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Seine-Saint-Denis : des mesures suffisantes pour pallier les conséquences de la crise économique et sociale ?

BLOG - 8 Octobre 2020
Les points clés
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La constitution des actifs salariés, la répartition des métiers et la composition socio-démographique de ce territoire le rendent plus vulnérable aux effets de la crise économique.

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Les mesures annoncées par le Premier ministre lors de son déplacement dans le département le 23 septembre dernier devront faire l’objet d’un suivi régulier et d’une évaluation.

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Face à l’ampleur de cette crise sans précédent, l’État devra être au côté des collectivités territoriales qui sont confrontées à une hausse importante des demandes d’aides sociales.

Alors que la Seine-Saint-Denis est ordinairement dans une situation d’urgence sociale et économique, la crise que traverse notre pays risque d’affecter plus durement encore ce territoire. Quelles doivent être les actions des pouvoirs publics pour limiter l’impact de la crise sur le département ? Comment garantir que le plan de relance de 100 milliards d’euros bénéficiera en partie à ses habitants ? Agnès Audier, rapporteure générale du rapport Seine-Saint-Denis : les batailles de l’emploi et de l’insertion (mai 2020), répond aux questions de Baptiste Larseneur, chargé d’études à l’Institut Montaigne.

Pourquoi la crise économique pourrait affecter plus durement le département de la Seine-Saint-Denis (SSD) que d’autres territoires ?

Nul ne connaît la durée et l’ampleur de la crise socio-économique qui démarre, qui est bien sûr la suite "mécanique" de la crise sanitaire et du confinement. Les moyens mobilisés pour limiter la crise sont exceptionnels, et la capacité à déployer vite le plan de relance de 100 milliards d’euros est un paramètre clé. Il n’y a pas eu de plan de cette ampleur depuis la reconstruction après la guerre.

Ceci étant dit, aucune crise n’est favorable aux publics vulnérables et aux territoires fragiles. Ils sont toujours très durement touchés. La SSD, département le plus pauvre de France, ne pourra pas sortir indemne de la crise qui démarre. Dès le mois de juin 2020, la Croix-Rouge constatait, à l’échelle nationale, une augmentation de 45 % des besoins en aide alimentaire d’urgence et une croissance importante du nombre de personnes accueillies au sein des associations de solidarité.

Si l’on essaie d’analyser plus précisément la situation, trois caractéristiques singulières doivent être prises en considération.

En premier lieu, au moins pour l’instant, la crise économique épargne relativement - grâce au chômage partiel et au maintien des pensions - les fonctionnaires, les salariés en CDI et les retraités. Or, ces publics sont nettement moins nombreux en Seine-Saint-Denis qu’ailleurs. On compte, par exemple, 11 % de personnes âgées de plus de 65 ans dans le département - dont un quart vit en-dessous du seuil de pauvreté - contre 19 % à l’échelle nationale.

Le département comprend en revanche un grand nombre de travailleurs en CDD et d’intérimaires. Ces statuts plus précaires rendent plus vulnérables les habitants de ce département en période de crise économique. À titre d’exemple, l'intérim et les CDD concernent respectivement 1,8 % et 10 % des salariés dans le département de la Seine-Saint-Denis contre seulement 0,8 % et 6,7 % des salariés dans les Hauts-de-Seine.

Le département abrite également beaucoup d’autoentrepreneurs (+ 51 % de création de microentreprise en 2017/2018 contre 27,5 % à l’échelle métropolitaine) car ce statut permet à des personnes peu qualifiées - qui ne trouvent pas de poste de salariés - de créer leur propre emploi. Ainsi, un tiers des chauffeurs Uber franciliens sont domiciliés en Seine-Saint-Denis. Ces microentrepreneurs sont aujourd’hui particulièrement exposés aux effets de la crise économique en raison de la faible protection sociale dont ils bénéficient, inhérente à ce statut, et malgré les aides spécifiques qui ont été mises en place.

En deuxième lieu, si l’on analyse la répartition des métiers, la Seine-Saint-Denis compte un taux d’ouvriers supérieur de près de dix points à celui du département des Hauts-de-Seine (16,8 % contre 7,8 %), et un taux d’employés supérieur de près de six points (26,8 % contre 20,1 %). Les cadres et professions intellectuelles supérieures, relativement épargnés par la crise (sauf dans quelques secteurs comme l’aéronautique), représentent 20 points de moins de salariés en Seine-Saint-Denis que dans les Hauts-de-Seine (24,7 % contre 43,5 %). Si l’on se focalise sur les métiers dits "employés", il est probable que les difficultés du commerce, de la restauration et de l’hôtellerie frappent durement, comme ailleurs, les salariés de ce département. Par ailleurs, le pôle de Roissy, l’un des pourvoyeurs importants d’emplois pour la Seine-Saint-Denis - avec beaucoup de métiers de logistique, de manutention, d’accueil, de restauration et de transports de personnes - traverse des difficultés historiques. À l’inverse, le département compte peu d’informaticiens, de codeurs, d’ingénieurs télécom, et donc finalement peu de salariés issus de secteurs qui traversent bien, voire très bien la période actuelle.

La composition socio-démographique de [Seine-Saint-Denis], la constitution de ses actifs salariés, et la répartition des métiers, le rendent plus vulnérable encore aux effets d’une détérioration de la situation économique.

Enfin, la structuration démographique du département lui est également défavorable. La Seine-Saint-Denis est le département le plus jeune de France métropolitaine. Plus d’un tiers de sa population (36 %) a moins de 25 ans. L'un des défis collectifs que doit relever notre pays est de se montrer capable d’accueillir, malgré le Covid-19, des jeunes en stages, en apprentissage et en premier emploi. Ce défi est d’autant plus grand en Seine-Saint-Denis que la proportion de jeunes sortant du système éducatif sans aucune qualification est nettement plus élevée que dans les autres départements : en 2015, la Seine-Saint-Denis comptait 39 % de décrocheurs, contre seulement 19 % à Paris et 26 % en Ile-de France.

Bref, alors que ce département souffrait déjà beaucoup (11 % de taux de chômage depuis une vingtaine d’années, 10,7 % de la population allocataire du RSA soit le double de l’Ile-de-France), la composition socio-démographique de ce département, la constitution de ses actifs salariés, et la répartition des métiers, le rendent plus vulnérable encore aux effets d’une détérioration de la situation économique.

Quel regard portez-vous sur les annonces faites par le Premier ministre pour le département ?

Parce qu’il concentre des poches de pauvreté extrême, qu’il est très jeune et qu’il joue un rôle d’intégration pour une large partie de sa population issue de l’immigration, avec des problématiques très lourdes de sécurité et de mal-logement et une concentration de quartiers de la politique de la ville, le département de la Seine-Saint-Denis est globalement dans une situation sociale d’urgence permanente. En même temps, la vie quotidienne y est généralement plus "ordinaire" que dans l’imaginaire collectif. Par ailleurs, l’intégration dans le marché du travail francilien, la réalisation des travaux du Grand Paris qui permettra de désenclaver certains territoires comme de créer des emplois à court terme, ou l’organisation d’un événement planétaire comme les Jeux Olympiques, offrent des perspectives très positives.

Il existe au sein de ce département un phénomène complexe à appréhender, l’effet "sas" : les nouveaux arrivants dans le département disposent de revenus plus faibles que ceux qui y sont déjà installés, eux-mêmes disposant de revenus plus faibles que ceux qui quittent ces quartiers. Dit autrement, le département est un "sas" d’arrivée sur le territoire national pour des populations essentiellement immigrées et pauvres.

Ces constats, bien analysés par le gouvernement d’Édouard Philippe, et longuement expliqués par les députés François Cornut-Gentille et Rodrigue Kokouendo dans un rapport de 2018 qui fait date, a donné lieu à l’élaboration d’un plan d’aide pour le département comprenant une vingtaine de mesures, annoncé en octobre 2019. Il a reçu un bon accueil des élus comme l’a souligné le Président du Conseil départemental Stéphane Troussel lors d’un webinar organisé par l’Institut Montaigne le 12 juin 2020, à l’occasion de la publication du rapport Seine-Saint-Denis : les batailles de l’emploi et de l’insertion.

Mesure emblématique de ce plan, la prime de fidélisation de 10 000 euros à destination des fonctionnaires restant en poste durant cinq ans dans le département, doit permettre d’une part, de limiter le turn over des policiers et des personnels de l’éducation et d’autre part, de renforcer l’attractivité du territoire. Cet axe de l’amélioration des services publics - notamment l’école, la police, la justice, la santé – en travaillant à avoir des équipes mixtes – et pas seulement des jeunes fonctionnaires sortant d’école – est absolument fondamental. Cette mesure, effective depuis le 1er octobre, est essentielle dans un département où respectivement 35,7 % et 50 % des professeurs des écoles primaires et des enseignants du second degré restent moins de deux ans dans le même établissement. C’est donc une mesure de long terme avec des effets immédiats qui vise à stabiliser les équipes de services publics clés.

Le Premier Ministre Jean Castex s’est rendu en Seine-Saint-Denis le 23 septembre dernier, un an après Édouard Philippe, pour assurer le suivi de la mise en œuvre – indispensable - et témoigner de son engagement à poursuivre l’approche territoriale amorcée l’an dernier. Son déplacement a été interrompu après l’attaque terroriste à l’arme blanche à proximité des anciens locaux de Charlie Hebdo.

Il sera précieux pour le département qu’un suivi régulier des annonces soit organisé, que les actions soient évaluées, pour créer une dynamique d’amélioration, mais aussi une logique de coopération entre les acteurs.

Quelles mesures spécifiques devraient être mises en œuvre dans ce département ?

A minima, le département a besoin, en complément, d’une attention particulière, aux plus hauts niveaux de l’État, sur le déploiement du plan de relance et sur la mise en œuvre de plans complémentaires comme celui en faveur de l’ESS (économie sociale et solidaire) : identification de chantiers, organisation de filières de formation, actions de réinsertion, attention à l’accès à l’emploi des jeunes qui sortent des universités du département, mobilisation de la commande publique et privée sur les achats à impact social afin d’aider les entreprises d’insertion et les entreprises adaptées qui sont nombreuses dans le département, etc.

L’ampleur des chantiers, des enjeux de rénovation de logements et de bâtiments publics, l’importance des sujets liés à la fracture sociale, font que le département devrait largement bénéficier du Plan de relance.

L’ampleur des chantiers, des enjeux de rénovation de logements et de bâtiments publics, l’importance des sujets liés à la fracture sociale, font que le département devrait largement bénéficier du Plan de relance. Mais le déploiement est toujours un exercice difficile qui demande des moyens ad hoc.

La crise va également aggraver la capacité de financement des collectivités locales. Il est impératif de soutenir, d’une façon ou d’une autre, les mairies les plus pauvres qui sont confrontées à une hausse importante de la demande d’aides financières d’urgence et le département, et le Département qui doit répondre à l’augmentation des demandes de RSA.

Selon l’assemblée des départements de France (ADF), le département a enregistré en juin dernier, la hausse la plus importante du nombre d’allocataires du revenu de solidarité active RSA (10 %), alors qu’il compte déjà l’un des taux de bénéficiaires parmi les plus élevé de France (10,7 % de la population allocataire en 2018, contre 5,1 % en France métropolitaine). D’ores et déjà avant la crise, le département n’avait plus les moyens de financer les actions d’insertion des allocataires. Ce qu’on peut appeler "le reste à charge" pesant sur le département avant la crise du Covid-19 – c’est-à-dire la différence entre le montant des allocations versées et les montants des recettes transférées au moment de la décentralisation des prestations de RSA - était proche de 200 millions d’euros. Le rapport de l’Institut Montaigne et de la Fondation J P Morgan de mai 2020, dont je fus rapporteure générale, soulignait cette situation très préoccupante qui induit un cercle vicieux : moins de crédits d’insertion entraîne plus d’allocataires, donc encore plus de tension pour financer l’insertion. Ce rapport proposait donc d’envisager la "renationalisation" du RSA, à l’instar de ce qui a été fait en Guyane et à la Réunion, "contre" un vrai engagement de "vitaminer" les actions d’insertion dans le cadre d’un plan négocié avec l’État et intégrant tous les acteurs.

Au-delà de ces trois orientations, dans le contexte particulier que nous connaissons, le plan jeunes déployé au niveau national pourrait être accompagné d’une action spécifique envers les jeunes séquano-dionysiens : accès aux stages, à l’apprentissage, aux premiers jobs, orientation scolaire, … en donnant les moyens aux services publics et aux associations de les accompagner, et en mobilisant le monde économique sur l’urgence absolue de ce sujet en Seine-Saint-Denis.

 

 

Copyright : Ludovic MARIN / AFP

 

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