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Europe / Monde

“Un immense big bang politique”. Trois questions à Marc Lazar sur le nouveau gouvernement italien

BLOG - 25 Mai 2018

Le Mouvement 5 étoiles et la Ligue sont finalement parvenus à s’accorder sur le nom du prochain président du Conseil, ce sera Giuseppe Conte, professeur de droit et avocat. Marc Lazar, professeur d’histoire et de sociologie politique à Sciences Po, analyse les marges de manœuvre dont il disposera pour gouverner le pays et l’impact de cette coalition populiste sur les projets européens d’Emmanuel Macron.

Ce nouveau gouvernement italien signifie-t-il la fin des partis traditionnels ? Y aura-t-il un ancien et un nouveau monde dans la politique italienne à partir d'aujourd'hui ? 

Les élections du 4 mars dernier ont provoqué un immense big bang politique en Italie. C’est le deuxième après celui de 1994 où l’on avait assisté à l’écroulement des partis de gouvernement traditionnels – la Démocratie chrétienne, le Parti socialiste, le Parti social-démocratie, le Parti républicain, le Parti libéral –, à la métamorphose du Parti communiste et des néo-fascistes du Mouvement social italien et à l’émergence de Forza Italia créé par Silvio Berlusconi qui se lançait ainsi en politique, et, à l’époque, de la Ligue du Nord. Cette fois, Forza Italia a réalisé le plus mauvais score de son histoire, 14 % des suffrages à la Chambre des députés et le Parti démocrate de centre gauche a enregistré une déroute (18,7 % toujours pour la Chambre des députés). Ces partis ont été lourdement sanctionnés et – Vae victis – sont entrés en crise. Ils ne sont pas morts, ils ont encore des élus au niveau régional et local, ils conservent des soutiens, mais ils risquent d’être marginalisés.

Car c’est là l’un des projets, qui explique pour une part, l’alliance contre-nature de la Ligue de Matteo Salvini et du Mouvement 5 étoiles de Luigi Di Maio : ils veulent créer pour les années à venir les bases d’un nouveau bipartisme entre leurs deux formations. Ils prétendent donc faire naître un nouveau monde autour d’eux, de leurs programmes, de leurs idées, de leurs façons de faire de la politique en instaurant une forme de démocratie directe, en imposant le mandat impératif, en réduisant "les coûts de la politique". Ils ont certes de profondes différences en matière économique et sociale, notamment parce qu’ils ne représentent pas les mêmes électorats. Mais ils ont aussi quelques points fondamentaux d’accord à propos des immigrés, de l’Union européenne dont ils prétendent réorienter la politique et surtout de la souveraineté nationale qu’ils entendent réaffirmer avec force. 

Giuseppe Conte disposera-t-il d'un véritable pouvoir pour conduire la politique du pays ? Quelle sera selon vous sa manière de gouverner ?

Le pouvoir de Giuseppe Conte sera limité. D’abord, parce que ce professeur de droit privé reconnu dans sa discipline en dépit d’un curriculum vitae un peu étrange, proche du Mouvement 5 étoiles, n’a pas d’expérience politique. Il sera mis sous tutelle par Luigi Di Maio et Matteo Salvini, bien qu’ils s’en défendent. Or l’un et l’autre, et leurs partis respectifs, ont des divergences, ce qui pourrait mettre en difficulté le président du Conseil quand celles-ci exploseront sur des questions hyper sensibles – les dépenses publiques et le rapport à l’Union européenne par exemple – et qu’il devra trancher. Giuseppe Conte est supposé respecter à la lettre leur fameux contrat de gouvernement, un texte fait de bric et de broc, ce qui balise fortement sa marge de manœuvre. Il risque donc d’être davantage un notaire appliquant un texte qu’il n’a pas écrit lui-même qu’un vrai président du Conseil, balloté entre deux forces contradictoires et antagonistes.

Et justement, il sera soumis à une autre pression constante elle aussi, en provenance du président de la République. Sergio Mattarella lui a fait comprendre en prenant le temps de la réflexion avant de le solliciter officiellement pour tenter de former un gouvernement que c’était lui qui donnait le tempo de la politique : de la sorte, il a bien délimité leurs périmètres respectifs. Le président de la République est décidé à appliquer tous les pouvoirs conférés par la Constitution. Aux termes de l’article 92, c’est lui qui nomme les ministres sur proposition du président du Conseil. D’où les tensions en ce moment même puisque des noms proposés notamment par la Ligue pour occuper des ministères clefs, à commencer par celui de l'Économie, ne lui conviennent pas. L’article 74 lui permet de renvoyer une loi qui ne lui plait pas devant les Chambres, lesquelles peuvent l’adopter définitivement en seconde lecture. Sergio Mattarella s’est fait un malin plaisir de rappeler à Giuseppe Conte l’article 95 qui énonce que c’est le président du Conseil qui oriente la politique des ministres, l’incitant ainsi à prendre ses distances du contrat de gouvernement.

Les pouvoirs de M. Conte et de son gouvernement seront en outre bornés par la Cour constitutionnelle qui vérifiera la constitutionnalité de toutes les lois. L’administration jouera également un rôle pour sans cesse expliquer aux ministres qui auraient envie de provoquer de grands changements toutes les complexités réglementaires auxquelles ils se confronteront, ralentissant ainsi l’effet des politiques qu’ils entendent promulguer. Par ailleurs, il est probable que, comme à l’époque de Silvio Berlusconi, toute une partie de la société civile s’organisera pour protester et contester le gouvernement. Last but not least, si Giuseppe Conte se risquait  à vouloir effectivement renverser la table au niveau européen, ce qu’il a nié dès sa nomination, il se heurterait à ses partenaires qui auraient beau jeu de lui rappeler la dette colossale de son pays et la fragilité de son système bancaire. Tout cela contraint a priori M. Conte. Mais précisément, les deux partis dénonceront tous ces obstacles et en appelleront au peuple. En particulier, la Ligue décidée à manifester clairement son opposition à l’Union européenne et à engager si besoin était une épreuve de force avec le président de la République. M. Conte devra faire des choix à ses risques et périls. Il devra conduire un attelage qui tirera à hue et à dia. On le dit diplomate, habitué des médiations, entretenant d’excellents rapports avec le secrétaire général de la présidence de la République. Il aura besoin de toutes ces qualités s’il veut durer un peu.

Est-ce la fin des projets européens d’Emmanuel Macron et notamment des réformes de la zone euro et du droit d’asile ?

A mon sens, les projets européens d’Emmanuel Macron sont dans une très mauvaise passe. Les pays d’Europe du Nord les rejettent comme les pays d’Europe centrale et orientale, mais pas pour les mêmes motifs. L’Allemagne est sur la réserve pour des motifs de politique interne : progression de l’AfD, critiques contre Angela Merkel dans son propre parti, pression de la droite de ce même parti et surtout de la CSU. L’Italie est sur une ligne eurosceptique sans que l’on sache pour le moment comment elle se concrétisera et sur quoi cela débouchera. Si le nouveau gouvernement s’engage vraiment dans une contestation de l’Union européenne, s’il creuse la dette et le déficit publics, cela pourrait provoquer un raidissement supplémentaire des Allemands sur la rigueur budgétaire. Emmanuel Macron est assez isolé. Il tente d’organiser des initiatives citoyennes, mais aux effets fort limités, du moins pour le moment. Il pourra prononcer de nouveau des discours et faire des voyages pour s’adresser aux opinions mais au risque de s’y épuiser et d’apparaître comme le Français arrogant et donneur de leçons. Sans doute, la seule voie qui lui reste est de renouer un dialogue encore plus étroit avec l’Allemagne autour de quelques objectifs très concrets.

L’échec de Macron serait grave pour l’Europe alors que les Européens seront appelés à renouveler leur parlement l’an prochain et que tant de défis doivent être relevés. Mais il aurait également un impact direct en France car Emmanuel Macron a toujours mêlé étroitement sa politique interne et sa politique européenne. Il justifiait entre autres ses réformes en France afin de démontrer que notre pays était devenu "vertueux" et qu’en conséquence il était en droit de proposer d’importantes réformes en Europe. En retour, en faisant bouger les lignes en Europe, en instaurant une souveraineté européenne, il espérait obtenir une légitimation supplémentaire à ses réformes en France. Cette subtile construction est menacée.  

 

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