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Syrie-Israël-Iran-Russie : retour sur la passe d’armes du 10 février

BLOG - 16 Février 2018

On serait tenté de résumer le bilan de la passe d’armes entre l’Iran, Israël et la Syrie au petit matin du 10 février en une formule simple, voire simpliste : victoire politique pour Assad et Téhéran, succès militaire, au moins relatif, pour Tsahal. Mais la séquence sans précédent qui s’est produite dans cette nuit de sabbat ne revêt-elle pas en réalité une signification plus complexe ? 

Eléments d’un premier bilan

Victoire politique pour le régime de Damas et son parrain iranien : c’est la première fois en effet depuis 1982 que les forces syriennes parviennent à descendre un avion militaire israélien (et de surcroît à contraindre un second à se poser en catastrophe). Il n’est pas indifférent que cette action ait eu lieu dans l’espace israélien, et non au-dessus du territoire syrien ou libanais. 

Il ne faut pas s’y tromper : dans l’opinion des pays de la région, Assad a marqué un point très important. On peut voir dans l’épisode du 10 février une illustration du regain de confiance que le régime syrien éprouve depuis la défaite de l’opposition et de la détermination maintenue du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique à avancer ses pions dans la région. L’hybris ne semble pas loin. La prétention de l’axe Iran-Damas-Hezbollah à incarner la "résistance" contre le sionisme trouve un début de réalisation. Le rêve de l’établissement d’une "parité stratégique" avec Israël, qui était celui de Hafez al-Assad, va vraisemblablement revivre dans l'esprit des décideurs de l’"axe chiite".

Le paradoxe est que sur le plan militaire Israël a sans doute remporté la manche. La pénétration d’un drone iranien jusqu’à 35 km en territoire israélien et le sort des deux avions militaires de Tsahal ont certes dévoilé des vulnérabilités réelles. Il reste qu’Israël a été en mesure d’infliger en Syrie même deux séries d’attaques de très grande ampleur. Presque simultanément avec le tir d’un hélicoptère sur le drone iranien, l’aviation israélienne a frappé la base T4 à côté de Palmyre d’où était parti le drone, ainsi que plusieurs autres infrastructures militaires en territoire syrien, dont quatre iraniennes. C’est lors de ces attaques que les deux jets de Tsahal ont été touchés. En riposte, Israël a enclenché deux autres vagues de frappes décrites comme massives sur des cibles syriennes et iraniennes (en Syrie). Les porte-paroles de Tsahal évoquent la destruction d’environ la moitié des dispositifs anti-aériens syriens. 

Leçons stratégiques

Au-delà de ce premier bilan plusieurs questions se posent : 

  • Premièrement, quel était l’objectif réel du drone iranien dans la nuit de sabbat ? Les stratèges parlent comme toujours dans ces cas là d’une mission de “test” de la réactivité de l’adversaire ou encore d’un avertissement à l’égard d’Israël concernant tel ou tel sujet de crispation caché ou larvé qu’ignorent les observateurs. Le fait est cependant que cette fois la défense aérienne syrienne a fonctionné et a été en mesure d’infliger une perte encore une fois symboliquement majeure à la défense israélienne. Sans entrer dans la logique complotiste qui a souvent cours dans la région, il est tentant de soulever l’hypothèse d’un piège dans lequel le drone iranien aurait servi d’appât à une opération combinée entre forces iraniennes et syriennes
     
  • Deuxièmement, quel a été le rôle de la Russie dans cette affaire ? M. Netanyahou était encore à Moscou le 27 janvier. Il affiche depuis longtemps une certaine proximité avec M. Poutine et, depuis l’intervention russe en Syrie en septembre 2015, une sorte de connivence stratégique : le premier ministre israélien semblait compter sur les Russes pour contenir la présence iranienne ou à tout le moins pour laisser Israël de manière quasi routinière - cent attaques aériennes israéliennes depuis 2011 - faire respecter ses “lignes rouges”. 

    Or, dans l’épisode du 10 février, il serait étonnant que les Russes aient tout ignoré de l’action montée par les Iraniens en conjonction avec le régime de Damas. Les journaux israéliens parlent en outre maintenant d’un coup de fil qui aurait eu lieu dans la matinée du 10 entre M. Poutine et M. Netanyahou. Au cours de cet échange, le président russe aurait dissuadé le premier ministre israélien de déclencher une autre vague de frappes sur la Syrie encore plus importante que celles qui venaient d’avoir lieu. Les communiqués officiels émis à Moscou appellent au respect de la souveraineté nationale syrienne et mettent en garde contre d’éventuelles pertes de vies humaines russes. 
     
  • Dans ces conditions, la véritable leçon de la passe d’armes du 10 février ne réside t-elle pas dans une sorte de rappel à Israël que l’équilibre des forces n’est plus désormais aussi nettement en sa faveur qu’autrefois ? N’était-ce pas là le vrai message qu’ont voulu adresser les Iraniens et les Syriens ? Et si tel est bien le cas, les Russes n’ont-ils pas, en laissant faire l’opération d’abord, puis en dissuadant Jérusalem d’aller plus loin dans l’escalade ensuite, contribué à faire passer le message ?

Questions troublantes bien entendu - surtout si on les replace dans un double contexte. 

En premier lieu, un débat occupe les spécialistes, au moins depuis l’été dernier,  sur l’inévitabilité d’une nouvelle guerre entre Israël et le Hezbollah, impliquant cette fois l’Iran. Aucun des acteurs concernés ne semblait avoir intérêt à provoquer une épreuve de force décisive dans l’immédiat. Il était couramment admis cependant qu’Israël se trouverait contraint un jour ou l’autre de donner un coup d’arrêt – avant qu’il ne soit trop tard pour sa sécurité – au renforcement constant de la puissance du Hezbollah et de l’Iran à ses portes. Depuis le 10 février, on peut se demander si ce diagnostic général demeure pertinent. Un rapport de l’International Crisis Group, publié quelques jours avant la passe d’armes du 10 février, avait d’ailleurs noté qu’Israël avait dû constamment réviser ses “lignes rouges” en Syrie au cours des dernières années - dans un sens qui globalement n’indiquait pas un renforcement de sa position stratégique (voir annexe). 

En second lieu, le conflit syrien connait en ce moment une nouvelle mutation : d’une part, le régime et ses soutiens entendent aller jusqu’au bout de l’élimination de dernières poches de résistance dans la Ghouta et dans la province d’Idlib ; d’autre part un élément de conflit interétatique direct émerge clairement sur la scène syrienne : entre Turcs, Russes, Iraniens, Israéliens et Américains, une bataille pour le contrôle de zones d’influence en territoire syrien est engagée. A Afrin, les forces turques sont à portée de canon d’unités américaines ; à Deir ez-Zor l’aviation américaine est intervenue contre une colonne où se trouvaient des Iraniens et des Russes ; le 10 février,  le combat a mis pour la première fois au contact direct Israéliens et Iraniens (par ailleurs, des éléments russes devaient se trouver très près de bien des cibles visées par l’aviation israélienne). 

Or, l’une des leçons de la passe d’armes du 10 février est bien entendu à quel point on est passé très près d’une escalade au moins régionale : si par exemple, l’un des pilotes israéliens s’était trouvé entre des mains ennemies (du point de vue d’Israël), une guerre entre Israël, le Hezbollah et l’Iran aurait peut-être déjà commencé.

La raison serait bien sûr d’engager immédiatement des discussions internationales sur un mécanisme de réduction des tensions et de gestion des risques autour de la crise syrienne : contrairement aux idées reçues jusqu'ici, il apparaît maintenant douteux que la solution passe par la pax russica. Ce qui s’est passé le 10 février ouvre peut-être une fenêtre d’opportunité pour une sorte de “Dayton sur la Syrie”, dans lequel les membres permanents du Conseil de Sécurité et les puissances régionales, à défaut dans un premier temps de régler les problèmes internes de la Syrie, s'entendraient au moins pour éviter l’engrenage fatal vers une guerre régionale. 

 

Lignes rouges de l'armée israéliennes en Syrie selon l'International Crisis Group

lignes-rouges-israel.png

 

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