des Bretons ont le sentiment d’être dans l’obligation de changer leurs habitudes pour préserver l’environnement. Cette volonté d’action se traduit aussi parmi les habitants de la région Centre-Val de Loire. Ils sont ceux qui expriment le plus leur sentiment de frustration à l’égard des enjeux environnementaux : 82 % d’entre eux ont l’impression de ne pas pouvoir agir, faute de moyens financiers, soit 2 points de plus que la moyenne nationale.L’intérêt des habitants pour la question environnementale mêlée d’un sentiment d’impuissance pourrait permettre d’expliquer la progression de Jean-Luc Mélenchon en Auvergne-Rhône-Alpes, dont le programme lors de l’élection présidentielle était l’un des plus ambitieux en la matière. Ces régions restent malgré tout des régions dont les habitants estiment qu’il fait bon vivre : 74 % des Bretons et 73 % des Aquitains estiment qu’il fait bon vivre chez eux, et où l’on est heureux, 81 % des Ligériens et 79 % des habitants d’Auvergne-Rhône-Alpes se disent heureux.L’enjeu des élections législatives est donc double pour le Président réélu : confirmer l’élargissement de son socle électoral et empêcher le basculement des régions fragiles vers ces extrêmes.Les dynamiques globalement positives de ces régions et le sentiment de satisfaction partagés par les habitants y expliquent en grande partie l’enracinement de l’électorat d’Emmanuel Macron malgré les percées des extrêmes.Quelles conclusions pour les législatives de juin ?À quelques semaines des élections législatives, Emmanuel Macron bénéficie d’une base certes solide mais qui n’est pas épargnée par la tentation du vote extrême, qu’il s’agisse de La France insoumise ou du Rassemblement national. L’enjeu des élections législatives est donc double pour le Président réélu : confirmer l’élargissement de son socle électoral et empêcher le basculement des régions fragiles vers ces extrêmes. Certaines mesures du programme de la majorité présidentielle Ensemble ! vont dans ce sens. Avec le recul de l’âge de la retraite à 64 ans - qui reste encore à préciser - Emmanuel Macron propose un compromis par rapport à la campagne présidentielle. En proposant une revalorisation de 10 % des salaires des enseignants ou en abaissant les cotisations sociales des indépendants, il cherche à donner à son programme la coloration sociale décrite comme trop peu présente en avril.Analyse par régionAuvergne-Rhône-AlpesBretagneCentre-Val de LoireNormandieNouvelle-AquitainePays de la Loire Les habitants d’Auvergne-Rhône-Alpes :ont nettement moins le sentiment de vivre dans une société injuste en 2021 (67 %) qu’en 2018 (79 %) ;ont l’un des pouvoirs d’achat les plus élevés des régions du baromètre : 65 % déclarent avoir la possibilité de bien vivre jusqu’à la fin du mois sans se restreindre ;se sentent plus impuissants face aux enjeux environnementaux (82 %) que le reste des Français (80 %). Les habitants de Bretagne :sont au premier rang pour le sentiment qu’il fait bon vivre sur leur territoire en 2021 (74 %, contre 66 % au niveau national) et déclarent plus être heureux (80 %, contre 78 % au niveau national) ;sont les plus nombreux à estimer que nous sommes dans l’obligation de changer nos habitudes : c’est le cas de 77 % d’entre eux ;entrent plus souvent dans la catégorie des “enracinés” que la moyenne, en 2021 comme en 2018 (32 % en 2018, 36 % en 2021). Les habitants de Centre-Val de Loire :n’ont pas trop le sentiment de devoir se serrer la ceinture en 2021 : 62 % déclarent avoir la possibilité de bien vivre jusqu’à la fin du mois sans se restreindre (64 % au niveau national, 3ème valeur la plus élevée) ;ont le sentiment de vivre dans une société injuste en 2021 (71 %, contre 68 % au niveau national, deuxième valeur la plus élevée) ;sont en 1ère position s’agissant du pessimisme concernant l’avenir de la France en 2018 (75 % le sont) Les habitants de Normandie :se caractérisent par le niveau de bonheur le plus élevé de toute la France en 2021 (81 % en 2021, contre 78 % au niveau national) ;voient leur sentiment de pouvoir bien vivre jusqu’à la fin du mois augmenter de 15 points de pourcentage entre 2018 et 2021, la plus forte progression du baromètre ;sont un peu plus nombreux à avoir le sentiment que nous sommes dans l’obligation de changer nos habitudes concernant les questions environnementales (75 %, contre 74 % au niveau national). Les habitants de Nouvelle-Aquitaine :sont moins nombreux que la moyenne à considérer qu’ils ont la possibilité de bien vivre jusqu’à la fin du mois sans se restreindre (61 %, contre 64 % au niveau national) ;mais ont en revanche un très fort sentiment qu’il fait bon vivre sur le territoire (73 %, contre 66 % au niveau national) ;appartiennent plus à la catégorie des enracinés que la moyenne nationale en 2021 et en 2018 (34 % contre 31 % et 26 % contre 22 %, respectivement). Les habitants des Pays de la Loire :sont les plus heureux des régions du baromètre (81 %, contre 78 % en moyenne) ;ont un des pouvoirs d’achat les plus élevés : 65 % ont le sentiment de pouvoir bien vivre jusqu’à la fin du mois sans se restreindre ;sont assez réfractaires au pass sanitaire : 38 % y sont défavorables. Billet rédigé avec l’aide d’Alexandre Goddard et Félicité Schaeffer, assistants chargés d’études.Copyright : Ludovic MARIN / AFPSharerelated content 06/07/2022 Les voix des territoires : la vie des Français au cœur des élections Lisa Darbois 06/07/2022 Les voix des territoires : comprendre le vote des extrêmes Lisa Darbois